L'escarpolette
Les heureux hasards de l’escarpolette FRAGONARD
Le doux chant des oiseaux nous accompagnait, présage d'une après-midi chaude et lumineuse. Les fourrés s'écartaient devant les pas du vicomte. Sa dame se tenait derrière lui son petit chien blanc dans les bras, la queue frétillante. Le baron et moi discutions de ses récentes prises de chasse profitant de l'ambiance légère pour parler loisirs. Ce passage encombré par la végétation n'était connu que de très peu de personnes. Sans connaître son but, il était impossible de déboucher sur cette petite clairière. On y découvrait une escarpolette qui se balançait au rythme que lui imposait le vent. Ce petit jardin n'était plus entretenu depuis plusieurs années déjà et la nature reprenait lentement ses droits. Le vicomte prit place sur le petit banc en pierre blanche à côté de la statue de deux anges entrelacés. Face à eux une autre représentation plus grande du dieu de l'amour, assis un doigt devant la bouche comme pour nous faire admirer la quiétude qui régnait en ce lieu. Sa femme le suivait toujours. Elle se retourna pour me confier son compagnon à quatre pattes avant de pousser un petit cri excité, mal contenu. Elle attrapa les cordes de la balançoire et les confia à son mari. Elle se mut vers l’objet qu'elle appréciait tant et le tissu de sa robe à la française rose poudrée suivit ses mouvements pressés. Elle s'installa rapidement sur le siège de l'escarpolette. Sous les mouvements secs qu’effectuait le vicomte, elle commença à s'élever dans les airs battant des pieds pour monter toujours plus haut.
Pendant ce temps, le baron se dirigea vers les buissons situés au pied de Cupidon. Ils abritaient de ravissantes fleurs, semblables à la toilette dont était vêtue la vicomtesse. Il contourna la statue, avant de se placer devant et de commencer à les admirer, effleurant leurs pétales avec délicatesse. Dans mes bras le petit chien ne cessait de s'agiter, cherchant à se dégager de mon emprise. Les éclats de rire de la vicomtesse résonnaient désormais sans retenus dans la clairière. Une brise légère me caressa la joue. C'est cette même brise qui écarta, tel un rideau, l’épais feuillage nous surplombant. Une lumière pure filtra d'entre les branches. La lueur disparut aussi vite qu'elle était arrivée, mais j'eus le temps de la voir illuminer l'escarpolette. La vicomtesse se trouva alors dans un halo de clarté. Sa beauté irréelle m'apparut, m'accordant l'espace d'un instant, l'impression d'apercevoir un ange.
Mais ce tableau fut rapidement terni lorsque la jeune femme fit glisser dans un geste délibéré sa chaussure de son talon, l'envoyant voler vers le baron face à elle. Je le découvris toujours parmi les fleurs, les yeux levés vers ces jambes désormais découvertes, comme hypnotisé, par le tableau qui s'offrait à lui. Je reculai d'un pas, ne pouvant m'empêcher de penser que je venais d'assister à une scène que jamais mes yeux n'auraient dû me révéler. Remarquant mon hésitation, le canidé en profita pour se libérer de mes bras, se précipitant au pied de son maître. Bientôt les vas et vient ralentirent, la balançoire montait de moins en moins haut et quand finalement la vicomtesse posa à nouveau ses pieds sur le tapis mousseux, son soulier retrouvé, je ne savais où regarder. Les aristocrates se levèrent et tous passèrent à côté de moi, reprenant leurs conversations animées. Je les suivis, les pensées troublées et le cœur embarrassé. Je ne pus cependant me retenir de regarder une dernière fois le jardin délaissé de toute activité. Mes yeux rencontrèrent l'escarpolette complice et finalement la représentation du dieu de l'amour qui ne semblait désormais plus me montrer la sérénité présente ici mais plutôt l'injonction au silence. Garder secret ce que j'avais découvert ce jour-là, c'est ce que je fis.

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