Le géant tombé du ciel

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Le bocal est posé à même la table de chevet. Dans l’eau verte luminescente, entre les plantes grimpantes, sous la surface tapissée d’étoiles nénuphars, les planctons dévorent une tranche de concombre. Le grand-père passe son bras derrière l’épaule de son petit-fils. Tous les deux sont allongés sur le lit, dans la pénombre de la chambre, les yeux rivés au plafond où étincellent d’autres étoiles, de lumière celles-ci et mouvantes, nées du globe luciole installé sur l’autre table de chevet.

─ Tu n’as pas sommeil ? demande le grand-père qui commence sérieusement à piquer du nez.

Le garçon dénie de la tête et se blottit plus intensément contre son papi.

─ J’étais pareil à ton âge, conte celui-ci. Incapable de fermer l’œil. La nuit était mienne. J’avais l’impression de vivre dans une bulle sans rien autour. Le monde entier avait disparu sauf moi. Et j’étais terrifié à la simple idée de m’endormir en imaginant le jour se lever.

─ Si je dors, j’ai peur de manquer quelque chose, avoue l’enfant.

─ Ah, mon chéri ! soupire l’aïeul. Endormi ou éveillé, on manque toujours quelque chose. Je ne connais rien de plus frustrant. Quel autre monde tu parcourrais en ce moment au lieu de veiller ?

─ Vieux papi... Tu rêves de quoi, toi ?

Le vieux papi pouffe tandis que son regard somnolent s’amuse à suivre le ballet des étoiles au plafond.

─ Le plus souvent, que je me lève pour aller aux toilettes. Ça t’étonne ? Ce sont pourtant les rêves dont je me rappelle le mieux. Peut-être parce qu’ils se concrétisent.

─ Mais tu en fais d’autres.

Le grand-père n’est pas dupe des manœuvres de son petit-fils pour le garder plus longtemps.

─ Je suis crevé, gamin. J’ai plus les yeux en face des trous.

─ Raconte-moi un de tes rêves, insiste le garçon.

─ Je ne m’en souviens pas, je te dis, s’entête l’aïeul.

─ Arrête de noyer le poisson et raconte.

Le ton renferme à la fois douceur et fermeté, subtile mélange de corruption que nuls ne maîtrisent mieux que les enfants.

─ Bon, bon, soupire derechef le vieil esprit las. Je vais t’en raconter un de rêve. Celui-là appartient à quelqu’un d’autre, mais je suis sûr que tu le trouveras mille fois plus intéressant qu’un des miens...


Une île qui n’existe pas. Un minuscule pointillé sur la carte, quand le cartographe pense à le placer, et que quiconque estimerait comme le résultat d'un mauvais coup de crayon. Rien qu’une tête d’épingle dans l’océan, dénué d'importance ou du moindre intérêt. L'œil l'efface sans effort, inconsciemment. Et pourtant aucun cartographe, aujourd'hui, ne songerait à l’oublier.

Lit d’un volcan endormi, l’île apparaît au voyageur sous les traits d’un rocher nu, vulgaire, sans autre beauté que ses plages de sable noir et de galets blancs d’où, par temps clair, l'œil voit se dessiner la ligne lointaine du continent. L’été, l’océan se pare d’une robe turquoise qui vire au vert en hiver. La nuit, au clair de lune, ses vagues indigo se drapent d’argent, et durant les lunes absentes, seul leur chant rappelle leur présence.

Au sein de l’île, les oiseaux surpassent les humains à cent contre un. Le cœur de l’insulaire bat au rythme de l’océan, de ses marées et de ses vents, et son existence sommaire se soumet docilement à sa nature lunatique. Chaque nouveau jour s’écoule entre deux courants. Bonheur et malheur se côtoient sans qu’aucun des deux ne parvienne à effacer l’autre. Les parents partent pêcher et il arrive que certains ne rentrent pas. Les enfants, en leur absence, escaladent les falaises en quête d’œufs de mouette et parfois glissent, ou chassent les oiseaux à la fronde et des fois se chassent entre eux. Le tout sous l’œil dissipé des grands-parents attelés à la cueillette des coquillages sur la plage. Le soir, les familles se retrouvent pour manger les fruits de la journée. Suivent des veillées au coin du feu, faites de chants ou d’histoires contées entre deux filets rapiécés ou deux harpons aiguisés, quand les amoureux ne profitent pas d’un intime réconfort après un rude labeur.

La vie de l’insulaire dépend, de sa naissance à sa mort, des caprices du dieu Océan. Aussi n’oublie-t-il jamais, chaque nouvelle lune, de déposer son offrande, ni de réciter sa prière avant de grimper dans le bateau. Terreur et gratitude se confondent dans les regards piqués de sel qui caressent chaque jour les flots monstrueux et maternels. Plus que tout, les esprits de l’île redoutent la saison des tempêtes, les vagues déferlantes, lames d’écume découpant la roche, emportant au large les canots, les rafales enragées qui soufflent les chaumières et étouffent la plus forte braise.

Les insulaires parlent d’un garçon qui vivait autrefois. Son histoire débute alors qu’on se tâtait à l’appeler jeune homme. À l’époque où le doute n’était pas permis, une tempête lui avait volé son père. Peu après la tragédie, sa mère avait rejoint le continent où son souvenir s’était perdu. Le garçon resta vivre avec son grand-père. Ce dernier lui transmit les arts de la navigation, de la pêche, de la cartographie du ciel... et il l’aima. L’esprit fantasque du grand-père débordait d’histoires, contes pour enfant, récits terrifiants de marins et autres légendes oubliées. C’était un homme au grand cœur, hélas fragile. À sa mort, le garçon hérita de ses biens : une cabane, un canot et un lot de filets.

À la première marée, le garçon prenait le large à bord de son esquif et plongeait parmi les coraux afin de récolter les éponges qu’il taillait ensuite pour les troquer. Les jours où il chômait, notre fabricant d’éponges les passait allongés sur la falaise, les pensées absorbées par le ciel, à faire la course avec les nuages, ou la nuit à dessiner dans les étoiles. C’était là un esprit rêveur et solitaire qui ne jouait jamais avec les enfants de l’île et qui parlait peu aux adultes. On l’appréciait néanmoins, à cause de son triste passé, mais surtout parce qu’il était ce qu’on appelle un bon gars. Jamais ce bon gars ne rechigne à rendre service, disait-on. Jamais il ne se plaint. Jamais il n’est triste. Et jamais il ne réclame de l’aide ou des conseils. L’esprit vif d’un requin, le cœur d’une baleine et la conversation d’une huître. Si quelqu’un, un jour, lui avait demandé de juger sa situation, sa réponse aurait été du genre : « Ça me convient ». Sa nature altruiste allait, par opposé, de paire avec un farouche désir d’indépendance. En des termes plus crus, le garçon détestait qu’on se mêle de ses affaires. Sa nourriture, il la pêchait ou bien l’échangeait contre ses éponges, tout comme le bois pour son feu. Quand on le croisait, son visage présentait toujours cet air détaché, ni lumineux ni sombre, collant parfaitement avec son caractère rêveur.

Un jour comme les autres se levait. Le garçon émergea avant la première marée. Au dehors de la cabane, le soleil commençait tout juste à montrer sa timide figure entre ciel et océan fondus dans l’encre. Un rapide petit-déjeuner de pain dur ramolli dans la soupe de palourde plus tard, notre pêcheur d’éponges attrapa sa trousse de couteaux en obsidienne soigneusement aiguisés la veille et descendit la falaise vers la plage où son canot était amarré. Le froid éclat de l’aube lui servant de phare, il prit le large sur un océan encore somnolant. Une fois l’île et son volcan rapetissés de moitié, il rabattit la voile et jeta l’ancre, puis échauffa ses poumons avant de nouer le filet autour de sa taille et de plonger. Des années de labeur lui avaient sculpté des poumons de dauphin. Il tenait si longtemps sous l’eau que les poissons le confondaient avec l’un d’eux et l’invitaient dans leurs bancs. Ses yeux de requin, insensibles au sel, repéraient les plus beaux spécimens d’éponges. Ses doigts prenaient ensuite le relais, et de gestes habiles et maîtrisés, découpaient l’éponge sans l’abîmer.

La matinée avança sans que le beau temps évolue. La saison des tempêtes ne représentait encore qu’un lointain mirage dans les esprits. Les nuages blancs paissaient tranquillement dans un ciel épars, leurs ombres gambadant à la surface des vagues turquoise. Autour du canot du chasseur d’éponges, d’autres voiles s’émiettaient à l’horizon. Le garçon entamait sa treizième ou quatorzième plongée quand le troupeau de nuages survolant son esquif s’affola soudainement. Les témoins de la scène crurent à un météore, mais ne virent que l’immense tour d’écume engendrée par l’impact. Tandis que la tour s’effondrait, autour d’elle l’océan enfla en une immense vague. Sa lame brisa les coques infortunées dans son sillage et leurs occupants furent avalés avant de saisir leur sort. Le raz de marée acheva sa course meurtrière sur la plage où s’amusait un groupe d’enfants. Tout ce petit monde eut néanmoins le temps de voir venir le danger et se réfugia sur les brisants rocheux. Hélas, un frère et une sœur, qui jouaient plus loin, furent rattrapés. L’océan les prit sans émoi avant de retourner dans son lit. L’île plongea alors dans un silence macabre. Le vent lui-même s’était tu.

Notre cueilleur d’éponges, au même moment, se retrouva happé par un tourbillon furieux. Impuissants à braver le courant, ses muscles ne tardèrent pas à l’abandonner. Le sel remplit ses poumons. Les abysses l’appelaient, irrésistibles. Un instant, son corps se retrouva à flotter dans l’espace et tout autour de lui dansaient les étoiles. Une forme gigantesque surgit alors des profondeurs pour interrompre sa lente chute. L’instant suivant, ses poumons se gonflaient d’air en expulsant l’eau. Le garçon ouvrit les paupières. Il se tenait recroquevillé sur une surface rugueuse à l’aspect calcaire et parcourue de grosses stries lui rappelant les forêts de lave au pied du grand volcan. Avec effroi, il se découvrit... dans la paume d’une main ! Les doigts, qu’il avait confondus avec des colonnes de granit, semblaient caresser le menton du ciel. Depuis l’obscurité d’une orbite caverneuse, assez vaste pour servir de refuge à un kraken, un œil géant l’observait. La pupille dessinait un gouffre par lequel il se sentait aspiré. La créature démesurée – le mot est faible, mais il n'en existe pas de plus parlant – le fixait avec une incroyable intensité. Elle leva son bras et le jeune rescapé put alors détailler le visage et le buste jusqu’au nombril qui émergeait des eaux lointaines en dessous.

Dos et épaules formaient un arc autour d’un torse épais et bombé de gorille... mais d’un gorille sans poils et aussi haut qu’une montagne. Les orbites caverneuses faisaient penser à des lunettes. À l’intérieur étincelait un véritable ciel azur. Une masse informe de cheveux ondulés aux couleurs de l’aube couronnait un crâne aplati et encadrait une mâchoire aussi carrée qu’une maison. L’esprit du garçon imagina un palais en pierre grossière surmonté d’un immense dôme en chaume et découpé d'une bouche dépourvue de lèvres, laquelle traçait une ligne discrète entre les oreilles absentes ; le tout surmonté d’un énorme bulbe aux vagues allures de nez. L’ensemble asymétrique et grotesque conférait à son propriétaire un air à la fois sage et un peu simplet. Mais, par-dessus tout, il dégageait une profonde tristesse. Un chagrin aussi immense que son détenteur. Le garçon, pas plus gros qu’une tique nichée dans le creux de la paume immense, suffoqua, submergé par la douleur du titan qu'il ressentait comme sienne.

Le jeune rêveur se remémora les histoires de son grand-père, d’une en particulier, sur les géants célestes. La légende décrit le ciel comme un rempart entre deux mondes. Les géants célestes vivent parmi les nuages, au contact des étoiles, et il arrive que certains descendent sur terre. Rien qu’une légende. Comment donc puis-je me trouver dans cette main ? s’interrogeait le garçon. Suis-je mort ? Est-ce que je rêve ?

Son esprit égaré dans un tourbillon de questions se persuadait néanmoins d'une chose : il était en sécurité. Cette certitude, il la glanait dans le regard de la créature. Un regard ne ment jamais, répétait son vieux papi. Et voir celui-ci, si désemparé, sa détresse rivée sur l’île à la fois proche et lointaine, nul ne pouvait s’y méprendre. « Qui es-tu ? » demanda le garçon. Pas de réponse. Il insista. Toujours rien. Le géant ne comprenait pas les mots.

Sur l’île, tous les regards s’accrochaient, tétanisés, à la silhouette monstrueuse qui grandissait à mesure qu’elle fendait les vagues, les esprits auxquels ils étaient reliés insensibles à la main tendue comme en quête d’une poignée chaleureuse. Le géant déposa son passager sur la falaise sain et sauf, puis plongea sa main dans la mer et s’aspergea le visage. L’eau ruisselante en cascades figurait ses larmes absentes. L’océan avait recraché ses proies désormais étendues paisiblement sur la plage, la blancheur de leurs joues dénotant sur le sable noir. On chassa les goélands et les crabes avant de conduire les morts au sec où ils furent lavés du sel et habillés. De vraies larmes coulaient en abondance sur chacun des versants du volcan. Quand, enfin, le soleil daigna se coucher, les esprits épuisés s’effondrèrent. Les fantômes visitèrent les rêves des dormeurs qui émergeaient en nage, leurs regards fous suivant le ballet des spectres dans l’obscurité. Les pleurs, répétés en écho par la bise glacée, résonnèrent jusqu’au matin.

Alors le géant apparut de nouveau aux vivants, assis contre le ventre de la montagne, la tête enfouie entre ses bras noués, autour de ses jambes pliées. Le pêcheur d’éponges s’étonna de ne voir aucune trace de son passage, comme si sa masse colossale avait bondi de l’océan jusqu’au pied du volcan. Prudemment, il s’approcha. Lorsqu’il aperçut sa frêle silhouette d’insecte, le géant se dressa promptement, sans un bruit, et plongea la tête dans les nuages couronnant la montagne. Une pluie fine se mit à tomber, lavant les larmes versées durant la nuit. Le garçon curieux s’assit sur un rocher face au volcan, doutant d’être en vie, ayant à peine conscience du contact de l’eau tiède contre sa peau. Suis-je mort ? Est-ce que je rêve ? se demandait-il encore.

Au soir, toute l’île se réunit pour une longue veillée. Colère et chagrin pesaient lourd dans l’air au point d’étouffer les flammes du foyer. Le silence des voix était compensé par le déluge qui régnait au-dehors ainsi que les plaintes du bois grignoté par l’eau et le sel. Quelques sanglots de-ci de-là, que des huées supplantèrent rapidement. Notre rêveur, assis à l’extérieur du cercle de visages enflés, creusés, écouta sans un mot les plaintes des veuves et des veufs. Celle dont l’époux avait été raflé au large et les enfants sur la plage répétait sans se lasser : « Il faut tuer ce monstre ! ». Son souffle ardent paraissait revigorer le faible brasier. Derrière elle, les autres victimes formaient un rempart bouillonnant de rancœur. Le reste de l’assemblée compatissait malgré le malaise propre à l’esprit qui ne partage pas le deuil.

─ Il nous nargue, campé sur sa montagne, se moque de nous, de notre douleur ! Nous devons le renvoyer aux abysses dont il est sorti ! haranguait la furie vengeresse, confondant ciel et mer – car pour elle pareil gabarit ne saurait tomber de si haut.

─ Et comment comptes-tu faire ? l’interpela une voix mesurée. Il pourrait sans mal nous écraser et nous ne possédons aucune arme qui puisse le blesser.

Mais la raison avait abandonné l’esprit de la veuve orpheline des siens. Ses yeux brûlants de folie naissante, elle accusa le clan des sages, citons-la, « de lâches aux bourses mangées par les crabes ». Face aux insultes se dressèrent les poings, le chaos appelant au chaos.

Balloté par la tempête, le jeune pêcheur s’avança timidement avant de se planter tel un piquet face aux braises explosives. La cohue se figea. On entendit de nouveau plus que les cris de l’averse malmenée par la bise. C’était la première fois que le garçon s’adressait à l’assemblée, et même entamait un discours de son propre chef. Beaucoup parmi les oreilles présentes n’avaient jamais entendu le son de sa voix. Ses yeux balayèrent la horde de figures ahuries. Chaque regard qui le touchait lui faisait l’effet d’un tison ardent. Sa volonté parvint cependant à dompter le démon couard et sa langue se dénoua enfin. Tous écoutèrent ses mots :

─ Mon vieux papi m’a parlé des géants célestes. Il disait que leur apparition annonçait toujours une grande catastrophe et qu’ils descendaient pour nous protéger... Il m’a sauvé quand je me noyais. Et après, j’ai vu la honte dans ses yeux. J’ai ressenti sa douleur comme si elle était mienne. Et ce matin, je l’ai encore vu, mais lui n’osait même plus me regarder.

Parler était douloureux, la sensation désagréable, trouvait le garçon. Les mots irritaient la gorge et changeaient la langue en éponge desséchée. D’ordinaire, quand il avait besoin de communiquer ses pensées, notre rêveur solitaire se contentait de quelques mots piochés dans un répertoire simple et concis. Il priait à présent tous les dieux de la terre, du ciel et de la mer pour ne pas bafouiller, car, au fond de lui, une petite voix lui murmurait l’importance de cet instant... Pour le meilleur ou pour le pire.

Mais la veuve damnée l’interrompit pour cracher sa bile empoisonnée :

─ Il est triste, tu dis... Qu’en ai-je à faire ? Mon chagrin me suffit. Je me moque des remords d’un monstre tueur d’enfants... Tu nous parles de beaux contes sur des géants au grand cœur. À qui veux-tu que je les raconte maintenant !... Réveille-toi, petit. Cette créature n’est pas venu nous sauver. C’est elle le danger !

Les vivats encouragèrent ses propos. Le brave défenseur du géant refusa pourtant d’abandonner. Ce qu’il avait à dire il le dirait, quitte à être méprisé, lui qui, comme ses éponges, absorbait les avis et les conseils d’autrui avant de les recracher. Non, ce prétendu monstre ne peut en être un. Il m’a sauvé, se répétait-il. Il avait été témoin de sa culpabilité. Encore aujourd’hui, en y repensant, l’image lui tordait e ventre. À moins que sa situation actuelle n’en fût la cause... Bien décidé à ne pas se laisser noyer par la marée hostile, et malgré l’inconfort, il éleva la voix. Les martèlements de son cœur étaient si furieux qu’ils appelaient les larmes. Il les dompta en serrant le poing au lieu de se mordre la langue.

─ J’en appelle à tous les anciens présents ici ! Rappelez-vous les vieilles histoires !

─ Ce ne sont que des fables, enfant, parla l’un des anciens.

─ Tournez-vous vers la montagne et vous verrez, rétorqua le garçon avec colère. Ce géant est venu à nous pour nous protéger. J’ai lu dans son regard. Et mon vieux papi disait que le regard ne ment jamais.

─ Comment alors expliques-tu tous ces morts ? lui lancèrent plusieurs voix.

Le garçon réfléchit, puis demanda ceci :

─ Quand on marche par mégarde sur une fourmilière, est-ce par cruauté ? Êtes-vous un monstre pour autant ?

─ Voilà qu’il nous traite de fourmis ! s’indignèrent certains insensibles à la métaphore.

─ Il a tué mon mari et mes petits ! Il mérite la mort en retour ! assénait inlassablement la veuve.

Ce soir-là, l’assemblée se sépara dans une atmosphère de conflit et de doute. Les partisans de la vengeance avaient beau dire, et malgré leur colère aveugle, étaient conscients d’une vérité absolue : la fourmi ne nourrit aucune chance face au pied.

Le lendemain, la rancœur, lasse, s’endormit et rêva du chagrin. Les victimes du dieu Océan lui furent rendues. On les enveloppa dans des linceuls de varech décorés de coquillages et fut déposé un morceau de corail sur leurs langues. On les confia ensuite aux vagues qui les emportèrent dans une douloureuse traînée d’écume. Une chorale funèbre accompagna leur voyage vers les abysses, ayant pour seuls instruments les plaintes du vent et la cacophonie mélodieuse des oiseaux marins. Enfin, avec la marée, tout le monde se retira.

Le cueilleur d’éponges, rêvant de solitude, gagna la montagne. Le géant s’était débarrassé de son voile de honte. Une nuée grisâtre parsemée d’éclats blanc doré lui dessinait à présent une auréole. Accroupi contre le flanc du volcan, son regard éteint s’illumina d’un éclair de curiosité à l’aperçu de son visiteur. Sans un mot ou un son, les deux se contentaient de se détailler mutuellement ou d’observer le paysage nimbé. Les jours s’écoulèrent sans que le garçon manque ses visites au géant. Leurs échanges restaient les mêmes : à base de regards. Regard qui constituait leur seul outil de langage commun. Une seule fois, le garçon avait parlé : « Tu es petit pour une étoile ». Ainsi le géant tombé du ciel devint « Petite Étoile ».

Un certain temps passa. Du moins, en principe. Au lendemain de l’arrivée du géant, l’île et ses habitants s’étaient réveillés captifs d’une bulle gelée où la vie avançait au ralenti, presque figée. Ce temps meurtri, le garçon, plutôt que se fabriquer un nouveau canot, préférait le passer en compagnie de Petite Étoile.

Bien que doté d’une bouche, le géant n’émettait presque jamais le moindre bruit. Un jour, son ami se souvenait, il avait éternué. La montagne avait fait un saut de puce. Le temps leur permit néanmoins d’établir un moyen de communiquer, plutôt efficace bien que rudimentaire et totalement loufoque. Le garçon utilisait des galets pour dessiner dans le sable pendant que Petite Étoile sculptait les nuages bas gravitant autour du volcan. Ce langage sommaire leur servait uniquement à transmettre des sentiments. Pour les pensées concrètes, chacun jouait aux devinettes. Ce que notre jeune rêveur apprit en premier lieu, c’est la nature entièrement bonne et dénuée de méchanceté de Petite Étoile. Ainsi, le géant ne quittait que rarement sa montagne, de peur de blesser encore par inadvertance, et les rares fois où il se dégourdissait les jambes, son ami s’imaginait quelqu’un visitant une maison de porcelaine. Son corps, bien que présentant l’aspect du granit, se dandinait comme garni de plumes, sur ses jambes arquées peu habituées à la gravité. Son grand cœur s’étendait à toutes les formes de vie. Jamais Petite Étoile ne se grattait l’œil en pensant aux oiseaux de mer qui avaient installé leurs nids dans ses orbites caverneuses, ni ne peignait ses cheveux hirsutes qui servaient de refuge à la moitié des crabes de l’île durant son sommeil. Et presque toutes les nuits, le géant s’agitait, en proie à des cauchemars.

Quand le temps se figeait, la vie de notre pêcheur d’éponges au chômage, elle, filait comme le vent. Le solitaire discret frôlait désormais le statut de prophète en son monde. Les insulaires lui tournaient autour telles des mouettes à la vue d’une baleine échouée. En leurs cœurs, la peur avait supplanté la haine. Pour calmer leurs angoisses, ils s’imaginaient que le garçon avait apprivoisé le géant céleste. À se demander qui sont les vrais rêveurs dans l’histoire... Des présents de toutes sortes s’amassaient devant la cabane sur la falaise où on ne trouvait plus guère son occupant, des offrandes au dieu Océan détournées au profit d’un Petite Étoile confondu avec le Dieu des Mers.

Bientôt, la veuve damnée se retrouva seule à militer contre le géant céleste. Une nuit, au détour d’une conversation avec ses enfants et son mari, cette femme enfila le voile de la mort et, guidée par la lanterne de folie, se rendit sur la montagne où dormait Petite Étoile. Le géant céleste était de nouveau la proie des démons du cauchemar. Armée d’un tison ardent, la folie grimpa sur son torse de gorille et planta la pointe de fer rouge à l’endroit du cœur. Le fer se brisa en une myriade de braises sans réveiller Petite Étoile. Furieuse, incapable de contenir son démon, la furie cracha sa bile noire à l’oreille du rêveur, aveugle à l’évidence : le géant était sourd.

Alerté par la bise, porteuse des cris, le garçon bondit de son lit, imité par l’île toute entière, puis s’empressa de rejoindre l’ombre du volcan qui, cette nuit-là, baignait dans une mer étoilée. La vision qui l’accueillit à son arrivée glaça ses os davantage que le vent nocturne : Petite Étoile agenouillé, les poings griffant la roche, la mâchoire serrée dont s’échappait un lancinant sifflement. Le géant docile se soumettait à l’ire de la veuve dont la raison perdue s’acharnait contre l’énorme carcasse tremblante, hurlant à s’en rompre la voix.

Plus tard, cette femme brisée s’exila de la communauté pour s’établir sur la plage sépulcrale où l’océan avait recraché sa famille et qu’elle hanta dès lors sous l’identité du « fantôme de la plage ». Jours et nuits, elle appelait ses chers disparus, s’attendant à voir à tout instant leurs spectres sortir des eaux. À ses appels, personne ne répondait, ni les morts, ni les vivants qui évitaient la plage de peur du monstre Folie.

Suite à l’affaire, le temps parut ralentir encore, comme épuisé. Aussi épuisé que les âmes de l’île. L’incident, loin d’engendrer une quelconque sympathie pour Petite Étoile, avait muté la crainte en effroi. Les insulaires, oscillant à la frontière du fanatisme, déposaient dorénavant des offrandes tous les jours au pied de la montagne où elles pourrissaient, formant une colline d’immondices, festin pour les crabes et les oiseaux. Le garçon, tiraillé par le comportement des siens, se mura dans le silence. Chaque jour, et presque toutes les nuits, il les passait sur la montagne, à dessiner dans le sable et admirer les nuées sculptées du géant, ou bien ils suivaient ensemble le ballet immobile des astres, lui niché dans le creux de la main colossale, à l’abri du vent et de ses rumeurs. Son vieux papi visitait ses rêves afin de lui conter encore et encore le récit des géants célestes.

« Plus grands que les montagnes, ils vivent pourtant sur les nuages, à la limite du ciel et de l’espace, au plus près des étoiles. Dans les nuées, ils sculptent leurs cités. Amis des esprits du vent, ils migrent d'un ciel à l’autre à bord de leurs villes flottantes à l’aspect changeant, tantôt dorées, tantôt mauves, toujours scintillantes de rosée. Quand le tonnerre gronde, c’est qu’une querelle a éclaté. Les étoiles leur dictent l’avenir. Si l’un d’eux pressent une catastrophe, il descend afin de l’empêcher, car les géants célestes entretiennent un cœur plus grand que le noyau d’un astre. Hélas, le monde d’en bas n’étant pas taillé pour eux, leur venue engendre toujours d’autres tragédies. Appelés « monstres » par les petits êtres du dessous et incapables de voler, les voilà condamnés à errer seuls, loin des leurs, dans l’attente que leur esprit se libère. »

À s’ancrer ostensiblement sur terre, notre jeune pêcheur en inquiétait plus d’un parmi les âmes encore sensibles de l’île, bien que la majorité louât ses prétendus services envers le soi-disant Dieu des Mers. Ce que son esprit renfermé n’osait avouer, y compris à lui-même, c’est la peur qui l’accompagnait chaque fois qu’il pensait au large. On lui donnait du « brave garçon » alors que son miroir lui renvoyait l’image d’un gamin pleurnichard effrayé par l’eau. Petite Étoile, seul, saisissait pleinement sa détresse. Chaque fois qu’il croisait le regard du géant céleste, le garçon entendait une voix imaginée lui répéter : « Tu as le droit d’ouvrir ton cœur ». Cette voix au doux accent lui rappelait son vieux papi, ce qu’il lui aurait dit. Ouvrir son cœur... S’il savait comment faire. Souvent, la nuit, blotti dans la paume du géant, notre rêveur luttait au milieu d’un océan déchaîné. Il lui suffisait alors de sentir le contact tiède et rêche de Petite Étoile pour l’apaiser. De même, le géant affrontait moins de cauchemars quand son ami se trouvait près de lui.

On ne pouvait imaginer deux êtres plus différents et pourtant si semblables. L’un comme l’autre avait un jour perdu son monde. Le garçon songeait avec douleur à Petite Étoile qui, en sautant de son nuage, avait sacrifié une existence auprès des astres contre une longue solitude en terre étrangère et hostile. Pourquoi ? – Encore un. – Quel marchand serait assez fou pour accepter un troc pareil ? Son ami avait-il une famille qui pensait à lui ? Et lui, pensait-il à elle ou préférait-il l’oublier ? Le garçon, en son for intérieur, savait. Le géant céleste n’était ni un monstre, ni un dieu. Simplement un enfant, égaré dans un univers de grands.

... Tout commença par un silence. Un silence qui ne dura qu’un battement.

Depuis longtemps maintenant, le garçon se demandait : pourquoi son ami, en établissant sa maison sur le volcan, s’était-il installé face au large, à la merci des vents, au lieu du versant plus agréable ? Ce jour où il reçut la réponse devait marquer profondément la pierre et changer à jamais l’esprit comme le visage de son monde.

Les jours précédents, le comportement de Petite Étoile l’avait inquiété. Son ami s’entêtait à l’ignorer, préférant converser avec l’horizon qu’il ne quittait jamais du regard, même pour dormir. Observait-il une chose visible de lui seul ? Ou bien attendait-il qu’elle apparaisse ?...

Tout commença par un silence. Un silence qui ne dura qu’un battement. Puis, soudain, la terre se souleva avant de s’enfoncer. En un instant, toutes les maisons de l’île furent effacées. Les pieds de la montagne vacillèrent, mais la montagne elle-même resta debout, grâce à Petite Étoile qui la retint à la force des bras. Le géant avança ensuite vers l’océan qui se retirait devant lui, tous les yeux de l’île, terrifiés, hagards, ancrés à son ombre. Le cœur du garçon s’emballa, conscient d’une chose ignorée de son cerveau. Depuis la plage changée en désert, avec d’autres, il contemplait, incrédule, parmi les bancs échoués de varechs et les forêts de coraux mises à nu, les poissons suffocants, leurs yeux de mollusques exprimant la même incompréhension. Les silhouettes humaines, statues de cire, se redressèrent à l’appel d’une nuée bruyante d’oiseaux qui assombrissait le ciel. Leurs pieds les chatouillaient à cause des hordes de crabes fuyant vers l’abri des rochers. Le ciel lapis-lazuli, après avoir avalé l’océan turquoise, le recracha. À ce moment, la ligne d’horizon se dressa pour former une muraille d’eau crénelée d’écume. Un grondement furieux déchira l’air figé et le monde entier se retourna comme une vulgaire crêpe.

Beaucoup prirent leurs jambes à leurs cous. Ils étaient nombreux à fuir sous le regard moqueur des poissons résignés à leur sort qui, s’ils avaient pu parler, leur auraient lancé : « Vos jambes ne vous serviront pas mieux que nos nageoires. Reposez-vous et attendez. » Mais certains, happés par le spectacle fantastique, demeuraient immobiles. Dans le regard de ces statues cohabitaient les opposés : espoir et désespoir, splendeur et terreur, vie et mort.

Le rempart monstrueux s’éleva encore, encore, toujours plus haut jusqu’à étouffer entièrement le soleil. Dans son ombre se découpait la silhouette de Petite Étoile, si mince, si frêle. Les chevilles solidement plantées dans les fonds marins, le géant plia les genoux et étendit les bras. Enragé par le défi, l’océan rugit à en avaler le son. En son cœur s’animaient les pouvoirs combinés du ciel, de la mer et de la terre. Contre pareille puissance, que pouvait accomplir un esprit seul ? Les deux murailles vivantes se heurtèrent dans un douloureux fracas. Un instant, le géant disparut, dévoré. L’instant suivant, il émergea, vacillant, mais victorieux. Le monstre d’eau et d’écume, humilié, éclata en un essaim de vagues geignardes qui, dans un ultime élan désespéré, se jetèrent contre les falaises et les plages sans rien endommager d’autre que la fierté des poissons.

À peine les soupirs s’échappèrent-ils des poitrines que la terre poussa un douloureux grondement. D’abord assourdie, la plainte enfla. Les regards ignoraient dorénavant l’océan retourné dans son lit et fixaient, tétanisés, l’épaisse fumée noire fuyant de la gueule du volcan. La colère d’un dieu avait dérangé le sommeil d’un autre et le réveil violent avait laissé ce dieu-ci de forte méchante humeur. La colonne de cendres heurta le dôme céleste en sculptant un champignon infernal dont le chapeau jeta une ombre mortelle sur l’île.

Petite Étoile se précipita aussitôt. D’un bond, il s’envola, sa propre ombre balayant l’armée de statues. L’une d’elles cligna des yeux, de nouveau la proie du doute. Suis-je mort ? Est-ce que je rêve ? Un hurlement fit émerger le rêveur. Le géant éventrait à présent la montagne qui crachait sa douleur en vomissant toujours plus de cendres. Quelques minutes suffirent à Petite Étoile pour creuser un large canal reliant le cratère à la mer et par lequel s’écoula l’hémorragie de magma. Des eaux fumantes se dressa bientôt un éperon noir de lave durcie ; que des esprits lubriques, pour l’anecdote, s’amuseraient plus tard à baptiser d’une ribambelle de noms, tous plus flatteurs les uns que les autres à défaut de respecter l’intimité de la montagne. Bref... Revenons à nos volcans. Ses travaux de terrassement achevés, Petite Étoile escalada le corps du dieu rugissant et, d’un puissant souffle, à l’image d’un enfant devant sa première bougie, dispersa le champignon de fumées en une flopée de petits moutons noirs. Le volcan, vaincu, enfin se tut. Le fleuve de magma se figea bientôt en une langue fuligineuse aux dents de verre. Une dernière petite toux et le dieu capricieux sombra de nouveau. Petit Étoile, étendu contre lui, caressait sa main brûlée couverte de croûtes charbonneuses.

Par son action, le géant n’avait pas seulement sauvé les vies de l’île, mais aussi la faune sous-marine, chassant au loin le spectre de la famine et garantissant aux sinistrés une panse bien remplie durant les travaux de reconstruction. Le désastre ne fut pas sans victime, hélas. Le séisme avait raflé son lot de vies. Mais personne ne blâma Petite Étoile, lui qui avait brisé la fureur de l’océan et chanté une berceuse à un volcan. Par la suite, il aida au chantier, notamment en jouant la navette entre l’île et le continent, des bosquets entiers calés sous chaque bras. Tous s’étonnaient de sa délicatesse. Qui aurait imaginé qu’un tel être puisse faire preuve d’autant de minutie ? Pour sûr, son séjour ici-bas lui a beaucoup appris, songea son jeune ami.

L’île émergea métamorphosée du cataclysme. Ses falaises et ses plages arboraient toutes un visage neuf parcouru de cicatrices, que les esprits adoptèrent néanmoins en peu de temps. Petite Étoile retrouva sa chère montagne. Elle aussi avait changée : les rides du caprice. L’île prospéra sous le patronage du géant céleste qui, de son phare, guettait les tempêtes. Et quand un pêcheur s’égarait au large, il les ramenait aussitôt, lui et son canot, sur la terre ferme. Ceux qui présentaient des offrandes en remerciement découvraient systématiquement leur cadeau devant leur porte le lendemain. Aussi, la coutume se perdit rapidement. À la fin, seul restait à maudire le géant que le triste fantôme sur sa plage. La rumeur voyagea de régions en pays : un dieu gardien d’une petite île sans histoire. Aucun cartographe, dès lors, n’oublia plus de la dessiner. Elle devint l’île la plus célèbre du monde, un point défiant les proportions. Les curieux venaient de loin admirer Petite Étoile durant sa sieste sur les flancs du volcan.

La jeunesse s’envola. À l’écoute des mots muets du géant sourd, le jour arriva où le garçon devenu homme ouvrit enfin son cœur. Ce jour-là, comme la nuit de son discours devant l’assemblée, il s’exprima avec peu de mots, mais suffisamment de force pour ouvrir le cœur de celle qui avait conquis le sien. Cette personne l’aida à trouver le courage de vaincre sa peur du large. Grâce à elle, au fil des ans, il sut retrouver le goût de l’océan ; et le pêcheur d’éponges devint pêcheur de crevettes. S’il fut un bon père, son amour était le plus souvent silencieux, exprimé via des gestes ou des regards. On peut remodeler une âme, disait son vieux papi, mais on ne peut en changer. L’adulte s’entêta à rêver. Depuis la falaise ou le confort de la paume du géant, il passait de nombreuses heures, chaque jour et presque toutes les nuits, en compagnie des nuages et des étoiles, souvent seul, parfois avec ses enfants, mais toujours, Petite Étoile était présent.

Le garçon devenu homme devint vieillard. Au crépuscule de sa vie, il s’endormit paisiblement dans la main de Petite Étoile, ses paupières se refermant à jamais sur un regard encore étincelant malgré la fatigue. Le corps fut rendu à l’océan et son voyage vers les abysses fut accompagné par le chœur de ses petits-enfants. Petite Étoile resta muet, mais pour la première fois, laissa couler ses vraies larmes, qui se répandirent en torrent sur le ventre du volcan. La roche magmatique se changea alors en sable et le sable en vase qui attira les lombrics. L’herbe poussa sur ce terreau fertile où on planta patates et artichauts. De quoi agrémenter la soupe de poisson.

Petite Étoile vécut le reste de sa vie dans un enclos de solitude. Les enfants et petits-enfants de son ami lui rendaient parfois visite sans jamais s’attarder. Le rêve s’était éteint avec le rêveur. Pas à pas, le géant se réveillait, toujours plus chaque nuit. Le spectre de son ami quittait alors ses abysses pour lui tenir compagnie durant ses longues insomnies. Petite Étoile sculptait les nuages, mais personne ne décorait le sable, qui restait vierge, les galets silencieux éparpillés.

Un matin, aux premières lueurs de l’aurore, toute l’île s’éveilla en trombe. Petite Étoile était descendue de sa montagne bien qu’à cette heure tous les canots campassent sur la plage. Était-ce le signe d’un nouveau cataclysme ? En quelque sorte... Des nuages épars à la toison vermillon paissaient dans un ciel ocre, insensibles aux évènements qui se déroulaient en dessous. Le géant céleste, après avoir quitté son ciel natal, avait accompli son temps sur la terre et s’offrait à présent aux bras de l’océan. Ce dernier l’accueillit comme un vieil ami. Aujourd’hui encore, son squelette repose sous les eaux, sur un lit de sédiments, splendide dans ses habits de coraux multicolores, et les habitants de la mer, par millions, s’épanouissent en son sein. Petite Étoile, plus que jamais, vit, son souvenir impérissable, tracé et retracé de génération en génération.


Le grand-père ignore s’il a terminé son histoire ou s’il s’est endormi avant de la commencer. Jetant un œil sur son petit-fils, il le découvre plongé dans un sommeil aussi profond que l’océan, sa tête frisotée nichée dans le creux de son épaule mordue de courbatures, de légers spasmes aux joues, bribes de rêve dans le monde éveillé. Malgré les fourmis qui le grignotent jusqu’au bout des ongles, l’aïeul esquisse un sourire bienheureux. Enfin, le voilà qui dort, songe-t-il. Le conteur referme alors le livre de sa mémoire et, laissant les étoiles vagabonder dehors, éteint ses yeux. Flottant dans le vide, libre de ses sens, son corps immobile plonge et s’élève.


... À toi, où que tu sois, puisses-tu rêver.

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