Chapitre 1

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- Avzar.

Une flamme naquit au bout de ses doigts. Elle fit glisser sa main sur le mur pour y voir les symboles cabalistiques qui dansaient sous la lumière. Un sortilège d’enfermement. Un sortilège d’oubli. Un sortilège de sommeil éternel.

Ce dernier était légèrement usé. Peut-être était-ce pour cela qu’elle s’était finalement éveillée. Elle ne savait pas si elle dormait depuis longtemps mais le sortilège d’oubli avait eu le temps d’attaquer sa mémoire. Son nom, sa vie, toutes les fondations de son être lui demeuraient inconnues. Même ce monde, ses lois, ce lieu, elle ignorait tout jusqu’à sa propre connaissance de la magie, bien qu’elle sache visiblement encore en faire et en déchiffrer.

Quels crimes avait-elle bien pu commettre pour être enfermée dans cette grande pièce circulaire ? Ceux qui avaient fait ça n’avaient pas lésiné sur les moyens. Un sortilège d’enfermement était compliqué à réaliser et suffisait généralement pour détenir une personne. Pourquoi avait-on ressenti également le besoin de lui effacer la mémoire et de l’endormir pour toujours ? Craignait-on tellement ses pouvoirs, ou était-elle une personne suffisamment importante pour que… Elle secoua la tête. Elle ne savait plus. Elle ne savait plus quelle était la complexité de ces sortilèges. Il lui était venu à l’esprit qu’ils étaient ardus à effectuer, pour autant, elle n’en avait aucune certitude et était incapable de quantifier ce qu’elle nommait difficile.

« Bang. »

Un bruit sourd attira son attention. Il venait du long couloir sombre, seul moyen de quitter cette pièce.

« Bang. »

Comme une pierre que l’on frappe. Elle aurait sûrement dû avoir peur mais il n’en était rien, seule la curiosité la tiraillait. Ses pas n’hésitèrent pas et la guidèrent vers l’unique sortie. Aurait-elle mieux fait de se réfugier dans un coin de la salle en attendant qu’on la trouve ? Il en était hors de question. Sans qu’elle ne sache d’où lui venait son étrange détermination, elle avança, laissant la lumière éclairer son chemin.

« Bang.»

Le son était proche. Des voix lui parvenaient. Elle ne comprenait pas les mots, c’était des chuchotements trop faibles pour faire sens.

« Bang.»

Toute la longueur du couloir était gravé de runes. Les trois sortilèges s’étendaient même au-delà de la pièce circulaire jusqu’en haut des murs et aussi loin que la lumière lui permettait de voir.

« Bang ! »

Le voile se brisa. Pendant une fraction de seconde, des éclats de lumière volèrent dans la salle avant de s’évanouir. À cet instant, elle comprit le fonctionnement du sortilège d’enfermement. Elle n’avait fait que tourner en rond dans la grande salle. Le couloir était toujours présent, mais elle ne s’y était jamais engagée. Elle y voyait maintenant une dizaine d’hommes et de femmes, qui éclairaient la pièce avec de grosses sphères lumineuses.

Elle s’avança doucement vers eux. Une des personnes, aux longs cheveux noirs et sales, était agenouillée, un burin à la main et venait de détruire physiquement la rune liant le sortilège d’enfermement.

Lorsque le groupe l’aperçut les chuchotements se turent immédiatement et elle se sentit transpercée par leurs regards. Avant qu’elle n’ait eu le temps d’exiger des explications, ils mirent tous un genou à terre.

– Reine Merégann, prononça avec respect un homme aux cheveux gris, mi-longs.

Elle ne répondit pas. «Merégann», c’était donc son nom. Cela l’intéressait bien plus que son prétendu titre de reine. Qu’avait-elle donc fait pour finir ici ? Pour la première fois depuis son réveil, elle regarda sa tenue. Une longue robe noire, ample et confortable mais sale et tâchée de sang coagulé. Elle avait dû se battre avant de finir ici… mais contre qui ou contre quoi ?

Une toux étouffée la fit revenir à la réalité. Elle se rendit compte que le groupe était toujours agenouillé dans l’attente visible d’une permission.

– Relevez-vous, ordonna-t-elle d’une voix qu’elle voulait sûre.

Elle dévisagea ces hommes et ces femmes venus la délivrer. De qui était-elle donc la reine ? Elle était d’ailleurs intriguée que cette fonction ne la surprenne pas davantage, comme si elle y était déjà habituée.

– Reine Merégann, reprit l’homme qui l’avait salué, nous devons quitter les lieux. Auriez-vous l’obligeance de nous suivre ?

Allait-elle vraiment les suivre ? Avait-elle vraiment le choix ? Était-elle vraiment leur reine, ou allait-ils l’attaquer si elle les contredisait ? Où allaient-ils l’emmener ?

– Qui êtes-vous ? finit-elle par demander.

L’homme, qui semblait être le chef de ce petit groupe, ouvrit de grands yeux surpris.

– Majesté, vous… vous ne savez pas ?

Elle était donc censée le savoir.

– Le sortilège d’enfermement est-il bien détruit ? demanda-t-elle.

L’homme se pencha pour vérifier ce qu’il restait du nœud de la rune et hocha la tête affirmativement.

– Alors venez avec moi, ordonna-t-elle.

Ils la suivirent sans protester et elle les entraîna au centre de la salle, là où elle s’était réveillée quelques instants plus tôt. D’un air nonchalant, elle leur désigna une des nombreuses runes qui enchevêtrait sur le sol et les murs. L’homme aux cheveux gris se pencha sur les symboles et passa quelques minutes à les déchiffrer. Elle l’observa patiemment jusqu’à ce qu’il relève la tête, ses traits tirés par une mine soucieuse.

- Ce sortilège est un peu complexe, avoua-t-il, mais si c’est bien ce que je pense, seule une personne possédant le sixième mot a pu le jeter.

Tandis que de nouveaux chuchotements s’enlevaient dont elle ne put capter que le mot « reine », elle haussa les épaules.

– Je ne sais rien à propos de vos mots, mais je peux vous affirmer qu’il s’agit d’un sortilège d’oubli.

Le silence se fit immédiatement. Il dura quelques secondes avant qu’un jeune homme ne se divise du groupe et ne se précipite vers elle. Il mit un genou à terre, inclina sa tête, puis la releva l’angoisse se lisant au fond de ses prunelles grises.

– Majesté, vous ne vous souvenez pas de moi ?

– Silence Kendar, l’apostropha l’homme aux cheveux gris. Tu vois bien que non.

Elle le fit taire d’un geste pour se concentrer sur Kendar, à genoux devant elle. Elle prit son menton entre ses doigts fins, le forçant à se relever jusqu’à ce qu’il soit entièrement debout. Ses pupilles grises, ses cheveux noirs qui lui arrivaient un peu au-dessus des épaules ne lui disaient rien, cependant…

– Je ne sais pas qui tu es, articula-t-elle avec une sorte de pincement au ventre, mais tu m’es familier.

Elle le sentit tressaillir sous ses doigts tandis ce que sa bouche formait un nom et reculait d’un pas.

– Reine Merégann, reprit celui qui semblait diriger le groupe, je suis Melréüs votre ancien précepteur. Je vous ai initié à la magie depuis votre plus tendre enfance.

– Et lui ? demanda-t-elle, ses yeux fixés sur Kendar.

– Il se nomme Kendar, c’est votre serviteur.

Merégann hocha la tête. Ce n’était pas grand-chose mais c’était déjà un début.

– Peut-on briser un sortilège d’oubli ?

Le dénommé Melréüs secoua négativement la tête.

– Je l’ignore, seul un roi ou une reine pourrait répondre à cette question. Mais je crains que ce soit difficile voire impossible.

Merégann ferma les yeux, le temps de vider sa tête de toutes les questions qui l’habitaient. Elle les rouvrit forte d’une nouvelle détermination. Elle trouverait. Et si elle ne trouvait pas, elle deviendrait qui elle voulait. Ses yeux balayèrent le petit groupe en attente d’une quelconque instruction. Dans son état, il était évident qu’elle n’allait pas prendre de décisions. Elle n’aurait même pas su où aller.

Kendar dut se rendre compte de son malaise car il prit les devants en s’adressant à Melréüs.

– Peut-être pourrions-nous quitter ce lieu et en discuter dans les grottes.

Melréüs lui lança un regard dédaigneux avant de reporter son attention sur la reine.

– Reine Merégann, que souhaitez-vous faire ?

Elle pinça les lèvres, s’interrogeant sur l’importance de la hiérarchie en ce monde. Elle ne souhaitait pas bousculer les habitudes de ces gens sans avoir plus d’informations. Jouer la carte de la sûreté lui semblait préférable.

– Melréüs, je m’en remets à vous. Mon état actuel ne me permet pas de prendre de décisions.

Il opina du chef, dissimulant mal l’air satisfait qui s’était peint sur son visage. Il semblait prendre plaisir au crédit que lui accordait Merégann. D’un mot, il intima à tous de le suivre jusqu’à la sortie.

Le couloir débouchait sur un long escalier qui s’enfonçait en colimaçon dans les ténèbres. Comme la lumière que dégageaient les sphères lumineuses étaient suffisante pour les éclairer, Merégann avait laissé mourir la flamme au bout de ses doigts. Seuls leur pas régulier résonnait dans le grand escalier. Ils progressaient en silence, comme alourdis par la puissance du lieu. Des vents de magie la faisaient frisonner sans qu’elle ne parvienne à en comprendre la source.

Arrivés à l’extérieur, le vent de la nuit caressa leur visage et ils se mirent à respirer plus librement, comme délivrés d’une présence oppressante. Chacun récupéra un long bâton de marche posé contre la façade de la tour.

– Il nous faut rejoindre des grottes à l’ouest, annonça Melréüs. Nous marcherons un peu le temps de trouver une branche à notre reine puis nous pourrons avancer plus rapidement.

Une branche ? Merégann fronça les sourcils. Savait-elle vraiment voler ? Ses yeux cherchèrent Kendar malgré elle. Elle ne fut pas surprise de constater qu’il la regardait également. Il répondit d’un hochement de tête à sa question silencieuse.

Rassérénée, elle suivit le groupe d’un pas fluide. Dans ce monde inconnu, il était le seul qui lui inspirait un vague sentiment. Beaucoup de questions se bousculaient en elle, mais elle prenait son mal en patience. Une reine devait faire preuve de retenue, elle ne pouvait noyer ces gens sous un flot interrompu de questions. Elle en poserait… beaucoup… plus tard.

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