Chapitre 2

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Ils avaient réduit leurs sphères lumineuses à la taille de petits insectes voletant autour d’eux. Les dix sorciers et sorcières marchaient précautionneusement dans la nuit d’encre depuis une petite heure. Le temps s’égrenait autour d’eux, inconscient de leur présence, du présent qu’il chassait et des souvenirs qu’il détruisait.

Nul ne parlait, ils avaient silencieusement formé un cercle au centre duquel marchait Merégann. Elle ne savait pas si elle devait s’en inquiéter. Était-elle une reine ou leur prisonnière? Y avait-il réellement une différence entre les deux ? Étaient-ils vraiment certains qu’elle était cette Merégann ou pouvaient-ils s’être trompés à son sujet ? Qu’attendaient-ils d’elle ? Depuis combien de temps dormait-elle ? Comment l’avaient-ils retrouvée ? Lui mentaient-ils ?

Perdue dans ses pensées, elle n’avait pas remarqué qu’ils s’étaient subitement arrêtés. Elle percuta légèrement Melréüs qui s’était retourné vers elle.

– Pardonnez-moi, s’excusa-t-elle en reculant d’un pas.

Ce dernier se pencha dans une profonde révérence.

– Ma reine, c’est à moi de m’excuser pour cet arrêt brutal.

Il resta ainsi jusqu’à ce qu’elle prenne conscience qu’il attendait une autorisation.

– Relevez donc la tête, s’exclama-t-elle d’une voix douce. Vous n’avez rien à vous reprocher.

Lorsque elle croisa son regard bleu, elle y lut une certaine douceur. Le temps d’une seconde, elle ne se sentit plus comme une reine, mais comme une jeune fille. Cela ne dura pas, l’instant d’après il avait repris son air impassible et indiqua un grand arbre à Kendar.

– Trouve une branche digne de sa Majesté.

Tandis que ce dernier exécutait l’ordre avec une efficacité exemplaire, Merégann posa la question qui lui brûlait les lèvres depuis qu’elle avait compris qu’ils allaient faire.

– Comment fait-on pour voler ?

Bien qu’ils fussent au fait que sa mémoire avait disparu, ils ne purent s’empêcher de considérer avec stupéfaction. Finalement Melréüs brisa le silence qui s’était installé.

– Pardonnez mon indiscrétion, mais de quoi vous souvenez-vous exactement ?

Merégann se sentit comme soulagée que la question soit enfin posée.

– De rien, soupira-t-elle.

– De rien ? balbutia Melréüs. Mais, vous vous souveniez de la rune correspondant au sortilège d’oubli.

– Avant que vous ne me disiez mon nom, je ne m’en souvenais plus. Même maintenant il ne me dit rien. J’ignore qui je suis, qui j’étais, quelle était ma vie et mes goûts.

Elle s’interrompit subitement, songeant qu’elle était naïvement partie du principe que ces personnes allaient l’aider. S’ils lui mentaient depuis le début, elle était en train de leur donner toutes les informations nécessaires pour la manipuler à loisir.

– Majesté ?

Elle s’était tu trop longtemps. Il lui fallut une seconde supplémentaire pour reprendre de l’assurance. Elle allait faire un pari. Un pari risqué. Celui de leur faire confiance, du moins pour le moment. De toute façon elle avait déjà commencé.

– Je ne sais rien non plus sur cet endroit, reprit-elle. Les seuls souvenirs qui semblent être restés sont quelques notions de magie.

Un nouveau silence accueillit ses paroles. Il fut brisé par Kendar qui revenait avec une branche de noyer.

– Est-ce que ceci conviendra ?

Melréüs lui fit signe de se taire.

– Majesté, vous souvenez-vous des mots ?

À la manière dont il avait insisté sur « mots », Merégann devina qu’il devait s’agir de quelques chose en lien avec la magie et de certainement très important.

– Non, avoua-t-elle.

Ses propos provoquèrent un malaise palpable dans le groupe. Elle entendit une sorcière chuchoter à sa voisine « Est-ce qu’elle les a perdu ? ». Sans qu’elle ne sache pourquoi, cette pensée la fit frisonner.

– C’est impossible ! s’exclama Kendar.

Son intervention sembla dissiper le trouble ce dont Merégann lui fut gré. Pour une fois, Melréüs ne lui fit aucune remarque.

– Il a raison, dit Melréüs. Les mots sont liés à nous, une fois appris ils ne peuvent disparaître ainsi. Vous avez fait apparaître une flamme, et vous avez su reconnaître un sortilège d’oubli, il vous reste forcément les mots qui y sont attachés.

Merégann eut l’impression qu’il tentait davantage de se convaincre que leur expliquer une quelconque vérité, cependant sa remarque apaisa les quelques chuchotements.

– Que sont les mots ? finit-elle par demander.

Elle craignait que sa question ne s’accompagne de nouvelles messes basses mais son amnésie paraissait commencer à être acceptée. Melréüs se contenta de soupirer et de secouer la tête.

– Nous n’avons malheureusement pas le temps pour un cours d’histoire ou de magie mais je vous promets de tout vous expliquer lorsque nous serons arrivés. Tout ce que je peux vous dire pour le moment c’est qu’il existe sept mots de puissance. Chacun de ses mots marque une avancée dans sa compréhension personnelle de la magie. Il est important de savoir que la connaissance d’un mot ne saurait se partager. Même si je vous disais le troisième mot vous ne pourriez l’utiliser si vous ne l’aviez pas acquis par vous-même.

Il s’arrêta un instant avant de reprendre.

– Une dernière chose. Avzar, le premier mot est connu de tous. C’est celui que tout sorcier ou sorcière maîtrise. Par le premier mot, j’appelle à moi la magie des éléments. Terre, eau, feu et vent sont désormais mes alliés, récita-t-il d’une traite.

Avzar… Oui, elle connaissait le premier mot. C’était la première chose qu’elle avait prononcée lorsqu’elle s’était éveillée. Elle le prenait comme une preuve qu’elle était vraiment une sorcière.

– Comment acquiert-on les mots ?

– Il est difficile de définir des circonstances précises. Le meilleur résumé que je peux vous offrir c’est qu’il faut effectuer un certain type d’actions sous certaines conditions. Je vous dirai tout ce que je sais dès que nous serons en sécurité dans les grottes. Pour l’instant il nous faut voler.

Merégann acquiesça en refrénant les nouvelles questions qui se précipitaient à ses lèvres. Pourquoi n’étaient-ils pas en sécurité ici ? Était-ce le lieu, ou était-ce… à cause d’elle ? À défaut de réponses, Kendar lui offrit la branche qu’il avait coupée. Elle était longue et fine, ressemblant aux longs bâtons de marche que possédaient les autres.

– N’importe quelle branche, aussi mince soit-elle ferait l’affaire, répondit Kendar à sa question silencieuse. Cependant plus elle est fine, plus la puissance magique nécessaire pour voler est grande. Vous aviez l’habitude de préférer de l’épicéa ou du sapin, mais j’ai pensé que ce premier voyage depuis longtemps risquait d’être épuisant.

Il semblait gêné, comme s’il craignait qu’elle ne soit fâchée de son initiative.

– Tu as bien fait, le rassura-t-elle.

Elle l’avait tutoyé naturellement. Peut-être parce qu’il s’agissait de son serviteur, elle n’avait pas réfléchi. Autant Melréüs lui inspirait un certain respect, autant elle se sentait familière avec Kendar. Ce dernier se permit un faible sourire.

Elle concentra son attention vers les autres membres du groupe qui avaient déjà enfourché leurs branches. Qu’était-elle censée faire pour s’envoler ? Melréüs s’approcha d’elle.

– Voler est une chose très naturelle pour nous. C’est l’un des premiers sorts d’air qu’un enfant parvient à utiliser. Il vous suffit d’appeler la magie et de le souhaiter. C’est un peu difficile à décrire, mais c’est aussi simple que de bouger un bras.

Merégann sourit à ses explications. Il avait tout d’un précepteur. Un ton calme et assuré, des phrases posées, une gestuelle douce. Apprendre avec lui avait dû lui plaire.

– Il suffit de le vouloir, répéta-t-elle pour elle-même.

Elle ferma les yeux, recherchant la douce quiétude qui l’avait envahie lorsqu’elle avait invoqué une flamme un peu plus tôt. Elle ne fut pas longue à venir, c’était en effet très naturel.

Azvar, murmura-t-elle faiblement.

Elle sentit que prononcer le mot n’était pas nécessaire, mais cela l’aidait. L’instant d’après, sa branche était en lévitation. Après l’avoir observée un instant, elle s’y installa en amazone, doucement, comme si elle avait peur que la magie ne retombe. Il n’en fut rien et petit à petit elle s’éleva, grisée par cette impression de légèreté. Elle contint son excitation et sa folle envie de zigzaguer entre les arbres de cette forêt dense.

– En route ! s’exclama Melréüs. Nous resterons proche du sol. Interdiction de franchir la cime des arbres. Ne vous laissez pas distraire pendant le vol ! Reine Merégann, vous me suivrez de près.

Le groupe s’élança à son injonction. Certes ils n’allaient pas haut mais ils allaient vite. L’air qui lui fouettait les cheveux donnait envie à Merégann de rire comme une enfant joyeuse. Cela lui avait manqué.

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