Chapitre 3

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Si elle avait pu avoir de l’appréhension avant de monter sur sa branche, elle avait maintenant disparu. Merégann découvrait, ou redécouvrait, avec plaisir les joies de l’air. Bien qu’assise en amazone, elle avait fini par se pencher en avant pour offrir moins de prise au vent. Le groupe avançait rapidement dans un silence brisé par le froissement des feuilles qu’ils effleuraient sur leur passage. Merégann sentait parfois des aiguilles de pin lui érafler les vêtements ou les joues mais cela l’importait peu. Seule comptait cette chevauchée trépidante au gré de la brise.

Une douce excitation la gagna mais elle ne la laissa s’exprimer qu’à travers une pirouette horizontale. Elle surprit des regards inquisiteurs dans sa direction et se reprit aussitôt. Elle ignorait pourquoi elle était tellement enthousiasmée par ce vol. Depuis combien de temps n’avait-elle pas senti l’air frais sur son visage ? Elle était une reine, pas une petite fille fébrile. Les yeux fermés elle se força à se calmer, à inspirer tranquillement malgré leur vive allure.

– Attention !

À cet avertissement, Merégann ouvrit subitement les paupières. Au détour d’un sapin, un immense rocher était apparu. Grâce à Melréüs, le groupe l’évita aisément, sauf Merégann qui réagit quelques secondes trop tard. Il lui était impossible de freiner, elle préféra obliquer brusquement à la verticale, s’élevant largement par-delà la cime des arbres à cause de la vitesse. En vol stationnaire au-dessus de la forêt, elle se plut à admirer la marée verte qui s’étendait sous elle, les feuilles et les épines qui ondulaient en silence telles des vagues. Le son du vent sifflait à ses oreilles alors qu’elle reprenait sa chevauchée. Prise d’un excès de témérité, elle s’installa en califourchon et tournoya follement dans le ciel d’opale, un sourire exalté aux lèvres.

Elle fut rapidement ramenée à la réalité par quelques silhouettes qui s’approchaient d’elle. Les yeux plissés, elle tenta de reconnaître les membres du groupe qui l’accompagnaient, songeant, non sans une pointe de culpabilité, que Melréüs leur avait pourtant interdit de dépasser la pointe des arbres. Avant même de le voir, elle sentit que quelque chose n’allait pas. La magie que dégageait ces personnes n’était pas la même que celle des gens qui l’avaient réveillée. Elle n’avait pas remarqué l’aura magique de son groupe car elle ressemblait à la sienne, mais celle de ces sorcières était étrangement différente. Amies ou ennemies ?

La boule de feu qui se dirigeait vers elle lui offrit la réponse dont elle se serait volontiers passée. Par réflexe elle laissa choir sa branche de quelques mètres avant d’en regagner la maîtrise. Ce mouvement la sauva. Il était hors de question qu’elle rejoigne son groupe, elle ne voulait pas les mettre en danger.

« Majesté, où êtes vous ?»

Merégann se figea, incapable de déterminer d’où venait la voix de Melréüs. Lorsqu’elle comprit qu’elle était seulement dans sa tête, elle sut également que le lien télépathique qu’il avait établi lui permettait de répondre facilement.

« J’ai dépassé la cime des arbres. Je suis attaquée. »

La réponse ressembla à un vague grognement avant que la communication ne soit coupée. Lorsqu’elle vit une nouvelle boule de feu fuser dans sa direction, elle songea qu’il aurait peut-être pu lui donner quelques instructions utiles pour survivre. Incapable de répliquer, elle se contenta d’esquiver, non sans une certaine maestria, les attaques de ses poursuivantes.

Il ne fallut pas bien longtemps avant qu’elle ne voit émerger de la forêt deux sorciers. Certaine de leur identité, elle s’élança vers eux. Melréüs et Kendar levèrent simultanément le bras dans sa direction, créant ainsi pendant quelques secondes un bouclier transparent qui arrêta un jet de flammes. Ce laps de temps lui suffit pour les rejoindre.

« Il faut les semer, entendit Merégann dans sa tête. Nous allons serpenter entre les arbres, les flux de magie sont bloqués par les obstacles, nous serons plus difficiles à repérer.»

Sans prendre le temps de vérifier s’ils le suivaient, Melréüs plongea en piqué vers la forêt. Merégann réagit immédiatement et le talonna, aussitôt imité par Kendar qui fermait la marche. Si elle avait pu penser qu’ils allaient vite lorsqu’ils avaient quitté la tour, elle s’aperçut que cela s’apparentait davantage à un rythme de balade par rapport à ce qu’elle était en train de vivre.

Elle était complètement focalisée sur Melréüs pour ne pas le perdre, leur rapidité lui permettait à peine de distinguer les arbres les uns des autres. Pis encore, elle découvrit que maintenir cette allure puisait de manière significative dans son énergie. Si elle l’avait oublié, elle savait désormais que la magie avait un coût. Une explosion derrière elle lui fit comprendre qu’ils étaient encore attaqués ou que Kendar avait répliqué. Elle espéra que le reste du groupe allait bien même s’ils n’étaient pas venus les rejoindre.

L’explosion fut suivie d’autres dont Merégann s’interdit de regarder la source. Elle redoutait de perdre le contrôle ou de rater un virage si elle ne jetait, ne serait-ce qu’un coup d’œil, en arrière. Elle s’inquiétait également du temps qu’allait durer cette course car elle sentait ses réserves d’énergie diminuer bien qu’elle ignorait quelles en étaient ses limites.

Il y eut encore une déflagration avant qu’un silence très relatif ne s’installe à nouveau. Pourtant, Melréüs continuait de foncer sans se retourner. Cette absence de bruit l’inquiétait. Où étaient leurs poursuivantes ? Les avaient-ils semées ? Kendar était-il encore derrière elle ou avait-il eut un malheureux accident qui avait occupé les sorcières ? La possible réponse à cette dernière question la fit frisonner, tout comme elle s’inquiétait à l’idée que le reste de son groupe puisse avoir été attaqué. Mais elle n’était pas en position de pouvoir porter secours à qui que ce soit. Après avoir sinué quelques nouvelles minutes entre les sapins, elle ne put résister au besoin de vérifier si Kendar était encore là. Un simple regard, c’était tout ce qu’il fallait pour s’assurer qu’il allait bien, en à peine une fraction de seconde, elle fut rassurée. Pourtant, cela suffit pour qu’elle soit surprise par un obstacle, une petite branche qui lui frappa l’épaule. Ce n’était pas grand-chose, mais elle fut déstabilisée et forcée de freiner pour ne pas entrer en collision avec d’autres branches sensiblement plus épaisses.

Déboussolée, elle se laissa choir au sol, se rendant enfin compte à quel point elle était fatiguée. Kendar s’arrêta près d’elle et Melréüs les rejoignit le temps d’un souffle. Il scruta les horizons, résolu à les défendre si leurs poursuivantes revenaient mais tout semblait calme. Il fit quelques tours le temps de vérifier que tout allait bien, pendant que Kendar s’assurait de l’état de Merégann.

– Majesté que s’est-il passé ? s’enquit Melréüs lorsqu’il revint.

– Un peu d’inattention, de la fatigue et j’ai perdu la maîtrise de mon vol.

Elle n’avait pas envie de préciser que la cause de son inattention était qu’elle avait voulu vérifier que Kendar les suivait toujours. Elle ne voulait pas qu’il soit accusé d’être une cause de distraction.

– Où sont les autres ? interrogea-t-elle pour détourner rapidement la conversation.

– Je les ai sommés de surveiller la situation et de tendre une embuscade à vos poursuivants si nécessaire. J’ai préféré garder un effet de surprise au cas où elles seraient en surnombre.

– Est-ce qu’ils vont bien ? s’inquiéta Merégann.

– Je l’ignore mais il n’y a rien à redouter, ils étaient préparés à la possibilité d’un combat.

Ces paroles résonnèrent comme un écho dans l’esprit de la reine. Pourquoi avait-elle été attaquée ? Y aurait-il un lien avec le fait qu’elle ait été endormie ? Alors qu’elle allait interroger Melréüs, ce dernier reprit.

– Nous devrions nous mettre à couvert, le temps que vous vous reposiez un peu. Cette course nous a éloigné de notre but et vous avez dit être fatiguée.

Elle hocha la tête alors qu’ils cherchaient un endroit où ils pourraient s’abriter. Cela ne l’empêcha de continuer la conversation.

– Ces sorcières... étaient-elles là pour moi ?

Melréüs et Kendar échangèrent un regard en fronçant les sourcils.

– C’est peu probable, finit par déclarer son ancien précepteur. Nous n’étions pas très loin de leur territoire. Je pense plutôt qu’elles nous ont reconnues comme faisant partie d’un autre clan.

Merégann se sentit secrètement soulagée. Elle n’aurait pas aimé se réveiller pour découvrir qu’elle devait vivre cachée.

– Que sont les clans ?

Les deux sorciers la regardèrent bizarrement avant de répondre.

– C’est vrai que vous avez tout oublié, même l’essentiel, soupira Melréüs. Ce monde est essentiellement composé de terre, parcourue de fleuves, de rivières et de lacs, à la limite de laquelle se trouve un voile miroitant. D’aussi loin qu’on se souvienne, il y a toujours eu sept clans de sorciers et sorcières répartis sur la surface de la terre. Chaque clan a une reine ou un roi à sa tête qui assure sa protection et les négociations avec les autres en cas de litige. En ce qui nous concerne nous faisons partie du clan de Cristal.

Merégann hocha la tête en tentant d’assimiler les informations. Une étendue terrestre veinée d’eau, un voile miroir et sept clans. Sept mots, sept clans… cela ne pouvait être un hasard.

Ils n’eurent pas besoin de faire plus que quelques dizaines de mètres avant de découvrir une petite grotte. Elle semblait presque incongrue à cet endroit car il n’y avait rien de similaire à la ronde, cependant la pluie qui commençait à tomber les incita à se dépêcher de s’y abriter. Le seuil était couvert de branchages mais rapidement il n’y avait plus que de la terre, vierge de toute trace de pas.

Soudain la fatigue de Merégann devint une chape de plomb. Sans se préoccuper de quelconques questions de politesse, elle bailla à s’en décrocher la mâchoire. Elle ne remarqua même pas que Melréüs et Kendar s’étaient figés, tout ce qui l’importait c’était de pouvoir s’allonger et dormir. Comme répondant à ses désirs, elle en avisa un oreiller de mousse, formé un peu plus loin. Ravie, elle s’en approcha et s’y installa avec délice. L’instant d’après, elle sombrait dans un sommeil profond.

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