Chapitre 1 : L'Évasion
Jour un, 7 Juillet 1898, 3:00 A.M :
Ainsi s'achève mon premier jour de traque, et le moins que l’on puisse dire, c’est que ce ne fut pas de tout repos... J’ai probablement parcouru une bonne trentaine de miles d’ici à Cockrell Hill, et les seules choses que j’ai croisées sur mon chemin, ce sont des cactus, des broussailles sèches, et quelques crotales : de quoi me rappeler qu'ici, le sol est gorgé de venin. Il y a aussi ces roches aux formes si étranges qu’on les croirait façonnées par les mains du diable en personne. Rien d’autre à voir dans ce foutu désert, si ce n’est ces plaines ocres et arides, qui s’étendent à perte de vue.
J’ai bien cru que le cuir de mes bottes finirait par fondre sous ce cagnard. Heureusement, l'air s'est nettement rafraîchi en fin de journée et la nuit a fini par reprendre ses droits. Je viens de déballer mon couchage pour passer la nuit à la belle étoile. J'ai lancé un feu avec quelques branches mortes glanées çà et là et me suis grillé une petite clope salvatrice. Je dois avoir assez de vivres pour tenir une bonne semaine, si je reste raisonnable. Tant d'efforts pour si peu... Je ne m’attendais pas à tomber sur lui dès le premier jour, bien sûr, mais je suis tout de même un peu déçu, ou peut-être juste trop vieux pour ces conneries.
Je me demande ce qui a bien pu me passer par la tête en acceptant cette mission. Je me suis comporté comme un gosse devant un panier plein de hard candies. Il serait bon que je me mette dans le crâne que je n’ai plus les guibolles d’antan. En termes de condition physique, je serais plus proche d’une prostituée pochtronne en fin de carrière que d’un jeune premier... Au moins, j’ai l’expérience pour moi ! C’est à peu près tout ce qu’il me reste, en vérité : ça, un cheval, un flingue, et ce carnet de route qui me suit partout. Ce petit cahier, c'est ce qui me permet de combattre les seuls ennemis qu’un Colt ne pourra jamais abattre : l’ennui, la solitude, les regrets...
« Oyez, oyez, gentes damoiselles et damoiseaux ! Approchez, approchez et assistez à la dernière épopée du vieux Billy Carlston, chasseur de primes devant l’éternel ! ». Ça en jette, non ? Une belle histoire à raconter aux gosses, au coin du feu. J'ai jamais eu de marmots à qui raconter mes exploits en rentrant du boulot, mais c'est sûrement une bonne chose : y’aurait de quoi leur foutre des cauchemars plein la tête. Si je gratte presque tous les jours dans ce torchon, c'est avant tout pour garder l’esprit vif, continuer à aiguiser cette vieille cervelle émoussée qui flotte dans mon crâne. Comme je le dis souvent : la meilleure arme que porte un chasseur sur lui, c'est celle qui se trouve sous son chapeau. Le flingue, c’est juste bon pour impressionner les dames... et pour la finition. Bref, assez parlé chiffon ! Revenons-en à nos moutons :
L'homme s’appelle Quanah Nora. Du moins, c’est le nom qu’on lui a collé sur ses papiers. Les siens l’appelaient Nahookos Doné, du temps où il coulait des jours heureux dans son petit camp de hogans, à quelques kilomètres au nord de Tuco’s Valley. Impossible de prononcer ça sans m’écorcher la langue, mais en gros, ça veut dire : « Celui qui voit les horizons noirs ». Ces surnoms ridicules que les indiens se refilent…
Selon les informations affichées sur l'avis de recherche, il aurait quarante-sept ans, et non seulement il n’a pas une gueule d’ange, mais il mesurerait en prime près de six pieds et demi de haut ! Autant dire qu’à côté de lui, je fais figure de nabot. J’ai intérêt à bien régler la mire avant de tirer ce gros lapin, et à surtout pas le louper... Ce gentleman a su se faire remarquer ces derniers temps à Cockrell Hill, scalpant des crânes à tire-larigot et répandant un doux parfum de terreur dans tout le patelin.
Il s’en prenait à des hommes seuls, de tous âges et de toutes conditions. Une demi-douzaine de macchabées retrouvés en l’espace de quelques mois : même procédé à chaque fois, aucun mobile apparent. L’individu frappait toujours de nuit, loin des regards indiscrets, refaçonnant le couvre-chef des pauvres bougres qui avaient eu le malheur de le croiser dans une ruelle sombre de la ville. Chacun ses hobbies, vous me direz…
Toujours est-il que ce cher tailleur de cuir chevelu a fini par se faire choper la main dans le sac, et pas par n’importe qui : par le plus emmanché des shérifs de l’État d’Arizona, le bien nommé William McCoy. Ne me demandez pas comment il a fait pour lui mettre la main dessus ; tout ce que je sais, c’est que ce n’est certainement pas lui qui a fait le gros du travail. Ce type est à peu près aussi adroit qu’un bourricot atteint de tétanos. Et je parle en connaissance de cause : j’ai eu à bosser avec ce guignol par le passé, sur un trafic d’opium. Je peux vous assurer que ce gaillard dégaine son arme avec autant de grâce et d’agilité qu’un étron s’extirpant de la croupe d'un cheval ! Désolé pour l’image, mais ça donne une idée de la classe naturelle du bonhomme…
Pour être honnête, il s’en sort mieux en tant qu’enquêteur. Plus à l’aise dans l’investigation théorique que sur le terrain, il possède un sens de la déduction pas trop mauvais, je dois bien lui accorder ça. C’est ça les jeunes bureaucrates de nos jours : ça gratte de la paperasse toute la journée comme des petits rats de bibliothèque, mais dès qu’il s’agit de sortir le museau dehors, c’est incapable de faire régner l’ordre correctement. C'est pour cette raison que pour ce genre de boulot, il font appel à des gens comme moi.
Faut dire que notre bon shérif est un peu sur les dents ces temps-ci. Il y a quelques mois de cela, il a été éclaboussé par une affaire assez moche de pots-de-vin reçus via des concessions minières illégales, une magouille qui a bien failli lui coûter son étoile. Le conseil du comté avait été jusqu'à ouvrir une enquête, et les marshals fédéraux s’étaient pointés pour fouiner dans ses registres comme des chiens de prairie dans une réserve de maïs. Bref, McCoy n’était plus qu’à un cheveu de se faire jeter de son bureau à coups de bottines, et il le savait pertinemment.
Alors quand Quanah s’est évadé, à quelques jours de sa pendaison en place publique, son sang n'avait fait qu'un tour. Le lascar avait réussi à se faire la malle sans laisser la moindre trace derrière lui. Pouf, disparu ! Aussi vite qu’une traînée de poudre emportée par le vent. Selon les dires de McCoy, les portes de sa cage étaient restées aussi solidement fermées après son départ qu’à son arrivée. Plus troublant encore, les clefs de sa cellule étaient toujours bien sagement rangées à leur place, dans une petite mallette scellée située dans le bureau du Sheriff lui-même ! Impossible qu’il y ait eu accès, son évasion reste donc un mystère pour tout le monde. Ouais, une évasion digne de Monte Cristo, rien que ça messieurs-dames !
Évidemment, McCoy avait tout de suite tenté d'étouffer l'affaire. Dans ce contexte, pas question que la population ou que le comté apprennent qu'un tueur fou s'était volatilisé juste sous son nez. Il devait gagner du temps. Alors, il avait graissé la patte aux deux matons de service, histoire que leurs bouches restent aussi fermement scellées que la cellule qu'ils n'avaient pas su garder. Officiellement, Quanah était toujours derrière les barreaux, attendant bien sagement la corde. Officieusement, McCoy cherchait quelqu'un pour régler rapidement le problème. Un homme seul. Discret. Qui n'ébruiterait pas l'affaire.
Ramener Quanah vivant du désert, avec un seul chasseur à ses trousses, relevait pratiquement de l'impossible. Il fallait donc l’abattre de sang-froid, et rapporter une preuve suffisante de sa mort. L’oreille droite de l'indien ferait l’affaire : elle portait une entaille en forme de V très singulière, vestige d'un combat mené durant les guerres navajos. Cela suffirait probablement au comté. Même s’il avait commis une bourde, McCoy pouvait encore limiter la casse et s’assurer que le tueur à plumes ne lui échappe plus jamais.
Il avait besoin d’un homme aguerri. Un professionnel, qui connaissait le désert comme sa poche et surtout, quelqu'un qui ne poserait pas trop de questions. C'est là que j'entre en scène.
J'étais accoudé au comptoir du saloon du vieux Pressbury, en train de déguster un cigarillo en sirotant un gin sling, quand ce bleu-bite de McCoy est venu me déballer toute l’histoire.
Selon lui, j’étais l'homme de la situation : un vieux de la vieille, costaud et roublard comme pas deux, j'en passe et des meilleures... C’est à peu près tout le baratin qu'il me servit pour me convaincre que j’étais fait pour ce boulot. J'avoue que je me suis laissé attendrir, bercé par les paroles si bien articulées par sa langue de vipère. Tout moi, ça…
Et puis surtout, il y avait la prime : vingt mille dollars, payé comptant, en liquide ! De quoi m'offrir une retraite bien méritée et quelques bouteilles de cognac français pour agrémenter tout ce temps libre. Voilà comment j'ai accepté de m'embarquer dans cette histoire. Ce sera mon dernier gros coup, et cette seule journée aura suffi à m’en persuader. Pour l’instant, tout ça ne reste que de jolis mots couchés sur du papier, encore faut-il que je lui mette le grappin dessus…
D’après moi, Quanah Norah n’a pu filer que vers le sud pour rejoindre le Mexique, seul endroit où sa prime ne court plus et où on le laissera siroter ses tequilas bien tranquillement à l’ombre d’un sombrero. Pour atteindre son objectif, il n’a pas d’autre choix que d’emprunter ce désert quasiment en ligne droite, jusqu'au pont de Rockadillo, qui enjambe la rivière Río Culebra à deux cents trente miles de là. Je doute qu’il est pu emporter grand-choses dans sa folle échappée, mis à part un cheval, une lichette d’eau, et peut-être quelques maigres provisions. Il va certainement devoir s'arrêter plusieurs fois, ne serait-ce que pour dormir, trouver de l'eau ou chasser du petit gibier. Ça me donne une chance de le rattraper avant qu'il n'atteigne la frontière.
Assez gratté pour aujourd'hui.
Bilan de la journée : aucune trace ni début de piste qui pourrait me mener à ce peau-rouge, mais je garde espoir. Je le sais que trop bien : la patience est mon meilleur allié dans ce genre d'affaires. Selon mes estimations, j’ai à peu près trois ou quatre jours devant moi pour le coincer avant qu’il n’atteigne la frontière mexicaine. Si je n’ai pas d’indices d’ici après-demain, ça va commencer à se corser... Et si j'en ai mais que je ne le trouve pas, je m'offre un délai de trois jours supplémentaire pour lui mettre la main dessus. Passé ce délai, je rentre à Cockrell Hill me dorer les orteils. Demain sera une journée charnière pour la suite des opérations.

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