Chapitre 5 : Nouveaux Horizons

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11 janvier 1899, 2:23AM :

Je n’aurais jamais pensé rouvrir ce carnet un jour. Hélas, de récents événements m’y ont contraint. Je me dois d'écrire le véritable point final de toute cette histoire.

Cela fait six mois, presque jour pour jour, que le vieux Billy Carlston, chasseur de primes devant l’éternel, est mort. Aujourd’hui, je suis un homme nouveau qui coule des jours heureux dans une petite ferme de Californie. J'élève des poules et quelques bovins, je cultive la terre, comme le tranquille vieux cow-boy que je suis devenu. Comment en suis-je arrivé là ? Reprenons le fil là où je l’avais laissé :

Peu après mon retour à Cockrell Hill, je me rendis au bureau du shérif McCoy pour toucher la prime qui m’était due. L’accueil qu’il me réserva fut aussi chaleureux que suspect (je n’en attendais pas moins de la part de ce faux-jeton). Pour autant, après avoir trinqué à ma santé, il me remit les vingt mille dollars, comme il l’avait promis.

Je regagnai ma petite cabane à l’écart du bourg, tâchant de me reposer et de reprendre peu à peu le cours normal de ma vie. Mais pendant tout ce temps, je n’avais de cesse de ruminer tout ce qui s’était passé là-bas, dans cette maudite fournaise. Peinant à trouver le sommeil, je passais des nuits aussi courtes et agitées que durant la traque. Je finissais souvent au saloon, préférant noyer mes pensées dans un verre d'alcool plutôt que de les affronter seul, dans le silence pesant de ma vieille cahute.

C’est McCoy qui avait craché le morceau, un soir où j'étanchais ma soif chez le vieux Pressbury. Tout heureux d’avoir évité un énième scandale, il avait eu le coude un peu léger, et l’alcool lui avait délié la langue plus que de raison. Il m'avoua avoir découvert le point commun qui liait toutes les victimes de Quanah Norah, alias Nahookos Doné (comme je préfère l'appeler aujourd'hui). Une information qu'il s'était bien gardé de révéler avant de me jeter dans ce guêpier...

Selon ses recherches, toutes les victimes de Nahookos étaient d’anciens soldats qui avaient servi lors du siège du camp de Hogan de Tuco’s Valley, une vingtaine d’années auparavant. Je n’avais aucune raison de douter de sa parole. Mais avec lui, j’avais appris à ne rien tenir pour acquis. Je préférais donc aller vérifier l'information par moi-même dès le lendemain.

Je me rendis aux archives du comté afin de consulter les vieux dossiers militaires. McCoy m’en avait autorisé l’accès sans broncher, et pour cause, il m’en devait une belle.

C’est là que je tombai sur les rapports du siège de Tuco's Valley : une tribu encerclée pendant des semaines, des animaux massacrés, des habitants affamés jusqu'à la reddition totale. On y mentionnait la mort par malnutrition de plusieurs femmes et enfants, dont la femme de Nahookos et un nourrisson, tous deux emportés par la faim ou la maladie. Une boucherie...

Nahookos ne s’était donc pas jeté dans une vendetta aveugle : il avait ciblé des individus bien spécifiques, choisis pour une raison que je n’avais tout simplement pas pu ou voulu voir sur le moment.

Malgré ce foutu attrape-rêves que l’indien m’avait légué, je faisais sans cesse d’affreux cauchemars. Chaque matin, je me réveillais en sursaut, le lit trempé de sueur. J'aurais dû être heureux pourtant, j'étais riche, enfin libéré de toutes dettes. Mais la vérité, c'est que j'étais tombé dans un désarroi total. Quelque chose s'était brisé en moi, quelque chose qui me rongeait peu à peu le corps et l’esprit. Ce n’était en rien la paisible retraite à laquelle j’avais tant rêvé…

Le remords me consumait, ce terrible fléau qui vous saisit un jour ou l'autre lorsque votre métier consiste à envoyer des hommes dans l'autre monde. Sans doute pour tenter d’alléger un peu ma conscience, je demandai au shérif l'autorisation d’offrir une sépulture décente à l’Indien.

Évidemment, je n’avais rapporté qu'une oreille du désert — secrètement conservée dans le bureau du shérif — alors il fallut se contenter d’un cercueil vide, que j’achetai moi-même aux pompes funèbres en ville. On y déposa quelques effets personnels de Nahookos, et l’on referma le tout, comme si cela suffisait à clore l'histoire de toute une vie.

À l’enterrement, il n’y avait que moi, un croque-mort et un fossoyeur. Pas d’amis, pas de famille, pas de prêtre pour bénir la fosse. De toute façon, Nahookos n’avait jamais cru en notre Seigneur. Au moment de jeter la première poignée de terre sur le cercueil, j’hésitai un instant à laisser tomber l’attrape-rêves dans la tombe. En repensant à ses dernières paroles, je me ravisai : autant le garder en souvenir, dans le respect de ses dernières volontés.

Après quelque temps, peut-être trois ou quatre jours, je compris qu’il était temps pour moi de tourner définitivement la page. Je décidai de quitter définitivement cette ville merdique et tous les obscurs souvenirs qui y étaient rattachés. Mais avant de partir, il me restait une dernière chose à faire.

Je devais aller rendre visite au maire de Cockrell Hill, Marcus Hamilton. Pas pour le plaisir d’entendre un notable à moitié sénile me déblatérer des inepties, non, mais pour savoir si cette histoire de cimetière Navajo était plausible. Il me confirma les dires de l’indien. La ville avait bien été construite en 1789, sur d'anciennes sépultures Navajo. En ce qui concerne les menaces de Nahookos dont je lui fis part, cela avait juste eu pour effet de faire frétiller sa moustache blanche et de faire vibrer sa panse bedonnante d’aristocrate. Moi, je m’étais juste dit que je lui devais bien ça, au vieux sage. Cela me permettait de partir avec le cœur un peu plus léger, du moins je l'esperais.

J’ai quitté Cockrell Hill un samedi à l’aube, avec quelques vêtements et une valise remplie de billets. Mon nouveau chez moi serait une petite ville côtière du littoral pacifique, loin à l’ouest : Santa Cruz, en Californie. J’avais toujours rêvé de voir la mer. Nouveau départ, nouveaux horizons, que j’espérais plus lumineux que ceux qu'avait prédits mon indien…

Cinq mois s’écoulèrent, doux et reposants comme un linge en soie vous glissant entre les orteils durant une nuit d’été. Jusqu'à ce matin...

Je prenais mon café au Pacific House, un petit troquet non loin du port. J'étais attablé en terrasse, face aux quais, où les mâts tintaient doucement sous une brise chargée d'embruns. Je ne prêtais guère attention au gamin qui beuglait les nouvelles du jour, un paquet de journaux à la main. Ce gosse était là tous les dimanches, et son cri faisait désormais partie de mon quotidien.

Sauf que ce matin, le petit hurla quelque chose de bien particulier, quelque chose qui me ramena plusieurs mois en arrière et me fit bondir hors de ma chaise. Je me levai d’un seul coup et lui saisis le bras pour le contraindre à répéter ce qu’il venait de dire.

« Le drame de Cockrell Hill m’sieur, z'êtes pas au courant ? Y’a eu un sacré bordel là-bas ! Euh… C’est dix cents pour en savoir plus, m’sieur! ».

Je déposai le petit cercle en argent orné du chiffre dix dans la main du gosse, et repartis aussi sec en direction d’un coin tranquille où lire ce journal, oubliant au passage de régler mon arabica...

Une fois assis sur un banc du parc, j’ouvrai la gazette à la page de ce fameux article. Quelle ne fut pas ma surprise au moment de lire le titre en tête de ce torchon notoire : « Une mystérieuse épidémie foudroie Cockrell Hill !». Sous ce titre quelque peu putassier, trônait une illustration effrayante. On pouvait y admirer un dessin, probablement fait au fusain, d’une jeune femme malade à la peau fissurée, remplie de pustules affreuses, semblables à des… bourgeons !

Apparemment, les trois quarts de la population avaient été touchés par cette saloperie de variole. Un vrai drame. Les docteurs sur place ne comprenaient pas comment la maladie avait pu se propager aussi vite. Les quelques survivants restants avaient quitté le navire comme des rats, et le patelin était devenu, en l'espace de quelques jours, une véritable ville fantôme. La thèse du journaliste était stupide : il affirmait qu’un individu mal intentionné avait pu volontairement inoculer le virus aux habitants de la ville, en contaminant de la nourriture ou de la boisson. Moi, j’avais ma petite idée sur la question…

Je repensai à ce foutu désert, à cet indien mystérieux, à ces paroles échangées au fond d'une grotte. Songeur, et empreint d'une certaine mélancolie, je sortis mon vieux carnet de ma poche de veston, que je gardais sur moi pour relire de temps en temps de vieilles notes. Je retirai le petit attrape-rêve qui me servait désormais de marque-page. Je le regardai comme ça un bon moment, tout en repensant aux paroles de l’indien. Ce petit objet ne m’avait jamais empêché de faire de mauvais rêves, mais après tout, c’était peut-être parce que je ne faisais pas partie de la lignée des « pupilles d’aigle ». En tout cas, pour les bourgeons, il avait visé juste...

C’est à ce moment qu’une douce voix m’arracha à mes songes. Une voix suave et onduleuse : la voix d'une femme.

« Excusez-moi, monsieur ? »

Elle était d'âge mûr, néanmoins, dans ses yeux verts pâles coulaient une véritable fontaine de jouvence. Une brune au teint sablé et aux sourcils bien dessinés, aux lèvres généreuses. Elle portait une élégante robe bleue et son fin et long cou était orné d’un collier de perles blanches. Je restai béat, ébloui par la clarté de son regard, totalement esclave de ses yeux… Je suppose que je devais être affublé de la plus grosse tête d’abruti que l'Ouest ait jamais connue, lorsqu’elle me posa cette question :

— Pardonnez ma curiosité, mais je crois reconnaître l'objet que vous tenez entre vos mains. Serait-ce un attrape-rêve?

— Oui, madame, c’est cela même !

Je me rappelle qu’à ce moment précis, je me suis appliqué à faire preuve du langage le plus châtié et délicat que ma vieille bouche de charogne était capable d'articuler…

— Et je peux savoir ce que fait un gentleman comme vous avec un objet si... ésotérique ?

— C’est un porte-bonheur, en quelque sorte... et un marque-page, accessoirement.

Elle me sourit, elle était rayonnante.

— Un marque-page ? Comme c'est amusant ! Vous aimez écrire ?

— Oui, ça peut m'arriver...

— Eh bien, je suis étonnée par une telle ouverture d’esprit ! Il est rare de tomber sur un homme qui aime les lettres et s’intéresse aux cultures exotiques. Voyez-vous, j’ai moi-même un quart de sang cherokee qui coule dans mes veines, et j’ai pour habitude qu’on moque sans cesse mes traditions dans cette ville. Écoutez, je sais que ce n’est pas vraiment le rôle d’une femme de demander cela, mais ça vous dirait d’en discuter autour d’un verre de scotch ?

Un verre de scotch ? Mon dieu, je me sentais déjà amoureux…

— Un whisky, et beh… Je veux dire… Oui, ce serait avec grand plaisir ! J’ai beaucoup de choses à apprendre de cette culture, cela reste un sujet d'étude très nouveau pour moi !

Elle se mit à rire, ses petites dents, contrairement aux miennes, avaient gardé toute leur splendeur d’antan. Elle reprit :

— Parfait ! Juste une petite question avant d'y aller, vous y croyez ?

— Pardon ?

— L’attrape-rêves, vous croyez en son pouvoir ?

— Eh bien, je dois vous confier que plus je vous regarde, plus j’y crois…

La suite de cet échange et la magnifique journée qui en découla m’appartient et ne concerne plus vraiment ce carnet. Je n’en ferai donc pas l’étal ici. J'ajouterais juste que je ne crois pas que ce curieux attrape-rêves soit totalement étranger à cette rencontre. À mon âge, je ne pensais pas connaître à nouveau de tels moments avec une femme. Ce que je peux dire c'est qu'aujourd'hui, je me sens beaucoup moins seul pour affronter ce monde.

Et pourtant, tout en écrivant ces lignes, j’admire ce ciel étoilé plein de mystères avec une certaine appréhension. Il y a eu beaucoup d’orages ce soir, et les éclairs ont fendu les cieux une bonne partie de la nuit. J’avoue que je n’ai pas pu m’empêcher de repenser à la prédiction de Nahookos. Cela m’a tellement travaillé que je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. J’en ai tremblé, au point d’en déclencher une crise d’eczéma. À force de me gratter jusqu’au sang, de petits boutons sont apparus sur mon avant-bras, alimentant encore plus mon inquiétude. Le serpent qui se mord la queue…

C’est pour cela que je me suis remis à écrire, pour me vider un peu la tête. Je crois que ce n’est pas ma propre mort que je redoute. C’est tout ce qui vient après. C’est sans doute là-bas que se trouvent les sombres horizons que Nahookos m’a promis. Il disait que l’horizon est toujours là, qu’on le voie ou non. Je commence à comprendre qu’on ne pourra pas le chasser. On marche vers lui.

J’ai peut-être tué le seul homme qui valait encore la peine d’être écouté…

Je sais qu'ils m'attendent.

Quand je serai passé de l’autre côté, il faudra que je leur explique pourquoi nous avons tué le dernier d’entre eux. Et je leur répondrai que ce n’était que pure folie…

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