PIEGEE (1/2)

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L'eau glacée frappait son visage, mais elle s'en moquait. Après tout, n'était-ce pas exactement ce qu'elle voulait ? Que quelqu'un la prenne en charge ? Assise dans un fond d'eau gelée, recroquevillée sur elle-même, la joue collée au carrelage d'une salle de bain inconnue, elle ne pensait plus à rien. Peu importait l'issue de sa présence ici : Yuna ressentait un étrange soulagement. Elle avait enfin lâché ce besoin de contrôle qui l'obsédait jusqu'à aujourd'hui, s'en remettant entièrement à la faucheuse de la ligne 251, qui continuait de l'asperger, elle et ses habits.

L'infernale cascade prit fin sans qu'aucun mot ne soit échangé. Anna coupa le robinet avant de quitter la pièce. Frigorifiée, Yuna tremblait de tous ses membres, seule, quand une petite tête surgit par-dessus le bord de la baignoire. C'était le chiot, celui qui lui avait grignoté le pantalon sur le balcon. Il n'aboyait pas : il l'observait, langue pendante, son mutin museau posé sur ses petites pattes. Cet intérêt lui décrocha un rictus.

Son corps, encore sous le joug de l'alcool, demeurait engourdi. Yuna restait un peu perdue dans les brumes de son esprit, cependant, cet assaut revigorant lui avait ramené quelques orteils sur terre. Trois ou quatre, tout au plus. Juste ce qu'il lui fallait pour se rendre compte de la situation dans laquelle elle se trouvait actuellement. Merde... mais qu'est-ce qu'il m'a pris ? pesta-t-elle.

Dans la confusion, un autre animal se joignit à la fête. Le gros roux. Celui-ci se posta sur le lavabo comme s'il s'agissait du balcon de son royaume. Il la lorgnait de son iris souveraine, se demandant ce que cette naufragée de la vie pouvait bien faire dans son logis. Après avoir essuyé le jugement félin, Yuna se rendit à l'évidence : elle était la Maria Callas de la catastrophe, le Poulidor des bonnes idées, le bouquet final du fiasco ambulant... foutue.

Puis Anna refit son apparition, une pile de vêtements à la main. Noirs. Sans même un regard pour la pauvre créature, elle déposa le tout à côté du chat, qui s'empressa d'y garer son derrière. Avant de quitter la pièce une nouvelle fois, Anna fit volte-face, la main posée sur l'embrasure de la porte.

— Sèche-toi les cheveux et enfile ça.

Yuna ne rétorqua rien et s'exécuta simplement. Elle sortit de sa gouttière, toujours frissonnante. Devant le miroir, l'image de son reflet la frappa : des cernes marqués, les yeux injectés de sang, des mèches de cheveux collées çà et là sur son visage. Elle ne se reconnaissait plus. Ses vêtements humides abandonnés au sol, Yuna attrapa le déguisement funèbre qu'Anna lui avait laissés. Est-ce qu'elle a déjà tué des gens dans ces fringues ? se demanda-t-elle.

Hésitante, elle tenait le t-shirt du bout des doigts quand le prince des lieux, toujours perché sur le meuble, la ramena à la raison d'un coup de tête dans le menton. Il fit un aller-retour. À chaque passage, sa queue entière lui roulait sous le nez, et Yuna ne put s'empêcher de l'agripper pour le ramener à elle, tel un doudou réconfortant. Le matou fit vrombir son moteur à ronron de plus belle. Finalement, il n'avait rien d'hostile, juste cet air distant et hautain pour protéger son cœur coulant de caramel.

Il détala dès qu'elle alluma le sèche-cheveux, clairement outré par le vacarme. Yuna ferma les paupières, portée par ce bruit blanc et la douce chaleur qui enveloppait son visage. Elle ne se pressa pas : cet instant-là valait mille fois mieux que la page qu'elle allait devoir tourner.

Que se passerait-il en sortant de cette salle de bain ?

L'incertitude n'avait jamais été un refuge pour la scientifique qu'elle était, et ses boyaux se tordaient à l'idée d'une nouvelle confrontation. Anna l'attendait sûrement, déjà agacée par le temps qu'elle prenait.

Yuna coupa le souffle tiède du sèche-cheveux et le reposa près de l'évier. Elle offrit à son reflet un dernier regard, poussa une ultime expiration lasse, relâcha ses épaules, puis entrouvrit la porte pour rejoindre celle qu'elle considérait comme le boss final.

***

— Ch'en étais chûr, s'exclama Sarah, la bouche pleine de chamallow.

Dans une euphorie certaine, elle plongea sa main pour la trente-septième fois dans le sachet de bonbons. Au vu de ce qu'il restait, Sarah semblait clairement préférer les blancs aux roses.

Ses recherches avaient fini par payer : tout concordait à merveille. Malgré ses yeux rougis par les heures passées devant l'écran, et la brûlure de la sécheresse qui lui lacérait la rétine, la satisfaction était suffisamment grande pour faire oublier la douleur. Qu'il s'agisse des heures d'appels ou des caméras de la ville, l'effet de surprise faisait chou blanc. L'inconnue apparaissait non loin des lieux de bornage des deux coups de fil. Là où les antennes ne pouvaient pas donner de positions précises, la vidéosurveillance, elle, ne pouvait être plus exacte. La conclusion était simple, et elle se mit à la rédiger dans un message destiné à l'adjudant.

"Salut mon poulet,

Après des heures (que tu vas me payer) à décortiquer toutes les informations en ma possession, voici mes conclusions : notre chère faucheuse a passé un premier appel d'activation de la ligne au détour de l'esplanade de Marceau Farelle à 17h34, en face du tabac, deux jours avant l'explosion. Le deuxième a été reçu dans le quartier du "Papi Flambé". Malheureusement, il n'y a aucune caméra à cet endroit, puisqu'il ne s'agit plus du centre-ville.

Ce que je sais, c'est que l'appel a été court : de 3h22 à 3h23 du matin. Un appel entrant d'un numéro crypté, impossible de savoir d'où il provenait. Puis plus rien.

Peu de temps après, environ dix minutes, notre chère Ryuk lozérien réapparaît rue des clapiers, main dans les poches, un petit chien à ses trousses, en arrivage direct du quartier où l'explosion a eu lieu... avec son téléphone à moitié cramé dans la cuisine. Je sais ce que tu vas me dire : "ceci n'est en rien une preuve formelle", mais on sera d'accord pour dire que c'est chelou. BREF ! Pour ce qui est de son visage, je suis désolée, le sort s'acharne. Quant au petit chien, mieux vaut prévenir les cliniques vétérinaires du coin, au cas où : c'est un chien de vieux, il est forcément pucé. Bise. (350 balles, ça m'ira bien)"

Malgré l'heure tardive, Almeida ne tarda pas à répondre d'un simple "ok", digne de n'importe quel parent de la génération X, d'un ingrat... ou d'un gendarme flippé de se faire prendre la main dans le sac.

Mais Sarah s'en contenta. Un sourire satisfait étira ses traits avant qu'elle ne replonge sa main dans la marée rose de son sachet de sucreries.

***

La mâchoire tendue, Anna attendait Yuna tandis que Martin frétillait d'impatience. Elle le lorgnait du coin de l'œil, emplie d'une émotion ambivalente : chercher à savoir qui il était vraiment pour enfin résoudre le "Martin Mystère" ou trouver un moyen de l'éliminer, une bonne fois pour toutes. Lui et toutes ses âneries, qui avaient la fâcheuse tendance à la rendre encore plus désagréable qu'elle ne l'était déjà.

Assise à la manière du Dr Gang, la main droite posée sur la tête de son touffu félin, Anna savait. Quelques secondes plus tôt, le sèche-cheveux s'était tu. Yuna allait faire son apparition, probablement hésitante, d'un moment à l'autre. Il lui fallait être charismatique, ne pas laisser l'ombre d'un doute sur le fait qu'elle puisse représenter une menace. Cette Indiscrète s'était montrée maintes fois audacieuse, presque inconsciente face à elle ; aucune faille ne devait être entrouverte, sous peine qu'elle s'y engouffre. La vulnérabilité n'avait plus sa place entre elles.

Anna ne voulait pas qu'elle s'immisce dans sa vie, qu'elle devienne une charge supplémentaire. Mais le mal était fait : la fille du bus venait certainement de s’éponger les cheveux avec sa serviette de bain. Il était temps de gérer les choses autrement, faute d'autres possibilités.

D'un pas léger, Yuna émergea du fond du couloir qui menait au salon. Elle s'avança doucement, observant tout ce qui l'entourait. Un animal apeuré dans un environnement hostile. Une tanière déjà visitée auparavant, mais habitée pour la première fois par son prédateur. Une fois à découvert, debout dans la pièce principale, Yuna restait là, incapable de décider de son prochain geste. Toutes deux vêtues d'ébène, le choucas n'en menait pas large face au corbeau. Tellement qu'Anna ne put s'empêcher d'engager la conversation. Par une injonction.

— Assieds-toi.

Elle prit alors place, sans savoir qu'à ses côtés, un petit bouclé ne la quittait pas des yeux. Anna avait du mal à contenir son agacement face à sa mine réjouie. Mais qu'est-ce qui le rend si jovial, à la fin ? grogna-t-elle.

— Bon, récapitula froidement Anna. D'après ce que j'ai compris, tu es venu ici, saoul, sans réfléchir, parce qu'ils sont venus chez toi. On est d'accord qu'on parle des flics ?

Yuna acquiesça sans un mot.

— Et en quoi tu t'es dit que ce serait une putain de bonne idée ?

Le ton était plus sec, et Yuna, toujours un peu sonnée, ne répondait rien. Elle avait le regard vitreux de ceux qui se retiennent, de ceux qui refusent de pleurer. Comme si empêcher les larmes de sortir pouvait les rendre plus forts. Autant chialer, pensa Anna.

Face à son mutisme et sa mine déconfite, Anna n'avait plus vraiment le choix. Elle allait devoir la secouer un peu plus si elle voulait obtenir des réponses. Et quoi de mieux qu'un petit coup de pression en réduisant la confortable distance qui les séparait ? Potiron anticipa son mouvement et sauta du fauteuil à la table basse pour lui permettre de se remettre sur pied.

Dans un silence religieux, Anna s’installa à côté d’elle. Assez loin pour éviter tout contact, mais assez près pour que son simple souffle devienne une ombre planant sur sa vie. Pour accrocher son regard et s’assurer de son attention, elle se pencha, les coudes sur les genoux, avant de tourner la tête, le plus lentement du monde, vers sa proie.

— Tu ne sors plus d’ici jusqu’à nouvel ordre. Si les gendarmes se pointent directement chez toi, c’est que quelque chose les chagrine. Et si quelque chose les chagrine, ça ne fait pas mon affaire. En revanche, ce qu’ils ignorent, c’est mon adresse. Donc tu ne bouges pas d’ici tant que je n’aurai pas réalisé ma dernière livraison, marmonna Anna d’un ton plus bas.

Les sourcils froncés, Yuna ne comprenait pas un traître mot de ce qu'elle venait de déblatérer. L'envie de s'expliquer n'effleura même pas l'esprit d'Anna. Le plus important était qu'elle respecte la seule et unique consigne qu'elle venait de lui donner : rester ici.

— Quand elle sera faite, je dégagerai de ce trou paumé, et tu pourras retrouver ta vie ennuyeuse, ajouta-t-elle en se relevant.

Toujours un peu sidérée par la situation, Yuna redressa légèrement le menton.

— Ne pas sortir d’ici ? bredouilla-t-elle.

Anna ricana en retirant la clé de la porte d’entrée, qu’elle glissa dans la poche de son pantalon. Martin, toujours assis sur le canapé, se pinçait les lèvres. Ses traits juvéniles arboraient un air faussement désolé. Le gamin était certainement bien heureux d’accueillir une nouvelle âme dans cet appartement.

— C’est ça. Tu restes ici. Nourrie, logée, all inclusive. Tu as ton téléphone sur toi ?

Machinalement, la prisonnière le lui tendit. Anna y jeta un coup d’œil furtif puis, sans prévenir, le lança violemment contre le mur donnant sur la cuisine. L’appareil se brisa en plusieurs morceaux, virevoltant à travers la pièce.

Yuna eut un sursaut avant de se figer, la bouche entrouverte devant le cadavre de son téléphone portable.

— Mais… tu pouvais simplement retirer la puce ! s’insurgea-t-elle, soudain dressée sur ses pieds.

— Ah oui. Je n’y ai pas pensé. Bref, reprit-elle sans émotion. Tu as faim ?

Anna disparut dans la cuisine, verrouilla le cadenas intérieur de la baie vitrée qu’elle avait fait installer « au cas où » et en retira la clé. En se retournant, elle ouvrit le frigo et y piocha une bière ainsi qu’une bouteille d’eau. Pour parfaire son accueil impeccable, elle inspecta le placard à chips, fit une petite sélection qu’elle posa sur un plateau, puis rejoint son invitée sous contrainte.

Lorsqu’elle fut de retour, Yuna essayait désespérément d’ouvrir la seule issue à sa disposition, à l’image de ces idiots de passagers qui insistent sur la poignée de la voiture alors qu’elle n’est pas encore déverrouillée. Anna souffla son agacement et déposa les victuailles. La capsule de sa Carlsberg voltigea dans les airs avant de retomber dans un tintement métallique sur le parquet. Totalement désintéressée par les vaines tentatives de la fuyarde pour lui échapper, elle prit place aux côtés de Martin sur le canapé.

— Tu as préparé l’apéro ! s’exclama-t-il joyeusement.

Elle acquiesça doucement tout en prenant une première gorgée. Tous deux, l’un à côté de l’autre, le regard fixé sur celle qui était maintenant leur nouvelle colocataire. Anna ne pouvait que constater, avec déception, le manque de sang-froid de la nouvelle habitante.

— Dis-lui de venir, tu vois bien qu’on la perd. Elle panique, insista le petit bouclé.

Ils échangèrent calmement, accompagnés par les geignements de Yuna, obstinée à tenter de débloquer une porte dont la clé était localisée dans le pire endroit possible. Sentant que la captive perdait la raison, Anna décida qu’il était temps de réveiller la scientifique avide de savoir, qui devait se cacher quelque part dans les rares neurones encore en état de marche.

— Si tu viens t’asseoir avec nous, je répondrai à toutes tes questions, dit-elle calmement.

— Nous ? chuchota Yuna.

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