Chapitre 2 — L’homme qui n’était pas propriétaire

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Miranda regretta aussitôt d’avoir ouvert la porte sans allumer la lumière extérieure. Le gris du jour entrait comme une brume, sans contours, et l’homme semblait découpé dedans plutôt que debout devant elle. On aurait presque dit une apparition spectrale.

Derrière lui, la rue semblait lavée de toute couleur. Les érables dégouttaient lentement. L’eau s’accumulait dans les creux de l’asphalte, vibrante sous la pluie fine. Les clôtures de bois fonçaient d’heure en heure, et les fils électriques traçaient des lignes noires dans un ciel d’étain. Même les bruits du quartier semblaient étouffés — comme si la météo avait posé une main sur la bouche du monde.

L’homme entre deux âges ressemblait à n’importe quel homme que l’on aurait pu croiser dans la rue. Bedonnant, au nez large, il était à peine plus grand que Miranda. Ses yeux sombres semblaient troublés — non par la peur, mais par quelque chose de retenu trop longtemps. Comme si un secret y était imprimé sans qu’il en ait pleinement conscience. Une aura trouble émanait de lui, et Miranda ne put s’empêcher de reculer d’un pas.

Miranda portait un vieux chandail de laine couleur mousse, taché de cire à certains endroits. Ses cheveux roux, bouclés et indisciplinés, retombaient en spirales épaisses autour de son visage pâle. L’humidité de l’air les faisait gonfler davantage. Une mèche plus courte glissait toujours devant son œil droit — elle la soufflait sans y penser. Ses mains étaient fines, nerveuses, marquées de minuscules cicatrices claires — mémoire silencieuse des outils.

Son manteau à lui était trop lourd pour la saison — détrempé aux épaules — et il tenait le colis serré contre lui comme on tient quelque chose qui ne doit pas tomber, mais qu’on ne veut pas non plus garder trop près du cœur. Le paquet n’était pas très grand, mais il semblait dense. Pas seulement par le poids.

— Bonjour, dit-elle.

Sa voix était plus basse que prévu. Les jours de migraine, tout descend d’un ton.

— Vous restaurez les objets en bois, répondit l’homme. Ce n’était pas une question.

— Oui.

— Les pièces anciennes.

— Oui.

Un silence. La pluie remplissait tout ce qui n’était pas occupé par les mots.

Il entra sans attendre l’invitation complète, juste assez pour poser la boîte sur la table de travail où était assis le chat quelques instants auparavant. Le tissu qui enveloppait la boîte était propre — trop propre — comme s’il n’avait jamais touché ni le sol du dehors, ni aucune surface du dedans.

Je n’aime pas ce paquet. Il respire trop fort.

Miranda ne regarda pas le chat, mais elle le sentit changer de place — déplacement sec, décidé.

— C’est à restaurer ? demanda-t-elle.

— À stabiliser. Si possible.

Choix de mot précis. Elle nota.

— Vous connaissez la date ?

— Début du siècle dernier.

— Provenance ?

— Familiale.

Réponse courte. Fermée.

Elle retira le tissu. Lentement. Pas par prudence — par habitude. On découvre un objet comme on enlève un pansement : sans arracher.

Le coffret apparut.

Marqueterie fine. Motif floral géométrique. Usure honnête — sauf à un angle. Trop net. Trop récent.

Et au moment où ses doigts touchèrent le bois —

La pression derrière ses yeux se retira d’un coup.

Net.

Comme si quelqu’un avait ouvert une fenêtre dans son crâne.

Elle inspira brutalement.

— Ça va ? demanda l’homme.

— Oui. Oui… pardon. Vertige.

Mensonge automatique. Professionnel.

Le bois est bruyant. Très bruyant.

— Vous avez besoin de combien de temps ? demanda-t-il.

— Je dois d’abord faire un état complet. Humidité, stabilité, restaurations antérieures. Je ne donne jamais de délai avant ça.

— Trois jours.

Ce n’était pas une demande.

Miranda releva les yeux.

— Impossible à garantir.

— Trois jours, répéta-t-il plus doucement. Après, ça ne m’appartiendra plus.

Phrase étrange. Elle la rangea mentalement dans la boîte de ce qu’elle ne pouvait pas encore comprendre.

— Je ferai au mieux.

Il sortit une enveloppe. Argent comptant. Trop. Beaucoup trop…

— Je facture après évaluation.

— Gardez.

— Je ne garantis pas le résultat.

— Je ne demande pas un résultat.

Il disait vrai. Et c’était inconfortable.

Je veux qu’il parte.

Elle aussi, réalisa Miranda — sans savoir pourquoi.

— Votre nom pour le dossier ?

Un temps trop long.

— Beaudry. Marcel.

Il n’écrivit rien. Ne demanda pas de reçu. Ne regarda pas autour.

Les gens qui n’ont rien à cacher regardent toujours les outils.

— Je vous appelle si j’ai des questions.

— Je ne répondrai pas.

Il dit ça sans défi. Comme une donnée météo.

Puis il repartit dans la pluie froide et coupante de ce mois d’octobre. Sa démarche n’était pas instable — mais mesurée, comptée — comme s’il économisait chacun de ses pas.

La porte refermée, le garage retrouva son souffle amorti.

Miranda resta immobile quelques secondes, les mains posées à plat de chaque côté du coffret.

Pas de douleur derrière les yeux. Pas de bourdonnement dans les oreilles. La lourdeur habituelle — disparue.

Rien. Le silence. L’absence.

— D’accord… murmura-t-elle.

Je monte sur la table. Il ne faut pas la laisser seule avec ça.

Elle enfila ses gants — les bons cette fois — puis approcha la lampe.

Inspection visuelle. Toujours commencer par la surface.

Coins : usure cohérente — sauf angle arrière droit.
Vernis : deux compositions différentes.
Jointure : micro-écart.
Placage : soulevé par endroits — mais recollé autrefois.
Odeur : cire ancienne… et autre chose. Plus sombre. Presque malsain.

Elle rapprocha son visage.

Fumée froide. Résine brûlée. Comme un encens oublié.

— Ce n’est pas normal, dit-elle tout bas.

Non. Ça ne l’est pas.

Elle retourna délicatement le coffret. Sous la base, presque effacées : deux initiales — mais une seule correspondait au motif supérieur.

Double signature.

La migraine ne revenait pas. C’était étrange. Très étrange.

Et ça — plus que tout — l’inquiétait.

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