Blanc comme l'Ebène

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(J'avais écrit cette "nouvelle" [un peu longue, je sais] pour un concours, mais je n'ai pas été sélectionné... snif snif. Le thème était Romance d'automne, j'étais un peu trop hors-sujet, donc c'est entièrement ma faute x). J'ai un peu de mal avec la romance, c'est la première fois que j'essaye d'en écrire et c'est pour cela que mon histoire est si peu satisfaisante. Je la poste ici pour la partager malgré tout et parce que je me suis un peu attaché à mes personnages. Je les garde précieusement pour les réutiliser un jour ♥)

(Voilà des années que je n'avais rien publié, mais en me rappelant cette plateforme, j'ai décidé de laisser une chance à cette histoire auprès de vous. Ne soyez pas trop durs dans vos critiques, je risquerais de m'effondrer mdrr [je plaisante, hein]. Je l'ai écrit en deux semaines parce que j'étais trop pris par le temps, j'ai découvert le concours assez tardivement... Mais trève de bavardage !)

(Je vous souhaite une bonne lecture !)

*

Au plus profond de la forêt d’Áedum[1] vivait un sorcier sans nom et sans visage. S’il jouissait généralement d’une solitude bienvenue, la période qui s’annonçait était chargée de visiteurs si plein d’affliction qu’ils se fichaient du prix que pourrait coûter leur demande. Leur regard brillait souvent des mêmes choses : force, conviction, peur – désir. À mesure que les arbres rougissaient et que la pluie faisait chanter la nature, le sorcier lui-même sentait la puissance de la terre se déployer. Il percevait le bruit de pas des esprits sur le sol humide, la froideur de leur aura qui faisait frissonner le monde, leurs murmures transportés par les vents ; la saison idéale pour ceux qui mourraient de communiquer avec l’au-delà.

Il comprenait parfaitement leurs faibles espoirs et s’il avait lui-même été un simple païen[2], il aurait été le premier à rechercher l’aide des prodigieux. Voilà pourquoi le sorcier ne refusait jamais leur demande, mais il ne les exauçait jamais réellement non plus.

La magie, peu importait ce qu’on en pensait, avait des limites. Aucun mort ne reviendrait jamais à la vie, aucun esprit ne pourrait rester éternellement sur terre même si les visiteurs offraient leur propre existence en contrepartie. Mais le sorcier leur accordait une alternative qu’ils pouvaient décliner sans conséquence et qu’ils ne refusaient cependant jamais. Leur cœur était déjà trop plein d’espoir pour repartir les mains vides et leur esprit trop déterminé pour refuser la compensation.

Il ne mentirait pas : il bénéficiait grandement de leur souffrance et ne l’avait jamais caché. Chaque visiteur se heurtait au mur antipathique du sorcier, à son masque noir et sa longue silhouette sombre, à sa voix si plate et profonde qu’il semblait sortir tout droit des enfers. Rien de tout cela ne les faisait fuir, la mort elle-même ne parvenait pas à les faire reculer, et le sorcier pouvait récupérer tranquillement leur paiement.

La pluie tombait sans fin depuis l’aurore, le froissement des feuilles berçait la demeure du sorcier d’une douce mélodie qui accompagnait le bruit des décoctions, des chaudrons et du frémissement des ingrédients. Son antre n’était jamais au repos, le feu de l’âtre ne s’éteignait jamais. Il devina recevoir un visiteur avant même d’entendre les trois coups réguliers frappés à sa porte. Les flammes de ses bougies vacillèrent un instant ; le sorcier reposa son thé et fit venir son masque à lui. L’heure était venue de travailler. Un simple rideau d’ossements séparait son entrée du reste de sa demeure, il cliqueta sourdement lorsque le sorcier traversa pour aller découvrir le nouveau venu. D’un mouvement de poignet, il tira la lourde porte à lui, le clapotis de l’eau résonna davantage et un vent de fraîcheur éteignit brusquement les deux chandeliers en laiton.

Devant lui, trempée jusqu’aux os et à la respiration à peine haletante, se trouvait une grande et belle femme aux longs cheveux noirs et aux yeux bleus. Elle ne portait qu’une jupe qui effleurait ses chevilles et un haut à col rond qui laissait voir ses clavicules saillantes. Elle ne tremblait pourtant pas beaucoup – et lorsqu’il l’invita à entrer, il se demanda s’il ne s’agissait pas d’un homme. Sa mâchoire était dessinée, ses épaules assez larges, ses hanches très étroites. Il eut beau l’étudier discrètement, il fut bien incapable de trancher.

— Une tasse de thé ? offrit-il en faisant venir à lui la théière déjà prête et une tasse.

Il ralluma les bougies d’un claquement de doigts et laissa le thé reposer sur la table basse qu’entourait deux fauteuils et un canapé émeraude, mais la jeune femme – s’il pouvait l’appeler ainsi – ne s’installa pas. Elle continuait de le regarder de ses grands yeux bleu vif, la peau plus pâle encore que la lune et les veines bleutés visibles. Malgré lui, le sorcier se mit à détailler la délicatesse de sa silhouette et la sensualité de cette gorge affichée. Il fronça néanmoins les sourcils sans comprendre : quelque chose, chez cette personne, différait de toutes ses autres visites. Elle manquait cruellement du désespoir qu’abritait les autres âmes, elle était bien trop calme et patiente pour quelqu’un qui viendrait le voir en dernier recours.

Qu’attendait-elle de lui ?

— Comment t’appelles-tu, lui demanda-t-il sans pourtant avoir l’intonation d’une interrogation.

Elle détailla la pièce sans rien dire – les tentures de runes et de diagrammes, les herbes et les fruits séchés, les quelques livres anciens et les flacons sans étiquettes – avant de l’observer à nouveau. Son silence impatienta le sorcier, il ne lui semblait pourtant pas faire face à de la curiosité, personne ne viendrait frapper si nonchalamment à sa porte.

Il se redressa de toute sa hauteur et l’approcha.

— Que recherches-tu ? Si tu refuses de parler…

Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase qu’elle porta doucement la main à sa gorge nue, où les yeux du sorcier se posèrent immédiatement. Elle la tapota trois fois et secoua la tête – ah, comprit-il sans mal, elle était donc muette. Il soupira de lassitude, déjà fatigué par une demande aussi futile. Lui faire retrouver sa voix ne serait pas difficile mais il exigeait une compensation, asséna-t-il. Serait-elle prête à donner son odorat en échange ?

Elle refusa et montra ses yeux.

— Ta vue ? Tu m’offres ta vue ?

Elle acquiesça en souriant. Personne ne se séparerait aussi facilement de leur sens le plus important, le sorcier la trouvait un peu trop légère dans sa proposition. Son visage fin était vide de toute tension, éclairé du plus petit sourire qui soit, et sa frange gouttait silencieusement sur sa peau jusque sous le col de sa chemisette. Malgré lui, le sorcier avait suivi du regard le trajet d’une goutte qui partait du bord de la mâchoire, dévalait la longue gorge blanche, bloquait sur la clavicule avant de chuter encore et de disparaître.

Il détourna les yeux sans écouter la voix qui admettait faiblement à qu’elle point « elle » était belle.

Main levé, il attira l’un des nombreux parchemins de l’étagère ainsi qu’un pot d’encre pour sceller leur accord. La « jeune femme » cligna des yeux en écoutant ses explications et appuya sa longue et fine main sur l’encre pour apposer sa signature sur le parchemin presque vierge. Ce ne fut qu’une fois fait que le sorcier y lia des runes en les gravant d’une plume sans encre et en les entrecroisant sur la paume noire. Chaque « contrat » était différent, il devait les adapter sur leur empreinte, utiliser les plis papillaires comme support, mais ce n’était jamais difficile à réaliser. Pour finir, il dessina une rune de réception sur un flacon qui recevra l’échange – la vue de la contractante.

Devant lui, la « jeune femme » suivait les étapes d’un œil curieux, les pupilles accrochées à la pointe de la plume qui grattait la feuille. De cet angle, elle ressemblait bien plus à un homme. Son nez aquilin avait l’air un peu plus grand, ses sourcils descendaient bas, sa gorge était plus large et nervée. Penchée ainsi, le col de sa chemisette descendait un peu pour révéler le torse plat, tout de porcelaine, d’un érotisme qui le fit déglutir. Et lorsqu’il croisa ses yeux bleus cristallins ourlés de cils sombres, il y lut une certaine féminité qui le fit à nouveau douter. Ce balancement était étrange mais… chavirant.

— Reste ici.

Il traversa le rideau d’un mouvement de cape si rapide qu’il claqua dans l’air.

Pour retrouver un sens, il suffisait de le récupérer à quelqu’un d’autre. Le sorcier avait reçu de nombreux paiement de la sorte tout au long de sa vie, ses armoires débordaient de flacons ou d’écrins de dons qui n’attendaient que de servir. Ces ingrédients-là ne pouvaient être touché par de la magie qu’au moment de leur emploi, il ne pouvait donc pas les faire léviter jusqu’à lui. Il récupéra la fiole de voix la plus ancienne en sa possession et prépara le plus petit chaudron qu’il possédait en y versant une louche d’eau. Le feu était bas, la salle regorgeait de parfums et cliquetait tout bas lorsque les cuillers touillaient les concoctions.

Il amena à lui citron, thym, langue de souris et syrinx[3] de rouge-gorge. La potion n’était guère longue à réaliser, il devait simplement être méthodique : tourner deux fois dans le sens des aiguilles d’une montre, puis cinq fois à contre-sens avant de plonger le prochain ingrédient. Il récita une incantation avant de tendre la main pour attraper la fiole de voix qui semblait vide, mais elle apparut brusquement à sa droite. La personne sans nom se trouvait là, juste derrière lui, il ne l’avait ni entendu entrer ni s’approcher autant.

— Je t’ai demandé de rester là-bas, grogna-t-il bassement.

Elle eut un sourire en coin et souleva encore la petite fiole transparente. Il ferait mieux d’utiliser « iel » à partir de maintenant, le voilà devenu un jeune homme malicieux aux yeux brillants.

— Ce n’est pas en regardant que tu pourras devenir une sorcière… ou un sorcier.

Iel arqua un sourcil sans cesser de sourire et prit la main du sorcier pour y déposer le flacon. Sa peau était froide contre la sienne, le sorcier en frémit de surprise : il n’avait touché personne depuis près d’un demi-siècle, encore moins quelqu’un d’aussi beau que la personne qui lui faisait face.

— Ne me gêne pas, claqua-t-il pour cacher son embarras.

Iel se contenta de faire le tour de la table pour rester devant, mains croisées dans son dos, son expression regorgeante de petite moquerie. Le sorcier ne laissait un tiers entrer dans sa demeure uniquement lors de rituels complexes, jamais en simple spectateur. Mais le voilà, au lieu d’être immobile au milieu d’un diagramme runique, sa tête se penchait au-dessus du chaudron bouillant et ses yeux de glace suivaient minutieusement ses mains.

Qui était-ce donc ? Il n’aimait pas cela. Iel prenait ses aises sans demander l’autorisation, le touchait sans préavis, le regardait comme s’iel n’avait pas peur. Le sorcier était pourtant l’image-même de la créature démoniaque qu’il valait mieux éviter, il n’avait toujours vu que des regards craintifs et des lèvres closes de terreur ; ce qui était préférable, le sorcier ne voulait plus côtoyer personne.

— Recule.

Iel obéit silencieusement, toujours avec ce léger sourire aux lèvres, toujours avec ce regard d’intérêt sincère. Le parquet était trempé de son sillage et lorsqu’iel laissa glisser la pulpe de son doigt sur le bois de la table, que son ongle rond crissa sur les rainures, iel déposa un tracé humide qui réverbéra les lueurs des flammes.

Le sorcier versa le contenu invisible de la fiole qui répandit des ondes délicates sur la surface de la potion. La couleur changea, brilla de paillettes dorées, il n’eut qu’à compresser le liquide d’une parole avant de la glisser dans le flacon vide. D’un dernier murmure, il la stabilisa et la préparation fut terminée.

— Ingère-la chez toi. Tu perdras la vue dès que…

Iel prit la fiole de ses mains et avala la potion d’un trait, tête rejetée en arrière, si vite que le sorcier eut à peine le temps de cligner des yeux. Ses lèvres rouges épousèrent le goulot, sa longue gorge blanche déglutit une seule fois et sa langue taquina la commissure de sa bouche entrouverte. Voulait-iel retrouver si vite la parole qu’iel n’accordait aucune importance à sa vue ? Le sorcier ne l’aiderait pas à retourner à son domicile, il avait autre chose à faire qu’à assister les stupides.

Iel soupira doucement en baissant la tête, lentement, lentement, yeux presque clos. Ses cils dessinaient une toile de noirceur, ses doigts entravèrent sa gorge telle une prison de chair. Sa soudaine délicatesse le rendit si femme que le cœur du sorcier fit un bond. Il détourna le regard de ce spectacle insouciant et ignora le poids soudain qui appuyait sur sa poitrine.

Cette attirance était inattendue.

— Débrouille-toi pour partir à présent. Notre accord s’arrête ici.

Mais la fiole du paiement resta vide. Iel agrippa sa manche pour attirer son attention, main sur sa gorge et yeux grands ouverts de perplexité.

Comment était-ce possible ? pourquoi la potion ne fonctionnait-elle pas ? Il agrippa son petit menton pour rejeter sa tête et étudia son cou, traçant une rune invisible sur la peau frémissante pour révéler ses secrets. Rien. Aucune réaction. Utiliser l’encre ne lui apprit rien non plus, le jeune visiteur ne fit que rire des chatouilles que son pinceau en poils de chèvre lui infligeait, en petits souffles silencieux.

Ses mains serraient les tissus des robes du sorcier, il ne s’en était pas rendu compte. Tout juste cambré contre lui, iel ouvrit ses beaux yeux pour étudier son masque ; il n’avait pas conscience qu’ils étaient si proches l’un de l’autre. Iel pencha la tête d’un côté en interrogation muette, les yeux si vifs qu’iel semblait essayer de voir à travers son masque.

Il relâcha son menton mais ne recula pas. Cet obstacle n’était pas prévu et compliquait sa tâche.

Mais il trouverait une solution.

*

— Sais-tu écrire ?

Iel secoua la tête.

— La langue des signes ?

Iel secoua encore la tête. Le sorcier soupira de fatigue. Il avait broyé la plus précieuse de ses plantes pour tenter de rétablir sa voix, avait utilisé les dernières gouttes de sang de fœtus qu’il possédait, avait gaspillé la dernière plume de phénix censé guérir de toutes les maladies, mais iel restait muet.

C’était incompréhensible. Son corps ne possédait nulle trace de malédiction, son âme ne souffrait d’aucune déchirure, son aura était imperturbable, pourquoi donc ne guérissait-iel pas ? Ses livres ne lui apportèrent aucune réponse, le ciel était déjà noir lorsqu’il abandonna toute recherche et qu’il leva finalement les yeux. Il prenait la mauvaise direction. Cette femme – non, cette personne ne pourrait plus parler. Sa quête était vaine, mais il pourrait peut-être l’aider tout de même.

Iel se trouvait près de l’âtre, recroquevillé timidement, la tête levée vers le grand chaudron qui bouillait. Dessinée par les flammes, sa silhouette semblait encore plus fine et ses longs cheveux lisses effleuraient le sol. Le sorcier s’approcha pour lui proposer de souper, iel devait être affamé, lorsqu’il remarqua qu’iel jouait avec le flacon vide qui devait recevoir sa vue. Iel amena son attention sur lui et leva la fiole en interrogation. Faire face à son échec irrita le sorcier, il s’installa cependant à côté du visiteur en étalant ses robes.

— Je ne peux pas te faire retrouver la voix. Mais je peux faire en sorte que tu projettes tes pensées dans l’esprit des autres. L’accepterais-tu ?

Iel hocha la tête sans hésitation mais sans paraître impatient non plus. Son petit sourire brillait de douceur, iel jeta un regard au chaudron avant de l’observer à nouveau, le sorcier n’eut pas besoin de lire dans ses pensées pour comprendre sa question.

— C’est la potion la plus importante de toutes. Voilà quarante ans qu’elle bout, et elle ne doit surtout pas s’éteindre.

Iel pencha la tête et le sorcier faillit sourire tant iel était expressif. À présent sec, son corps ne semblait pas s’être réchauffé – sa peau de neige paraissait toujours glacée, il eut envie d’effleurer sa main pour en avoir le cœur net. Il se contenta néanmoins de détourner le regard et de formuler sa proposition : il était bien tard, iel pouvait souper et dormir à l’étage, le sorcier préparerait la prochaine formule aux premières lueurs de l’aube.

Iel accepta la proposition en souriant. Alors qu’ils se préparaient à dormir, le sorcier, vaguement agacé de ne savoir comment s’adresser à la créature, décida de l’appeler Albâtre. Iel éclata d’un de ses rires silencieux, les épaules tressautant et les yeux plissés, mais accepta le nom avec facilité.

Albâtre l’avait ensuite pointé du doigt avant de montrer ses lèvres et de hausser une épaule. Iel s’était lavé et portait désormais un des longs peignoirs du sorcier. Entourée de tissu noir, sa peau paraissait encore plus pâle, ses yeux brillaient de surnaturel. Ce n’était pas la première fois que le sorcier laissait quelqu’un se reposer dans son antre, mais jamais dans sa propre chambre. L’automne dernier, un père en deuil avait voulu ramener à la vie sa famille qui avait succombé lors d’un incendie. Le sorcier ne pouvait le faire, il l’avait compris, mais il avait préparé trois potions pour lui permettre de voir, d’entendre et de communiquer avec l’âme de sa famille. La préparation avait été longue, et l’homme avait donc reposé dans son séjour deux nuits durant avant de repartir avec ses précieuses décoctions. En contrepartie, l’homme lui avait promis l’intégralité de sa mémoire.

Cette fois, cependant, c’était la fierté du sorcier qui parlait. Il n’avait jamais manqué à un contrat, il exaucerait le vœu de cette pauvre âme, même s’il devait patienter jusqu’à la fête des morts. La magie, en ce jour, était la plus puissante.

— Tu me demandes mon nom ? comprit-il lorsqu’iel se répéta.

Iel hocha la tête. Devant la bougie, ses yeux se mouvaient sans cesse de reflets orangés qui apaisaient le bleu givre. Iel tenait encore sa tasse de chocolat chaud à la cannelle, les jambes réchauffées par une couverture en laine. Le sorcier lui abandonnait volontiers son lit car il ne pensait pas pouvoir beaucoup dormir de toute façon. Les préparatifs du prochain sort seraient longs.

— Je n’en ai pas. Je l’ai perdu lorsque j’ai passé le voile.

Son identité entière avait disparu et il avait acquis le savoir des prodigieux. Si le prix à payer n’avait été que son histoire, le sorcier ne serait pas aussi plein de regret. Il y avait une seule chose dont il se souvenait parfaitement, il ne pouvait penser à rien d’autre. Et c’était là la raison de cette potion vieille de quarante ans.

Les lèvres d’Albâtre se déformèrent en une moue boudeuse, ses yeux glissèrent sur la flamme de la bougie et iel laissa son menton reposer sur ses genoux remontés. Iel sembla si perdu que le sorcier récupéra la tasse pour l’enjoindre de dormir.

Deux coups attirèrent pourtant son attention. Albâtre avait tapoté le dessous-de-verre en bois et pointa le sorcier du menton lorsqu’il se retourna. En voyant qu’il ne comprenait pas, iel montra le sorcier, ses lèvres entrouvertes, puis le dessous-de-verre, en ouvrant grand les yeux comme si son message était évident.

— Qu’y a-t-il ? Tu souhaites encore du chocolat chaud ?

Iel leva les yeux au ciel en riant et se redressa pour approcher. Son doigt blanc appuya d’abord sur le torse vêtu du sorcier, sur son masque rigide, puis sur le dessous-de-verre qu’iel tenait en évidence, Albâtre répéta ce geste deux fois et sautilla d’impatience. Le sorcier faillit en rire, il se rattrapa en simulant une toux.

— Mon nom ? comprit-il. Tu veux m’appeler… Ébène ?

Le visage d’Albâtre s’illumina d’un sourire et iel acquiesça si vivement la tête que sa frange chatouilla ses yeux.

Il accepta également. Ébène, donc. Quelle amusant parallèle, Albâtre et Ébène… Il n’avait jamais eu besoin de nom, personne ne l’appelait. Personne ne réclamait son attention. Ses visiteurs expliquaient leur problème, repartaient avec leur solution et ne revenaient plus jamais. Quelle ironie d’être nommé par un muet.

Mais posséder un nom lui insuffla une vague de satisfaction. Le lendemain, il ne retint pas son sourire en voyant le visage à moitié endormi d’Albâtre, même si son masque d’ébène s’occupait de le dissimuler. Au lieu du petit-déjeuner, il l’invita à s’installer sur le cercle magique et utilisa une plume de hibou et son propre sang gorgée de magie pour inscrire l’incantation sur le visage de la créature.

Les efforts du sorcier ne portèrent aucun résultat. Permettre à quelqu’un de projeter ses pensées était une magie bien plus complexe que de faire parler les muets, mais cet échec l’irrita.

Rien ne fonctionnait. Et Albâtre ne savait ni lire, ni parler en langue des signes.

— Je… je ne peux rien faire, abdiqua-t-il finalement. Tu ne pourras jamais parler.

Il serra les mâchoires en voyant le petit visage perdre son sourire, ses sourcils se courber de tristesse et ses yeux papillonner de compréhension ; il déglutit lorsqu’iel baissa le regard et qu’iel tritura ses longs doigts délicats ; il soupira en le voyant se mordre la lèvre de peine. Pourquoi se sentait-il si investi pour quelqu’un qu’il ne connaissait que depuis la veille ? Sur le coin de sa mâchoire, une trace de sang séché brisait la perfection de sa peau de neige, Ébène tendit la main sans réfléchir pour l’essuyer doucement.

Les yeux bleus se relevèrent sur lui, tout brillant d’affliction, et le sorcier se retrouva prisonnier d’un paysage de glace. Il n’avait jamais vu d’iris d’une telle couleur, plus éclatant qu’un topaze, plus délicat qu’une azurite bleue, ce ne pouvait pas être naturel. La main d’Albâtre saisit timidement son poignet, en un effleurement hésitant, pourtant un frisson remua le corps du sorcier. Iel était encore si froid, en se penchant un peu, il crut percevoir un souffle aussi frais que les vents de la montagne.

Albâtre pencha la tête contre sa main chaude, la paume du sorcier fut soudain plongée dans l’eau glacée.

— Qu’es-tu ? murmura-t-il.

Iel eut un sourire en coin et ses yeux se plissèrent d’amusement. Malgré le froid, le sorcier ne songea pas un instant à reculer. Il prit en coupe le visage de nacre et s’approcha encore, inconsciemment, se laissa envahir par le cocon de froideur en caressant l’angle de la mâchoire de son pouce.

Albâtre n’était pas un païen. Il en était persuadé. Mais iel n’était pas non plus un sorcier ou une sorcière, son âme était bien trop pure pour cela. Était-ce une créature qu’Ébène n’avait jamais rencontré ? dont il n’avait jamais rien lu ? Était-iel un ange déchu, un esprit tangible, la matérialisation de la neige ? Le sourire d’Albâtre s’étira un peu plus, comme s’iel entendait ses pensées et qu’elles l’amusaient, et ses yeux bleus descendirent hardiment en bas du masque noir, là où devaient se trouver les lèvres du sorcier.

Ébène lui-même observa les lèvres rouges de la créature. La seule partie visible de son corps épanouit d’une couleur chaude. Invitantes, sensuelles, il déglutit en se penchant encore.

De petits coups résonnèrent brusquement. Si le sorcier se tendit de surprise, Albâtre ne réagit pas du tout. Iel ne fit qu’ouvrir grand les yeux et laisser ses doigts descendre le long du bras du sorcier jusqu’à ce que l’épaisseur de ses manches noires l’empêche de poursuivre. Les sillons de glace ramenèrent l’attention d’Ébène qui se redressa.

— Reste ici, Albâtre.

Il quitta la pièce sans un regard en arrière et referma la porte. Son travail reprenait. Cette fois-ci, lorsqu’il ouvrit l’entrée, déjà prêt à entendre la plus pitoyable des histoires, son regard ne rencontra rien d’autre que le rouge des arbres et le brun chaud de la terre. Il dut baisser la tête bien bas pour voir la minuscule païenne recroquevillée qui le dardait de grands yeux terrifiés. Une enfant. Il n’en avait plus reçu depuis bien quatre ou cinq ans, et jamais d’aussi jeune.

— Entre.

Sa voix basse apeura la petite qui contenait difficilement ses tremblements de terreur. Elle entra à pas de loup, évitant de toucher le sorcier autant que possible et baissa automatiquement les yeux dès qu’elle remarqua les cadavres d’animaux aux murs. Bien, elle devait avoir peur et ne plus jamais revenir, cette expérience lui apprendra à ne plus vouloir jouer avec la mort.

Ébène lui fit porter un verre de lait chaud au miel et une coupelle de biscuits au potiron, à la châtaigne et au raisin. Il n’était pas cruel au point de se réjouir de la peur d’une enfant. Elle s’abreuva timidement et grimaça en se brûlant la langue, puis tendit lentement sa petite dextre pour attraper un biscuit, comme si sa lenteur lui permettrait d’être invisible. Elle était si petite qu’elle se perdait complètement sur le fauteuil, ses pieds dépassaient à peine du siège et ses yeux tremblants n’osaient monter jusqu’au visage du sorcier.

— Que souhaites-tu ?

Le menton moucheté de miettes de biscuit, l’enfant se recroquevilla et détourna le regard. Sa peur l’empêchait de s’exprimer, Ébène patienterait donc. Il croisa les jambes en observant le paysage de sa fenêtre. Il ne pleuvait pas aujourd’hui mais le ciel était gris. Le sol recouvert d’un tapis de feuilles vermeil bruissait chaque fois qu’un blaireau ou qu’un écureuil s’y faufilait. À peine plus loin se trouvait un lac qu’il ne distinguait pas d’ici, il devra s’y rendre tôt ou tard pour récupérer algues et coquilles.

— M-ma… m-ma maman… souffla finalement une toute petite voix.

Ses grands yeux ronds luisaient ; Ébène n’aimait pas les larmes. Ses doigts serrèrent compulsivement les bras du fauteuil, ses yeux fuirent la petite silhouette pour se poser sur le rideau d’ossements – d’où Albâtre l’observait discrètement. Le sorcier fronça les sourcils de surprise et, d’un signe sec de la tête, le somma de repartir. Mais la créature refusa dans un sourire moqueur et montra l’enfant en larmes qui étouffait ses sanglots. Iel plissa les yeux comme pour le gronder et pointa encore avec insistance l’enfant du menton.

Ébène soupira mais s’approcha obligeamment. La petite baissa tant la tête qu’elle disparaissait sous ses cheveux blonds, elle se réfugia derrière ses mains sales mais ne cria pas. Son courage était admirable, le sorcier devait l’avouer. Il toucha légèrement le poignet nu de l’enfant et laissa sa main trouver l’arrière de sa tête. Le regard ambre de la petite se tourna vers lui et elle écarquilla les yeux en voyant qu’il tenait un nougat au miel.

— On dirait que tu cachais un bonbon derrière ton oreille. Et ici… ?

De son autre main, il effleura l’oreille droite et en retira une pastille au caramel. Elle se toucha l’oreille sans comprendre, émerveillée par les deux douceurs que le sorcier lui offrit et qu’elle accepta sans tarder. Elle goba le nougat en frétillant, les joues encore toutes mouillées et joua avec le caramel. Ébène resta là, agenouillé à côté d’elle, l’expression attendrie sous son masque lisse. C’était justement ce qu’il n’aimait pas, compatir autant, réconforter ces âmes en peine, être touché par leur histoire. Il ne devait pas paraître sympathique au risque d’insuffler trop d’espoir envers les païens. Ils ne devaient venir chercher son aide qu’en dernier recours, jamais par facilité.

Les lèvres de l’enfant se délièrent. Sa mère était partie voyager très loin, lui avait dit son père. Elle ne l’avait jamais vu, mais elle aimerait la retrouver – en la rejoignant ou en la poussant à revenir. Ses frères et sœurs étaient souvent très tristes en cette période. Il n’était pas difficile de comprendre qu’elle était sans doute décédée et que son père n’avait pas trouvé la force de le lui révéler. Le sorcier ne s’embarrassa pas de réserve, il expliqua la mort et son inéluctabilité sans y joindre la notion de perte ou de deuil. Il en parla comme s’il s’agissait d’une autre étape de la vie qu’on ne pouvait découvrir qu’une fois son enveloppe charnelle expirée.

Joue ronde du caramel, la petite se tritura les doigts.

— Je peux pas la voir ? marmonna-t-elle doucement.

Elle le pourrait, mais pas sans perte. Le contact serait bref, le bonheur serait succinct. Elle ne recueillerait que quelques mots plats, une caresse froide sur sa joue rebondie, et l’envie vorace d’en obtenir plus. Mais un esprit ne pouvait fouler la terre qu’une fois à l’automne, durant le mois de Samonios[4], lorsque le Royaume des Morts et le Royaume des Vivants s’alignaient. Mais forcer le passage d’un esprit à présent en paix n’était pas sans conséquence pour le défunt, car si elle répétait le rituel plusieurs années durant, elle risquait de l’envoyer dans une spirale de regret qui anéantirait son existence de la balance astrale.

De bien grands mots pour une si petite fille, elle hocha cependant la tête, les lèvres déformées en une moue songeuse.

— Alors… elle est contente ? Là où elle est, dans le noyaume des morts ?

— Royaume, corrigea Ébène. Oui, elle est en paix. Un jour, tu la rejoindras, et même si vous ne vous êtes jamais vue, vous vous reconnaîtrez.

Elle semblait comprendre. Pour la convaincre, il évoqua la compensation que demanderait son envie de la voir brièvement. Il attrapa une mèche de cheveux qu’il roula autour de son index : accepterait-elle d’abandonner sa chevelure ? Jamais plus ne pourra-t-elle arborer la moindre coiffure, jamais plus ne reverra-t-elle ces boucles dorées, jamais plus son front ne se parera de jolies mèches. Tout cela pour voir sa mère avant l’heure.

— Si tu le souhaites malgré tout, je te fournirais une potion.

Mais la petite refusa. Pour la première fois de sa carrière, Ébène avait poussé une païenne à repartir bredouille. Elle était à peine capable de prononcer les mots convenablement, sa place était auprès de son père. Ébène se reconnaissait un peu trop en cette enfant, il aurait voulu avoir quelqu’un pour lui faire rebrousser chemin comme il venait de le faire pour elle.

C’était à cet âge-là qu’il s’était intéressé à la magie, et ce fut quelques années plus tard qu’il passa le voile.

Le sorcier inspira brusquement lorsqu’une main glacée se posa sur son épaule vêtue. Albâtre le contourna sans rompre le contact, iel se posta devant lui, yeux brillants de sourire et d’une affection qui embarrassa le sorcier. Ébène était grand de stature, il effleurait le haut des encadrements de porte, il se baissait pour éviter les lustres et les carillons à vent, et Albâtre était presque aussi grand que lui. Il baissa à peine les yeux pour croiser son regard, sans comprendre d’où venait l’intérêt de cette créature pour lui. Le sorcier était couvert de la tête au pied, on ne voyait que ses cheveux noirs épars et ses mains calleuses et cicatrisées, pourtant, cette mystérieuse créature le dardait de son regard le plus pur, dénué de crainte ou de méfiance.

Son corps était certes plus froid que le souffle de la mort, mais son cœur lui semblait chaud. Tendre. Iel le félicitait de n’avoir pas alourdit une si petite âme de ce fardeau. Iel percevait très nettement la clémence qu’il avait dissimulé sous une voix rude et des gestes austères. C’était comme s’iel savait très bien que l’image aigrie du sorcier n’était qu’une façade et que derrière se cachait une âme solitaire. Ébène pouvait lire tout cela dans ses yeux de givre, il se racla la gorge de gêne et enserra le très fin poignet pour retirer sa main.

Iel se mordit la lèvre en se laissant faire, clairement amusé par le malaise du sorcier.

— Je vais devoir découvrir ce que tu es, déclara Ébène en déglutissant. Peut-être qu’alors je pourrais t’aider.

Albâtre cligna paresseusement des yeux et pencha la tête. « Fait donc », semblait-iel dire, « déshabille-moi de mes mystères, mais je resterai avec toi ». Iel tendit la main vers le visage du sorcier, assez lentement pour lui laisser le temps de reculer. Il n’en eut pas la force. Même à travers le masque, Ébène perçut la neige effleurer sa mâchoire et remonter tendrement sur sa joue. Mais lorsqu’iel osa glisser ses doigts sous le masque noir, le sorcier arracha brutalement ses mains en serrant si fort qu’il entendit un craquement.

— Ne dépasse pas les bornes, grogna-t-il. Tu n’es ici que par ma compassion. Si le jour de la fête des morts, tu ne retrouves pas ta voix, alors tu partiras. Est-ce clair ?

Albâtre arqua un sourcil mais hocha docilement la tête. Iel ne grimaça pas de la prise trop rigide que le sorcier lui infligeait, ses yeux à moitiés clos brillaient d’indulgence. Qu’est-ce qui poussait cette créature à rechercher autant son aide ? ou en tout cas à le côtoyer ? Il faisait face à un être incompréhensible, il se devait de déchiffrer son existence.

Il ne fut pas au bout de ses surprises.

Installés au centre de son cabinet, au milieu des cliquetis et de la fumée, la table pleine de livres ouverts et d’un parchemin de notes, ils s’observaient en silence. De son index, Albâtre suivait la courbe d’une rune d’ennui, iel attendait que le sorcier se décide à réagir et à donner de nouvelles instructions, mais Ébène avait les bras croisés depuis un moment. Il était perdu dans sa réflexion depuis sa dernière tentative qui lui avait fait découvrir que le corps d’Albâtre n’abritait aucune goutte de sang.

Cette révélation augmentait le nombre de ses questions. Est-ce qu’Albâtre possédait des organes ? si oui, comment fonctionnaient-ils et pourquoi donc possédait-iel des veines ? Ou est-ce que son corps était vide – mais alors où disparaissait ce qu’iel ingérait ? Iel s’était régalé d’un porridge et de raisins et, la veille, avait dévoré le ragoût de légumes et réclamé un thé aux framboises. Ébène soupira en le voyant redessiner de son ongle le croquis d’une sirène des profondeurs qui traînait devant iel.

— Allez, aide-moi. Pointe la créature dont tu serais la plus proche. Une harpie ? Un golem des neiges ? Une nymphe ? Un métamorphe ?

Albâtre observa les croquis dispersés en dodelinant la tête de réflexion. Son doigt pâle se tendit précautionneusement, iel commença par montrer le métamorphe avant de se raviser et de flotter au-dessus de celui de la gorgone, mais rien ne semblait convenir. Iel secoua la tête puis, d’un sourire, pointa fermement Ébène.

— Tu n’es pas une sorcière. Ou un sorcier. Je le sais.

Il observa sa moue de déception et soupira. Albâtre ne savait peut-être pas ce qu’iel était également. Iel avait l’air de ne pas se poser beaucoup de question : iel le suivait sans cesse et observait ses manipulations, iel plongeait ses mains dans les sacs de badiane séchée ou de macis entier, iel observait les feuilles rouges tomber par la fenêtre. Mais iel était loin d’être stupide : iel connaissait chaque ingrédient, comprenait, d’une manière ou d’une autre, l’ordre exact de leur utilisation. Ce fut le cas lorsqu’Ébène se mit en tête de préparer une potion de révélation totale. Albâtre avait pointé un à un les éléments de la liste du grimoire et, par gentillesse, le sorcier avait lu la recette à voix haute. Cette décoction lui permettra de retranscrire l’entièreté de la vie d’Albâtre dans un carnet vierge, et la quantité d’ingrédients nécessaires était élevé mais pas d’une rareté absolue.

Avant même de pouvoir ouvrir tiroirs, sacs et fioles, il se rendit compte que les ingrédients reposaient sur la table de travail et qu’Albâtre les avait disposés dans l’ordre. Iel lui tendit également un de ses cheveux puisque la potion nécessitait l’identité du receveur. Ébène le laissa faire : il exigeait un à un les ingrédients que la créature lui tendait, et ils brassèrent la potion ensemble.

Qui ne fonctionna pas. Les pages du carnet devinrent plus noirs que les ténèbres et, de frustration, le sorcier retourna le chaudron d’un geste si puissant qu’il renversa également une étagère pleine. Albâtre ne sursauta pas à son coup de colère, iel observa les dégâts sans y accorder d’importance mais posa, sur le sorcier, un regard plein de peine. Iel n’évita pas la mare au sol lorsqu’iel s’approcha d’Ébène, et le sorcier ne trouva pas la force de repousser sa main lorsqu’elle prit la sienne.

— Ne me touche pas.

La main froide remonta sur son poignet et caressa l’intérieur de son avant-bras. La douceur de ses doigts apaisa le feu de colère qui l’animait, il observa le visage levé vers lui, ces satanés yeux de perle qui ne cessaient de chercher son regard, qui sondaient son âme et tentaient de le faire succomber.

— Tu n’es pas un ange, murmura Ébène en frissonnant.

Albâtre pencha la tête, yeux mi-clos, ses cils courbaient joliment vers le ciel et sa bouche souriait encore et toujours. Un peu par moquerie, un peu par méchanceté taquine, mais également par soutien. Par affection. Le sorcier n’avait rien fait pour mériter son attention, pourtant, au lieu d’en être repoussé, Ébène se surprenait à s’y complaire. Il se satisfaisait de voir ce visage se tourner sans cesse vers lui, de voir ces mains se tendre et l’accrocher, de recevoir ces sourires parfois timides, parfois amusés.

Parfois sensuels.

La créature de marbre ne cachait pas son désir, Ébène se retrouvait à vouloir se laisser tenter. Le froid de son être avait un quelque chose d’addictif, ses doigts le démangeaient de toucher la longue gorge pâle et de descendre sur le torse plat, de trouver refuge au creux de ses reins pour l’attirer plus près de lui. Il se contenterait néanmoins de la prison de sa main contre son poignet et de son souffle frais qui effleurait son cou.

Soudain audacieux, Albâtre laissa ses mains sur le ventre du sorcier. Tandis qu’elles serpentèrent sur son torse, les iris bleus observaient le bord de son masque, sur son menton, Ébène sut très bien à quoi pensait la créature.

— Tu es…

Le froid enveloppa son corps à mesure que les mains remontaient. Elles s’attardèrent sur son cœur battant, Ébène expira un souffle si froid qu’il crut voir la condensation blanchâtre s’échapper du masque. S’il était celui qui le touchait, parviendrait-il à réchauffer son corps ? S’il laissait Albâtre découvrir son visage et s’approprier ses lèvres, lui insufflerait-il l’ardeur brûlante de son être ? C’était peut-être le véritable but de cette créature : se fondre dans la chaleur d’un autre, faire disparaître le froid qui le poursuivait.

Une fois fait, que deviendrait-iel ? Sa peau serait-elle plus chaude que la lave, et son cœur aussi froid que le désespoir ? C’était peut-être le chemin le plus court pour comprendre à quelle créature il faisait face. Il laissa alors les deux serpents de glace encadrer sa gorge, chatouiller sa pomme d’Adam puis toucher prudemment le bas de son masque. Ils étaient déjà si proches qu’en se tendant un peu, Albâtre pourrait embrasser son menton.

— Tu es un démon venu pour me tourmenter, termina-t-il faiblement.

Albâtre releva les yeux, son sourire dévoilait ses dents nacrées, l’expression si malicieuse qu’Ébène saisit délicatement sa taille fine. Il eut l’impression de tenir une statue de pierre, mais le froissement du peignoir fut doux. La créature cambra son cou en expirant lentement tout contre lui, soudain si souple entre ses doigts que le sorcier sut qu’il pourrait l’allonger sur la flaque de potion et Albâtre se laisserait aller.

Les mains froides ne retirèrent pas son masque. À la place, elles glissèrent jusqu’à sa nuque pour serrer les cheveux noirs, dans un simulacre de posture de danse. Albâtre se laissait complètement guider – ou alors iel le lui faisait croire. Ce serait bien son genre, songea le sorcier, iel jouait les innocents mais ses yeux ne masquaient rien de son amusement. Taquiner le sorcier était, pour lui, un véritable délice.

Ébène se pencha pour l’embrasser. Même si son masque bloqua le contact, il perçut vivement la fraîcheur ramper sur le bois et fleurir contre sa peau. Sa main trembla sous la tension et sa poitrine explosa d’un sentiment étrange, aussi douloureux que plaisant. Il en voulut plus, il voulait ressentir cette neige directement sur sa bouche, lécher la langue de glace qui reposait encore sagement derrière ses dents, avaler chaque bouffée de froideur et trembler de tout son être. Il ne sentit pas la main d’Albâtre revenir sur son visage mais sentit son masque se détacher. Il n’essaya pas de le retenir, le sort le maintenait droit devant son visage mais il pouvait décider de le laisser se décrocher.

Une vive lueur les interrompit néanmoins. Ébène se retourna brusquement, Albâtre encore suspendu à ses épaules, plaqué l’un contre l’autre. Son masque n’avait pas bougé, le sorcier se précipita vers la lueur mourante en traînant le corps léger de la créature avec lui. Ils piétinèrent sans un regard les ingrédients dispersés au sol jusqu’à une grande étagère si pleine qu’on l’aurait cru sur le point de s’effondrer.

Il était là, dans le petit unguentarium[5] en céramique, l’étiquette sale était à présent noircie d’un « 934 ». Le dernier élément qui lui manquait…

Il se tourna vers Albâtre qui le regardait déjà. Nul questionnement dans son regard, nulle attente, le sorcier devait cependant lui expliquer l’importance de cet instant. Il ignora les sévères tremblements de son corps, ses mâchoires qui claquaient et son souffle blanc pour mener la créature jusqu’au grand chaudron au-dessus du feu de la cheminée. Tenir ce dernier flacon le mettait en émoi, il lâcha finalement Albâtre pour attraper un énorme grimoire en peau de vipère.

Le moment était là.

Ébène ne se souvenait pas de sa vie, les quelques souvenirs qui lui restaient n’étaient là que pour le hanter. Il savait qu’il voulait maîtriser la magie depuis l’enfance, mais il ne savait pas pourquoi. Il savait qu’il s’était lancé dans une quête pour passer le voile, mais il ne savait plus comment. Ce dont il se souvenait cependant, c’était que le long processus ne pouvait se réaliser seul, il devait être assisté de quelqu’un de confiance, car son être entier serait alors vulnérable.

Ce qu’il ne savait pas à l’époque, c’était que cette personne de confiance serait également le prix de son ambition.

Il s’était réveillé sans lumière, avec un nom au bout des lèvres qui n’était pas le sien et à côté du cadavre de son petit-frère. Tout ce qu’il savait, c’était que son désir incompréhensible avait tué le seul membre de sa famille dont il se souvenait, le seul visage qui lui restait en mémoire après s’être fait déposséder de tout. Dans l’obscurité qu’était son existence, son petit-frère était un phare cruel qui pesait sur sa conscience.

Alors il avait cherché une solution. Durant des années et des années, Ébène n’avait songé à rien d’autre qu’à sa culpabilité, ses regrets et au sourire de son petit-frère. C’était la malédiction de tous ceux qui passaient le voile. Même alors qu’il racontait son passé, la malédiction l’empêchait de faire le lien entre son passage et la mort nécessaire de son frère. C’était un prix que les païens devaient découvrir au moment de leur rituel, lorsque leur âme se brisait pour permettre à l’essence du monde de courir dans leurs veines, et c’était un poids qu’ils porteraient chaque fois qu’ils l’utilisaient.

Albâtre ne comprendrait qu’une chose : le sorcier souffrait de la mort de son frère, et cette potion vieille de quarante ans devait le ramener à la vie. Oui, il était impossible de rendre la vie où la mort était déjà passée, mais Ébène avait trouvé un moyen. Après des années de recherches, de concepts, de théories et d’essais, sa potion avait vu le jour. Pour retrouver son frère, il devait lui offrir un corps, mais le sorcier ne pouvait se résoudre à tuer quelqu’un d’autre.

Alors il offrait patiemment ses services. Chaque païen qui venait réclamer son aide lui offrait quelque chose en retour qu’il versait dans la potion dans un ordre très précis. Organes, os, muscles, dentition, ongle, cheveux, sens, mémoire, sang… et enfin, envie de vivre. C’était une femme qui avait accepté de lui céder son envie de vivre. Orpheline et abusée de tous depuis toute petite, elle voulait savoir qui étaient ses parents. En lui cédant son « envie de vivre » elle n’embrassait pas la mort, mais elle acceptait de ne plus rien ressentir. Ni joie, ni tristesse, ni peur, ni colère. Son enveloppe charnelle serait vide de toute humanité, mais elle vivrait toujours.

Elle n’avait pas hésité un instant avant de signer le contrat. Ébène avait rarement vu quelqu’un d’aussi plat, d’aussi proche du gouffre. Si elle n’était pas venue le voir, elle se serait jetée de la falaise ; s’il lui avait exigé sa vie, elle la lui aurait offerte sans négocier et s’il l’avait rencontré il y avait quarante ans, peut-être qu’il le lui aurait demandé. Avec son corps déjà prêt, la potion n’aurait pas pris quarante ans avant d’être complète.

Dans deux jours, la fête des morts arriverait. Et son petit-frère serait enfin présent.

Il ne pourrait plus se concentrer sur le cas d’Albâtre, le sorcier devait tout préparer pour lancer le rituel dans deux jours. La créature ne fit que sourire de compréhension et la douceur de son regard apaisa le sorcier. C’était étrange, mais ne pas être seul lors du moment le plus important de sa vie lui apportait un soulagement immense. Il ne s’était pas rendu compte que la solitude lui pesait autant, raconter son histoire – ou en tout cas une partie – était agréable.

Et au fond, le silence d’Albâtre était la meilleure réponse possible. Il n’aurait pas voulu entendre de paroles rassurantes, ou méprisantes, ou encore enjouées. Non, il ne voulait rien entendre, il préférait de loin sentir cette longue main serrer la sienne et recevoir ce petit sourire tendre. Il n’avait plus froid qu’à la main gauche, mais la droite, qui tenait encore l’unguentarium, chauffait. Durant un infime instant, il pensa à l’embrasser encore, ressentir la fraîcheur l’envahir et calmer son cœur, mais il détourna le visage. Il ne devait pas se laisser distraire, pas maintenant qu’il était si proche.

Deux jours étaient largement suffisants. Pour ne plus être dérangé, il lança un sort basique de protection qui empêcherait les païens de trouver sa demeure. Sans s’encombrer de délicatesse, Ébène vida tout ce qui se trouvait au centre de son cabinet : table, chaises, chaudrons frémissants, sacs d’ingrédients, livres et notes. Il avait besoin d’espace, le reste n’était que décor, plus rien n’avait d’importance que cette potion.

Il n’avait pas un instant à perdre. Il installa le chaudron au milieu de la pièce et dut donc déplacer le feu et le stabiliser pour ne rien brûler. Autour, un sortilège de transfert s’occupait de dégager la fumée, Ébène put donc commencer à inscrire les runes. Tout autour du chaudron d’abord, en écriture serrée avec le liquide même de la potion quasi finalisée, dont il manquait encore l’ingrédient neuf-cent-trente-quatre. À ses côtés, Albâtre le suivait tel un joli poussin, le peignoir encore lâche sur son corps après leur étreinte. Le regard d’Ébène s’y attardait parfois, les lèvres devenues brûlantes après le givre qui les avaient irritées.

Son cœur battait un peu trop vite, ses doigts le démangeaient de toucher encore Albâtre. Après des décennies de solitude, le voilà devenu un petit enfant capricieux, son envie était cependant trop grande pour éprouver la moindre honte. Il était assez déterminé pour pouvoir terminer son travail avant de réclamer à nouveau le souffle de la créature.

— Tu peux rester à l’intérieur. Veux-tu du thé ? lui demanda-t-il pour l’occuper.

Sourd à ses mots, iel se contenta de pointer sa bouche en boudant faussement, comme le montrait les iris narquoises qui le dardaient. Un vrai petit démon, se répéta intérieurement Ébène. Un froid omniprésent qui rafraîchissait tantôt son flanc droit, tantôt son flanc gauche. Il continuait d’inscrire les runes en se laissant glisser au sol, d’où elles devaient serpenter jusqu’à quitter la demeure. Il se trouvait au niveau de la porte lorsqu’il remarqua qu’Albâtre était immobile devant lui, accroupi pour observer les runes sans jamais les déranger, les lèvres tordues d’une jolie moue. Ébène aurait voulu lui demander ce qui froissait son visage de réflexion, ne comprenait-iel pas l’enjeu de ce qu’il entreprenait ? Ses explications manquaient certes de l’élément crucial qu’était le sacrifice de son frère pour lui obtenir ses pouvoirs, mais iel avait dû entendre toute la culpabilité du sorcier, non ?

— Tu comprendras quand tu le verras. Mon frère… mon frère est d’une gentillesse absolue.

Iel pencha la tête vers lui, joue écrasée contre son genou gauche et grands yeux pleins de questionnement qui clignèrent deux fois. Ah, c’était cela, iel voulait en savoir plus sur son frère. Ébène n’avait finalement pas besoin de lui rendre la parole, il le comprenait parfaitement sans cela. Alors il décida de raconter ce dont il se souvenait, en un récit légèrement désordonné mais qui déversa un flot d’émotions qu’Ébène avait étouffé toutes ces années.

C’était étrange de parler de lui à voix haute. Encore plus à un être qui l’écoutait si religieusement. Tout en poursuivant son travail calligraphique, le sorcier se mit à conter son passé, les yeux fixés sur le sol mais déjà loin en arrière.

Declan[6]. Ce prénom lui restait gravé au cœur, le visage juvénile de son frère lui apparaissait encore nettement, du petit grain de beauté sous son œil droit à la canine en avant qui ressortait à chacun de ses sourires. Il le revoyait dans son adolescence, les cheveux décoiffés par le vent et la voix enrouée par la mue. Et il le voyait à l’aube de sa maturité, jeune adulte déjà si grand, si bon et si enjoué. Ébène ne se souvenait pas de tout ce qu’avait été sa quête, il se revoyait parfois dessiner des runes sans valeur d’une plume tremblante et baveuse, les sacrifices maladroits qui ne faisaient que tacher le sol et leurs mains, les livres qu’ils volaient et qu’ils ne comprenaient qu’à moitié.

Il lui avait fallu des années et des années avant de parfaire son éducation et décrypter les indices mystiques qu’il dénichait. Et Declan n’avait jamais douté de son succès. Il l’entendait encore lui dire, rieur, qu’ils vivraient dans un palais de richesse et qu’ils mangeraient à leur faim, qu’ils pourraient courir dans la forêt sans craindre pour leur vie, qu’ils pourraient dormir une nuit complète sans devoir se hâter de travailler. Est-ce qu’Ébène avait souhaité être sorcier pour fuir une vie de misère ? Il n’en saurait rien, et ce n’était guère important.

Ce qui comptait, c’était qu’il n’était pas seul, mais qu’il avait tué le cœur le plus pur de tous pour vivre dans le silence et l’amertume. Ses pouvoirs ne méritaient pas l’âme de son frère, il était prêt à tout perdre pour le ramener à la vie.

Il se trouvait à l’extérieur, face au chemin de runes qu’il avait tracé jusqu’à la terre humide. Il n’en avait pas fini, il devait à présent creuser le sol tout autour de sa demeure pour dessiner un cercle d’absorption qui canaliserait la magie de la terre. Dans un soupir accablé, il se redressa et observa Albâtre qui pleurait doucement. Ses larmes coulaient sans fin sur son visage maussade et ses yeux, fixés au sol, pesaient de douleur et de pitié.

Ébène se mordit l’intérieur de la lèvre sans comprendre d’où pouvait lui venir une telle empathie. Il lui prit doucement la main et l’attira à lui, déjà ébranlé par la fraîcheur sensuelle qui rampa sur sa peau. La bruine humidifiait leur chevelure et perlait joliment leurs vêtements de paillettes minuscules. Le sorcier essuya les larmes claires avant même de pouvoir songer à se retenir, la glace piqueta la pulpe de son pouce.

— Ne pleure pas. Il va revenir.

Iel laissa sa main planer au-dessus du cœur du sorcier puis s’avança pour le prendre dans ses bras fins. Pour la première fois depuis bien des années, l’émotion envahit Ébène. Il crut sentir la brûlure désagréable des larmes au fond de l’œil mais, serrant plus fermement Albâtre contre sa poitrine, gela complètement la lourdeur de son sentiment. S’iel n’avait pas été là, le sorcier se serait perdu entre tourment et espoir. Il n’aurait fait que regretter encore et encore son passé en se précipitant dans le rituel, il aurait laissé ses pensées l’étouffer au milieu du silence sans pouvoir jamais s’épancher.

Parler lui faisait du bien.

— Marchons, demanda-t-il brusquement. Allons au lac.

Refaire sa réserve d’algues, de coquillages et de champignons n’était pas la priorité, mais il avait encore la journée de demain pour terminer les préparatifs. Pour le moment, il préférait se changer les idées et retrouver le sourire d’Albâtre. Main dans la main, ils s’éloignèrent de la demeure en écrasant les feuilles mortes qui craquaient si délicieusement sous leurs pas qu’Albâtre se mit à les viser délibérément. Iel leur donna un coup de pied en pouffant lorsque les feuilles s’envolèrent pour retomber, trop lourdes d’humidité pour s’élever bien haut, alors Ébène décida de les faire flotter pour lui. Entouré de centaines de feuilles de nuances orangées et brunes qui gouttaient encore, la créature lui offrit un sourire qui mêlait amusement et reconnaissance. Iel en poussa une pour la voir reculer légèrement et effleurer une autre feuille, déversant toute l’eau de pluie qui s’accrochait à ses pointes et nervures.

D’un claquement de doigt, le sorcier fit frémir toutes les feuilles pour faire soudainement pleuvoir, Albâtre essuya son visage mouillé en éclaboussant ce qu’iel pouvait sur le sorcier qui resta de marbre. Ce n’était pas juste, s’écrièrent ses yeux bleus, son masque le protégeait de tout ; iel tapota le bois de son ongle en secouant la tête et Ébène renifla moqueusement.

— Je l’enlèverai lorsque nous rentrerons, souffla-t-il à mi-voix. Mais promet-moi que tu ne t’enfuiras pas.

Sourire en coin, Albâtre se pencha pour cueillir des champignons au pied large qu’iel tendit fièrement. Sa manière à lui de détourner le sujet peut-être, le sorcier accepta son don en les glissant dans la poche de son manteau qu’une rune de transport s’occupait de transvaser ensuite dans son cabinet. Iel n’était pas assez vêtu pour la saison, son corps devait cependant être insensible à la température extérieure étant donné la froideur constante de son être. Le peignoir traînait au sol, juste à côté de ses chevilles nues que ses souliers n’atteignaient pas.

Il laissa son regard étudier son dos que sa longue chevelure noire masquait, puis osa descendre sur les hanches. Il n’eut pas le temps de s’y attarder qu’Albâtre se tourna vers lui, sourire moqueur aux lèvres, comme s’iel avait parfaitement senti où se posaient ses yeux pourtant complètement obstrués par son masque. Seule une rune, sur le front, lui permettait de voir à travers le bois lisse.

Même si son identité importait peu à présent, Ébène se demandait encore ce qu’Albâtre pouvait être. Iel ne pouvait lire ni parler mais comprenait tous les mots du sorcier, iel n’avait pas une goutte de sang mais brillait d’émotions. Il devait se le répéter : Albâtre n’avait frappé à sa porte que la veille, trempé par la pluie et à peine vêtu. Et le sorcier avait gaspillé une grande partie de ses réserves pour un problème impossible à résoudre.

Ils avaient cueilli tous les champignons qu’ils trouvaient, ramassés des cyclamens et des châtaignes, croisés le chemin d’un renard apeuré de perdre la couverture qui le cachait du monde. Quelque part au milieu de leur promenade, Albâtre tendit sa paume vers le sorcier pour lui montrer une araignée qui courut le long de son bras pour disparaître. Son étrange spontanéité était plaisante à voir, iel ne cessait de lui montrer les quelques insectes qu’ils rencontraient, comme s’iel n’était pas sûr que le sorcier pût les voir.

Au lac, Ébène se chargea de récupérer les algues et les coquillages tandis que la créature trempait ses pieds nus dans l’eau grise, le menton levé vers le ciel terne. D’ici, on aurait dit un jeune homme aux cheveux longs qui paressait pendant que son ami travaillait. Sa pomme d’Adam ressortait, son nez busqué dessinait une courbe élégante, Ébène se surpris à étudier l’épaule ronde qui menaçait de s’échapper du col large du peignoir.

Iel lança une pierre qui brisa la surface de l’eau avant de marcher en direction du sorcier.

— J’en ai récupéré assez, rentrons.

Albâtre lui prit le bras et le tira en direction de l’eau en riant. Surpris par le geste, Ébène n’opposa aucune résistance et se retrouva avec de l’eau jusqu’aux mollets, le froid mordant le fit grimacer. Face au visage narquois de la créature, le sorcier secoua la tête d’amusement. Le tourment n’était pas que psychologique, se dit le sorcier en songeant à nouveau à cette image de démon qui le tiraillait. Le voilà qui se mettait à l’embêter directement. D’un coup de main, il projeta un peu d’eau sur la créature qui sursauta de surprise.

Le peignoir glissa sur l’épaule blanche et dévoila le début d’un torse qui força le sorcier à détourner les yeux. Il aurait dû lui proposer d’autres vêtements, pourquoi n’y songeait-il qu’à présent qu’il était face à la nudité de la créature ? Et pourquoi, alors que ses yeux étaient résolument fixés sur la berge, ne cessait-il de vouloir dévorer du regard la silhouette dégoulinante d’Albâtre ?

Il était plus fort que cela, plus fort que la soudaine concupiscence qui embrasait sa poitrine à défaut de réchauffer son corps glacé. Un petit rire soufflé retentit et la longue main d’Albâtre se posa sur son masque pour ramener son visage. Ses mains étaient belles, les doigts longs et droits, les ongles ronds, les veines vertes dessinaient d’intéressants motifs, tels des craquelures sur la glace.

Iel ouvrit la bouche et mima des mots qu’Ébène ne reconnut pas. Il fronça les sourcils et se pencha pour tenter de les décrypter, rien à faire cependant.

— T-tu… Tu peux former les mots ? s’étonna le sorcier.

Albâtre arqua un sourcil sans comprendre. Iel mima d’autres mots impossibles à interpréter et le sorcier éclata d’un rire mi-surpris mi-enjoué. Il pourrait alors le comprendre ! s’exclama-t-il en touchant sa joue fraîche. Il n’avait qu’à lancer un sort à ses propres yeux pour pouvoir déchiffrer ce que dirait la créature ! Ce n’était rien d’extraordinaire, mais il lui fallait…

— Je n’ai plus de trèfles à quatre feuilles, réalisa le sorcier. Il faudra patienter au moins après le rituel.

La créature acquiesça en agrippant sa main pour retourner sur la terre ferme. Ébène tremblait de toute part, il sécha leurs corps dès qu’ils sortirent et la masse d’eau s’écoula d’eux en créant des rigoles qui rejoignirent le lac.

Le soleil se couchait à peine lorsqu’ils rentrèrent finalement. Ébène retira la boue de leurs chaussures et invita Albâtre à utiliser de nouveau la salle d’eau, dans laquelle il prépara les vêtements désormais propres d’Albâtre : sa jupe crème, ses chausses brunes et son haut blanc ivoire. En voyant le tas plié, Albâtre avait arqué un sourcil, jeté un œil aux vêtements du sorcier et l’avait pointé du doigt avec insistance.

— Tes vêtements sont secs et propres, tu peux les remettre.

Albâtre fronça les sourcils, clairement peu satisfait par sa décision. Iel serra le peignoir contre son corps avant de porter ses mains à la ceinture du sorcier. Le choc le fit reculer et cogner la porte ouverte, il saisit aussitôt les deux poignets pour l’arrêter.

— Certainement pas, claqua-t-il.

Mais dans un soupir résigné, il sortit ses vêtements du placard pour les lui proposer. Des sous-vêtements, une tunique et une robe, un par-dessus à capuche et une ceinture en cuir de chèvre. La tenue d’Ébène avait une couche de robe supplémentaire, une ceinture à poches pleine de quelques ingrédients et potions basiques, ainsi qu’une cape, mais Albâtre fut ravi de ressembler au sorcier. Lorsqu’iel sortit de la salle d’eau, iel se posta immédiatement aux côtés d’Ébène et joua avec le tissu de la robe, tournoyant sur lui-même avant de terminer dans une pose ridicule qui imitait certains chevaliers un peu trop imbus d’eux-mêmes.

— Oui, oui, rit le sorcier. Impressionnant.

Satisfait, Albâtre posa les mains sur ses hanches en hochant la tête. Iel regarda le visage du sorcier avec insistance avant de baisser les yeux, étrangement intimidé, mais le sorcier le comprit parfaitement. Iel voulait lui rappeler de retirer son masque sans oser le demander explicitement. Le sorcier le lui avait promis après tout, pourtant… l’hésitation lui prit la gorge.

— Mangeons.

La table de la cuisine était juste assez grande pour contenir leurs deux assiettes. Ébène avait cuisiné un lapin aux agrumes et servi un verre de vin chaud, puis s’était attablé devant Albâtre. La créature avait haussé les sourcils en le voyant faire, car le sorcier l’avait toujours laissé se sustenter seul, sa présence et ses couverts ravissaient Albâtre.

Le fumet était délicieux, Albâtre découpa sa viande en jetant quelques regards au sorcier, conscient qu’il allait retirer son masque pour manger. Ébène appréciait sa tentative de ne pas réagir, ses yeux curieux l’amusaient néanmoins. Il leva courageusement la main pour saisir son masque, Albâtre cessa aussitôt de mâcher pour le regarder.

— Du calme, se moqua Ébène, mange donc. Je ne vais nulle part.

La créature reprit ses mastications mais resta penchée en avant, les yeux impatients et la fourchette en l’air. Le cœur du sorcier battait douloureusement, il allait révéler à Albâtre un visage qu’il n’avait plus regardé depuis son passage, qui le répugnait tant qu’il ne se penchait même plus au-dessus de ses chaudrons lorsqu’il n’avait pas son masque de peur d’y voir son reflet.

Il prit une inspiration avant de tirer délicatement pour décrocher le sort. Il baissa la main aussi lentement que possible et se recroquevilla lorsque son visage fut nu, yeux fixés sur le bord de la table en chêne et la respiration coupée malgré lui. Il craignait de voir le visage d’Albâtre s’affaisser de déception – ou pire, de dégoût. Ébène se savait laid, même après des décennies passées à se fuir, l’image de son visage brûlé et rosâtre le poursuivait. La paupière de son œil gauche avait presque entièrement fondu au point de masquer une bonne partie de sa sclère. Il n’avait plus de sourcil gauche et le coin de sa bouche se perdait contre la peau rose.

Un visage identique à celui de son frère décédé. Un visage qui ne faisait que lui rappeler jour après jour ses erreurs, qui brûlait constamment comme encore soumis aux flammes dévastatrices qui avaient éclaté sous sa parole. Aussi incongru que cela puisse sembler, le sorcier ne pouvait rien faire pour fuir cette souffrance mais s’y était habitué.

Albâtre, bras tendu au-dessus de la table qui les séparait, effleura la joue creusée. Ébène eut presque un spasme de surprise, le froid soudain était si doux contre sa peau vive… en un instant, ses épaules se détendirent et un soupir lui échappa. Albâtre frétillait de joie, tout heureux de voir le visage du sorcier même face à l’horreur absolue qui se cachait sous le masque. Iel n’avait pas l’air gêné le moins du monde par le spectacle désolant du sorcier.

Ce n’était pas normal, le froid n’avait jamais suffi à atténuer le mal d’Ébène, ni aucun sort d’apaisement d’ailleurs. Rien ne diminuait la douleur, comment Albâtre pouvait, d’un simple contact, le soulager ? Il osa fermer les yeux en soupirant, s’enfonça dans cette fraîcheur bienvenue, et dû serrer les lèvres pour étouffer l’immense sanglot qui menaça de ramper hors de sa gorge. Le pouce de la créature glissa gentiment jusqu’à effleurer la commissure de ses lèvres ; Ébène l’observa à nouveau avec tant de reconnaissance que le sourire d’Albâtre s’adoucit.

— Bon, tu n’es peut-être pas un démon, déclara Ébène dans une faible tentative pour alléger l’atmosphère.

La créature arqua un sourcil d’amusement en un « Tu penses ? » provoquant mais non moins chaleureux. Il aurait tant souhaité qu’iel puisse parler… Il voulait écouter son histoire, comprendre ce qu’iel avait vécu, ce qui lui était arrivé. Ébène persistait à penser qu’Albâtre était particulier, iel n’était pas censé exister, pourtant le voilà, qui allégeait son chagrin et apaisait sa souffrance.

Sa présence lui était un véritable baume.

Incapable de laisser tomber cette main bénie, ils mangèrent ainsi, leurs yeux s’accrochant sans fin. Albâtre ne se plaignit pas de devoir garder la main levée, iel laissait son pouce caresser occasionnellement sa joue. Le sorcier avait moins froid que lorsque la créature l’embrassait, comme si sa blessure en feu annulait la neige de son contact.

À la fin du repas, Ébène dut se résigner à libérer Albâtre : il prit la main pour l’éloigner de lui, grimaçant automatiquement aux piqûres acérées qui le lardèrent. Même si Albâtre voulut le soulager à nouveau, le sorcier le lui refusa. Il ne devait pas s’habituer ainsi aux bonnes choses, iel ne pouvait pas garder sa main collée à son visage pour le reste de sa vie – et puis il ne savait pas s’iel voulait partir après. Lorsque le sorcier le comprendrait et qu’il parviendrait à l’aider, lorsqu’il pourrait entendre tout ce qu’Albâtre souhaitait lui murmurer, alors peut-être que ses yeux bleus perdraient ce semblant d’affection et qu’iel rebrousserait chemin. Ébène avait l’impression d’y lire de l’affection, mais rien ne lui disait qu’il ne s’agissait pas uniquement de pitié.

Il ne devait pas se laisser attendrir avant de le comprendre.

Durant la nuit, alors qu’Albâtre se recroquevillait sous la lourde couverture, Ébène ne parvint pas à fermer l’œil. Ces quelques minutes de plénitude ne faisaient que rendre la douleur de son visage plus violente. Il rêva encore de ce feu blanc qui l’avait aveuglé et du visage fondu de son frère, de cet œil exorbité et mort qui l’observait. Il n’attendit pas les premières lueurs du jour pour se lever et se mettre au travail.

Il nettoya plus proprement son cabinet laissé à l’abandon. Les ingrédients encore utilisables furent placés dans des contenants, le reste fut jeté. Il répara ce qu’il pu de l’étagère qui s’était effondrée en consolidant la base brisée, sécha les livres et parchemins encore humide des dégâts de la veille avant d’entendre Albâtre se relever. Le sorcier remonta donc préparer le déjeuner et vit parfaitement la déception de la créature en constatant qu’il avait remis son masque. Ébène l’ignora pour ne pas se laisser convaincre par ses beaux yeux de cristal, tout devait être terminé pour minuit, où il entamerait enfin le rituel.

Il ne s’empêcha cependant pas de lui prendre la main lorsqu’ils sortirent. Dans sa tenue de sorcier, les épaules d’Albâtre paraissaient plus larges, sa silhouette donnait l’illusion d’être musclée, Ébène ressentit l’envie de saisir sa taille. Pendant qu’il terminait d’inscrire les runes tout autour de sa demeure, qu’il creusait bas la terre trempée et s’assurait de leurs symétries, l’image des lèvres d’Albâtre lui revenait sans cesse.

Il était pitoyable. Après plus de cinquante ans de recherche, il était là, si près du but, à quelques heures de voir son défunt frère, et il ne pensait qu’à se perdre un instant sur la bouche d’Albâtre. Il devait retrouver sa détermination, le visage taquin de la créature ne pouvait pas remplacer celui de son petit-frère.

Lorsqu’il se mit à pleuvoir, Albâtre tenta de le protéger en tendant ses manches.

— Tu peux rentrer, je dois juste terminer ça, lui dit le sorcier.

Mais la créature secoua la tête. Comment Ébène pourrait arrêter de penser à lui s’iel persistait à être aussi gentil ? Il lui saisit la main pour retourner à l’intérieur, jusqu’à son cabinet d’où il prit une racine de Belemore[7] qu’il appuya doucement sur les lèvres d’Albâtre.

— Laisse-la sous ta langue durant sept secondes puis croque.

Iel obéit immédiatement, le sorcier l’imita en soulevant un peu son masque. Face à face, bercé par le battement de la pluie, ils patientèrent ainsi ce qui sembla durer une éternité. Ébène serra les doigts pour ne pas tendre la main et toucher la joue blanche, son besoin de contact était absolument répugnant, Albâtre n’avait eu besoin que de quelques heures pour le chambouler complètement.

Ils croquèrent quasiment en même temps, le sorcier imagina la langue tourner pour faire sortir la racine, le mouvement de mastication était hypnotique.

— Allons-y.

Cette fois-ci la pluie les évita complètement, les gouttes mouillèrent les alentours mais glissait sur leur aura comme s’il s’agissait d’un bouclier. Albâtre s’amusa à trottiner pour mettre la protection à l’épreuve, l’eau ne l’atteignit jamais. Puisque le sorcier devait creuser la terre à mains nues et non utiliser la magie, le travail fut plus long et pénible que ce qu’il avait prévu. Il ne termina que bien plus tard, alors que les ombres s’étiraient sur le sol et qu’Albâtre s’était endormi sous un arbre, une feuille dans la main et une autre dans ses cheveux.

Ébène alluma les torches sur la façade de sa demeure, même s’il faisait encore jour. Et à la nuit tombée, alors que la lune tentait d’éclairer le paysage et que la pluie s’était tue, ils se trouvaient tous deux autour du chaudron. La main d’Ébène tremblait, son cœur battait si fort qu’il avait mal à la poitrine, il prit le temps de respirer lentement sans parvenir à se calmer. Le liquide était plus sombre que l’encre, il bouillait sous leurs regards concentrés tandis que le sorcier serrait l’unguentarium entre ses doigts.

Il jeta un regard à Albâtre, immobile de l’autre côté du chaudron dont la fumée taquinait à peine son image.

— Une fois que j’aurais mis le dernier ingrédient, je vais réciter quelques mots, nous devrons ensuite sortir pour terminer le rituel.

Albâtre acquiesça puis contourna la marmite pour toucher sa manche, une timide demande dans l’espoir de lui prendre la main. Le froid sinua le long de son bras si délicieusement qu’Ébène serra un peu plus fort. Son cœur se calma, la boule dans sa gorge reflua, il prit une longue inspiration qui détendit ses épaules.

— Plus de cinquante ans que je l’ai perdu, murmura Ébène. Je suis… Je me sens comme au bord du précipice.

La créature baissa les yeux sur la mixture noire en se laissant aller contre le sorcier. À quoi pensait-iel ? Voulait-iel également rencontrer ce frère qui marbré encore les souvenirs du sorcier ? Ou alors pensait-iel qu’il était incapable de grandir, que son esprit n’avait pas suivi l’évolution de son corps et qu’il était donc coincé à ses vingt ans, lorsqu’il avait arraché ses pouvoirs à la terre ? Non, Albâtre était empathique, iel ne le mépriserait pas de vouloir réparer sa faute.

— Tu penses que j’ai raison ? De faire cela ? murmura néanmoins Ébène sans savoir s’il voulait réellement une réponse.

Il baissa la tête vers son visage apaisé, ses cils brisaient le bleu de ses yeux encore baissés vers les bulles qui éclataient sans fin. Iel releva son regard, expression impassible mais lèvres très légèrement boudeuses, à peine bombées, demandait-iel un baiser ou ne savait-iel pas comment répondre ? Albâtre abandonna sa tête complètement sur son épaule, sa pomme d’Adam déglutit une fois et Ébène s’imagina se pencher pour la lécher.

Iel tapota deux fois le masque d’Ébène qui comprit finalement que la créature boudait encore sa décision de le remettre. Sa rancune l’amusa tant qu’il prit la main pour simuler un baiser à travers le bois.

— Pourquoi veux-tu tant que je l’enlève ? Tu ne me trouves pas répugnant ?

Albâtre lui lança un regard en coin méprisant qui fit rire le sorcier. Iel détourna le regard et croisa les bras, pourtant toujours appuyé contre Ébène dont le rire résonna. Le son était rauque et essoufflé, il n’avait plus ris depuis des décennies, il devait avoir l’air ridicule. Il ne s’y attarda pas et tira la créature dans une étreinte qui lui fit presque oublier le rituel.

— Très bien, très bien. Enlève-le-moi.

Visage soudain illuminé, Albâtre se tourna entre ses bras, oubliant si vite sa petite colère que le sorcier faillit rire encore. Il le laissa prendre le masque en coupe et tirer délicatement, serrant les mâchoires lorsque l’air toucha la peau brûlée. Les jolis yeux cristallins étudièrent les marques de la blessure, glissèrent d’abord sur le front, puis la tempe, la paupière à moitié fondue, la joue creusée, et finalement ses lèvres épargnées.

— Ne suis-je pas la chose la plus laide que tu aies jamais vu ? souffla Ébène.

Albâtre ne répondit pas, ses yeux restaient sur la bouche pâle du sorcier. Iel laissa son ongle agacer la lèvre inférieure, la marbrure de froid fit frémir le sorcier. Il recula son visage pour titiller la créature qui arqua un sourcil et plissa les yeux d’impatience.

— Ne me distrais pas maintenant, Albâtre, s’excusa le sorcier en souriant. Laisse-moi me concentrer. Ensuite…

Il passa la main dans la longue chevelure, si fluide qu’elle coula entre ses doigts comme des fils de soie.

— Je te laisserai faire ce qu’il te plaira.

Le sourire de satisfaction le fit rire encore. Fidèle à sa parole, Albâtre recula donc pour lui laisser de l’espace. Son absence fut un poids autant qu’un soulagement mais cela lui permit de se focaliser entièrement sur sa tâche. Lorsque l’horloge sonna minuit, le sorcier expira lentement et entama donc le rituel.

Il versa une goutte invisible de « l’envie de vivre » qui arrêta complètement toutes les bulles. Le sorcier récita quelques paroles avant de verser une autre goutte, ce qu’il répéta jusqu’à ce que la potion devienne complètement transparente. Les runes brillèrent d’or, Ébène sortit de sa demeure à grand pas sans cesser de réciter la formule. Devant lui, Albâtre s’était déjà détourné pour partir au plus vite, ses cheveux se balançaient dans son dos et lorsqu’ils sortirent, iel se retourna pour croiser son regard, à la recherche de l’assurance que le sorcier allait bien.

Il en oubliait qu’il ne portait plus son masque. Son expression tendue était visible, il se dépêcha de faire face à l’entrée, immobile à l’extérieur de l’immense cercle runique qui l’entourait, et tendit les mains. Il sentait la différence, la pression qui s’immisçait dans la plante de ses pieds, le froid ourlé de sensations physiques, comme si quelques mains tentaient d’attirer son attention, comme si quelqu’un voulait lui murmurer de précieux mots au creux de l’oreille.

Parfois, il se demandait comment il avait pu ne jamais ressentir la présence des esprits lorsqu’il était un païen, comment il avait pu attribuer ces frissons à une brise imaginaire. À côté de lui, Albâtre n’avait pas l’air dérangé par l’atmosphère pesante, iel observait la maison et les runes lumineuses dans l’attente du dénouement.

Oui, Ébène devait se concentrer.

Il poursuivit l’incantation d’une voix plus ferme à mesure que le vent se levait soudainement, tendit l’unguentarium presque vide devant lui en criant. Puis il versa la dernière goutte d’ « envie de vivre » qui, insensible au vent, tomba droit sur la rune terrestre.

Le vent retomba, le silence fut immédiat. Les runes avaient disparu ; Ébène observa les alentours sans comprendre et jeta un œil à Albâtre qui le fixait déjà, les cheveux à peine ébouriffés par la bourrasque. Au fond de son cœur, une petite voix se demandait si tout cela n’avait pas été vain, si toutes ces années n’avaient été qu’un espoir sans racine qui s’évaporait finalement…

Quand le sol trembla. Ébène vacilla avant de s’avancer vers sa demeure en y cherchant le moindre indice révélant que la magie avait opéré. Peut-être qu’au milieu de son cabinet, le corps de son frère…

Une deuxième secousse le renversa au sol. Les fenêtres de sa maison étaient devenues noires, toutes les chandelles s’étaient éteintes et un liquide obscur s’échappait des interstices. Il fronça les sourcils, souffle coupé, en avisant ces coulures épaisses et sombres qui débordèrent bientôt de plus en plus. Ce n’était pas prévu du tout, il sauta sur ses jambes et courut en murmurant une incantation de protection mais les vitres éclatèrent et la masse sombre et visqueuse s’étala.

— Albâtre, vite, nous devons…

Mais avant de pouvoir finir, une troisième secousse retentit sourdement, accompagnée d’une vague de ces ténèbres fumantes qui ne tardèrent pas à atteindre ses jambes.

— Cours, Albâtre !

Iel se retourna pour courir aussitôt, Ébène sur les talons, la semelle collante de cette substance étrange. Ils traversèrent la ligne des arbres dans une envolée de feuilles orangées et ignorèrent les branches qui claquèrent à leur passage. Le souffle d’Ébène lui manquait déjà, son esprit se perdait dans un maëlstrom de pensées si rapides qu’il ne parvenait pas à les saisir complètement. Il devait trouver un moyen de résorber ce flux, de comprendre d’ailleurs ce qu’il s’était passé, mais leur course était vaine, ses pieds collaient à nouveau à cette rivière de noirceur. Il fut projeté en avant et tendit le bras pour attraper Albâtre que le courant risquait d’emporter quand le noir envahit sa vision.

Impossible de respirer. Il se débattit en tous sens, le corps alourdi et la gorge écrasée, pleine de cette masse sans nom qui appuyait également sur ses yeux. Son sang battait contre ses tempes, son corps sembla descendre, descendre, descendre, se compresser au milieu des ténèbres comme si quelqu’un cherchait à lui faire cracher sa dernière bouffée d’air. Son hurlement fut silencieux, il se demanda où se trouvait Albâtre, s’ils allaient mourir ainsi, noyés par son sort égoïste, si la mort de la créature viendrait s’ajouter à celle de son frère dans la liste de sa culpabilité.

Quand il rouvrit les yeux vers le ciel bleu. La première gorgée d’air fut salvatrice, longue et fraîche, si brusque qu’il toussa à en cracher ses poumons. Il cligna des yeux en se demandant encore ce qui venait de se passer : son corps était allongé sur l’herbe, dénué de la moindre trace du liquide opaque. Ses mains tremblaient, son front était moite de transpiration et, lorsqu’il tourna les yeux vers la droite, remarqua finalement le corps amorphe d’Albâtre.

— N-non… Non !

Ils se trouvaient à nouveau devant sa demeure, à l’endroit exact d’où le sorcier avait lancé le rituel. Les vitres étaient indemnes et brillaient des lueurs de ses chandelles. Ébène se tourna sur le ventre, trop faible pour avoir la force de se lever, et se traîna lentement jusqu’à la créature. Son profil était toujours aussi blanc, ses lèvres entrouvertes et son torse complètement figé. Non, non, iel dormait sans doute, iel ne s’était pas encore réveillé mais cela ne saurait tarder…

Il utilisa ses dernières forces pour ramper, sa vue était floue et sa respiration si hachée que sa gorge était sèche. Le sang battait encore trop fort, il n’entendait rien d’autre qu’un tambour désagréable et son souffle précipité. Il toucha le visage pâle et glacé pour le pencher vers lui, puisant toute sa force pour se tirer encore plus près, mais incapable de se redresser.

— Réveille-toi… réveille-toi, s’il te plaît…

Le sorcier tapota légèrement la joue de la créature en priant tous les Dieux qu’il connaissait de l’épargner et de le prendre à sa place. Il ne supporterait pas d’être la cause de sa mort, il ne supporterait pas d’éteindre une autre vie aussi pure que celle de son petit-frère. Il aurait dû réagir plus vite, le sommer de s’enfuir dès que possible, ou alors le pousser à ne pas assister au rituel et à l’attendre ailleurs. S’il avait été plus prudent, il aurait étudié davantage les risques d’une telle entreprise et…

Mais trop tard. Albâtre était inconscient et le cœur du sorcier souffrait de sa stupidité. De rage, il s’apprêtait à hurler sa colère lorsque les paupières frémirent délicatement.

Il écarquilla les yeux de surprise.

— Albâtre ? Albâtre… !

Il s’approcha encore, oubliant la faiblesse de son corps, et soupira de bonheur en retrouvant ces yeux de givre embués. Le sorcier le supplia à mi-voix : ne pars pas, tout ira bien, je vais trouver une solution, tant que tu es réveillé alors… Il toussa brusquement, à moitié étouffé par une boule de sang visqueux qui lui donna un haut-le-cœur. Elle resta coincée si longtemps que le sorcier crut l’avaler avant de la sentir peser dans sa bouche, il la cracha aussitôt, prit une inspiration et ignora les filets de salives noires qui la reliait.

Il continuait d’appeler Albâtre pour accrocher son regard, priant toujours qu’iel ne lui succombe pas entre les mains. Mais son regard semblait plus fixe, sa respiration plus audible. Iel tendit un peu son visage, si faiblement qu’Ébène décida de s’approcher lui-même, tout en grognement et en halètement de souffrance. La peur faisait rugir son cœur, le sorcier ne pensait à rien d’autre qu’à la pitoyable et fragile forme d’Albâtre.

Il s’excusa dans un murmure si bas qu’il ne s’entendit pas lui-même et, dans un dernier effort terrible, parvint à embrasser tendrement les lèvres rouges. La brûlure soudaine le fit gémir, il ouvrit sa bouche et tordit son visage pour l’embrasser pour fermement, ébahi par la chaleur qui l’enfiévra et ignorant le goût de fer toujours présent qui pourtant l’écœurait. Il se rendit finalement compte que ce n’était pas la chaleur qui le brûlait mais le froid intense, si violent qu’un mal de tête l’assaillit ; il se recula en grimaçant et cligna des yeux en espérant fuir ce sentiment qui empoisonnait son corps.

— A-A-A-lbâtre…? trembla-t-il violemment, la voix plus rocailleuse que jamais.

Iel le regardait toujours mais cette fois-ci, ses yeux grands ouverts étaient nets, dépourvu du moindre mal. Comme s’iel s’était simplement allongé et qu’iel l’attendait.

Son rictus malicieux terrifia Ébène.

Albâtre cligna paresseusement des yeux et roula sur le flanc tout en l’observant, avant d’ouvrir les lèvres et de parler.

« Oh, mais quel doux et merveilleux baiser je reçois… »

Ébène ne pouvait pas masquer son choc, son cœur avait presque arrêté de battre de surprise. La créature tendit la main pour caresser sa joue, à l’image même du geste que le sorcier avait eu envers lui lorsqu’il avait cru sa vie en danger.

La voix ne semblait pas provenir de la gorge de la créature mais directement des limbes de l’esprit brisé du sorcier. Elle semblait multiple, grave et aiguë à la fois, étrangement pleine de résonance.

« Prodigieux est ton nom et pourtant tu ne sais pas… Que tes pouvoirs volés ne te protègeront pas. »

Ébène ne parvenait plus qu’à respirer par à-coup, il ne comprenait pas les paroles de cette étrange créature, douce et pourtant habitée de ce qui lui semblait être de la violence. Il n’avait pas volé ses pouvoirs, il les avait gagnés au crépuscule d’une quête qui s’étalait sur des années ! Il avait malgré lui accepté les règles en sacrifiant son frère qu’il voulait seulement retrouver…

« Tu as forcé l’essence du monde à se plier / À tes exigences toujours plus élaborées. »

Non, non, il ne forçait rien, il utilisait seulement ce que le voile lui avait offert, il aidait les âmes endeuillées à retrouver espoir, il ne faisait que… qu’utiliser l’énergie de la terre qui alimentait les fractures de son âme telles des veines pleines de magie… Il avait certes forcé ces fractures, mais c’était bien la terre qui choisissait de le nourrir.

N’est-ce pas ?

« Mais cet amour que tu m’as finalement cédé… »

Le corps d’Ébène était incapable de bouger, sa vue se noircissait, il vit cependant Albâtre se pencher sur lui et prendre affectueusement son visage en coupe. Le froid ne l’atteignait plus – sans doute car son être entier n’était plus que glace. Les yeux d’Albâtre étaient doux de compréhension, si sereins qu’Ébène ferma les paupières. La quiétude remplaça étrangement sa peur, il se détendit tant que sa tête ne tenait droit que par les mains de la créature.

« Oui, ce baiser que tu m’as si gentiment donné… »

Sa voix résonnait agréablement, toute mélodieuse maintenant que le sorcier se soumettait. L’esprit d’Ébène était enfin calme et la compréhension, gracieusement accordée par la créature, naquit lentement en lui. En puisant cette énergie extérieure, les sorciers pouvaient vivre éternellement. Leur enveloppe charnelle ne vieillissait pas, les maladies ne les atteignaient guère, les blessures guérissaient rapidement. Si Albâtre lui était apparue, ce n’était pas pour retrouver sa voix qu’iel n’avait jamais perdue, c’était pour assister au moment de son erreur fatale.

Chercher à ramener son frère à la vie avait complètement détruit son âme en une implosion qui lui avait donné l’illusion d’une noyade. La magie noire s’était échappée de tout son corps et le tuait finalement. Albâtre n’apparaissait qu’aux sorciers sur le point de disparaître.

« M’offrira ton âme moribonde et viciée. »

Leurs lèvres étaient proches, Ébène sentait son souffle de glace malgré ses yeux clos. Il comprenait tout, il n’aurait rien pu éviter. Ce demi-siècle de recherche et de patience ne pouvait mener qu’à cet instant, car quoi qu’il eût pu faire, il était impossible de ramener les morts. Une larme dépourvue de tristesse dévala sa tempe et se perdit dans ses cheveux noirs. Il s’était toujours demandé comment un sorcier pouvait mourir en ce monde, les histoires qu’il avait entendues étaient toujours étranges et incomplètes, on ne faisait que supposer sans jamais avoir de réponse.

Mais c’était cela, il leur fallait tomber profondément amoureux de lui, d’Albâtre. Cette créature n’existait que pour eux, que pour les soulager du fardeau de leur existence pleine de tourments. Il se sentait si stupide d’avoir craint pour sa vie, d’avoir supplié les Dieux de l’épargner alors qu’iel était bien plus puissant que tout ce qui existait.

Iel accola leur front, caressa tendrement sa joue blessée enfin apaisée. Iel murmura ses dernières paroles si tendrement que le sorcier voulut redresser ses lèvres pour initier ce nouveau baiser qui arracherait finalement l’âme de son corps.

« Tu m’as nommé Albâtre, mais je ne suis que Mort. »

Fin

Oh, mais quel doux et merveilleux baiser je reçois,

Prodigieux est ton nom et pourtant tu ne sais pas

Que tes pouvoirs volés ne te protègeront pas.

Tu as forcé l’essence du monde à se plier

À tes exigences toujours plus élaborées.

Mais cet amour que tu m’as finalement cédé…

Oui, ce baiser que tu m’as si gentiment donné…

M’offrira ton âme moribonde et viciée.

Tu m’as nommé Albâtre, mais je ne suis que Mort.[8]

*

[1] Áed signifie « feu, ardeur » en ancien celte. On retrouve cette racine dans le mot « Aedui (ou Éduens) » qui était une tribu celtique puissance.

[2] Païens : Utilisé ici pour parler de ceux qui n’ont pas traversé le voile de la connaissance spirituelle.

[3] Organe permettant aux oiseaux de produire des sons.

[4] Il s’agit du 1er mois de l’année chez les Celtes de la protohistoire.

[5] Il s’agit d’une fiole en forme de fuseau.

[6] Prénom qui signifie « plein de bonté ».

[7] Plante fictive.

[8] Ce dernier vers ne rime pas avec la poésie de la Mort, mais rime avec la dernière pensée du défunt.

*

(Je voulais que la fin fasse vaguement penser à un conte sans en être un. J'espère que certains ont appréciés ! Merci d'avoir eu le courage de lire jusqu'ici :D)

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