Les certitudes de Déborah

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Tout a commencé le samedi quatorze février à six-heures quarante-cinq, soit un quart d’heure avant le réveil habituel de Déborah. Grâce à son hygiène de vie et aussi quelques médicaments, elle se réveillait immanquablement à sept heures, quoi qu’il arrive, au son de l’horloge de son téléphone, une mélodie feel good téléchargée en accès libre sur un site quelconque. Mais, le quatorze février à six heures quarante-cinq, elle avait froid aux pieds, ce qui n’arrivait jamais. Les pieds, c’est important, pour une femme, comme tout le reste, et les siens étaient invariablement maintenus à une température idoine sous une couette choisie avec soin en fonction de son confort thermique et de ses propriétés tactiles. Mais, le quatorze février à six heures quarante-cinq, ses pieds, inexplicablement sortis de la couette, ce qui n’arrivait jamais car elle la bordait impeccablement, chaque matin après avoir fait sa toilette, étaient non seulement froids mais lui semblaient en suspension un bon mètre derrière le lit. Sur ces constatations absurdes, elle en conclut qu’elle rêvait, chose surprenante mais possible, et qu’elle finirait par se réveiller à l’heure habituelle. Cependant, elle ne put s’empêcher de rectifier sa position afin qu’elle fût plus confortable, projet pourtant voué à l’échec puisque cette rectification, au mieux, ne se serait produite qu’en rêve. Et ce fut le grincement sinistre émis par ses genoux, ou plutôt par les articulations qui les avaient remplacés, qui la fit bondir du lit.

Un bond spectaculaire, de sept mètres peut-être—elle atterrit à l’autre bout de son loft. Elle dut constater qu’elle le devait à ses quatre pattes, de vraies bras mécaniques qui supportaient une sorte de feuille de roseau géante qui lui tenait d’arrière-train.

Elle se précipita devant sa glace. Quelque plaisantin avait remplacé ses bras par des pattes de crabes vertes et dentées, que terminaient des espèces de baïonnettes souples et effilées. De vraies armes de guerre, que, par réflexe, elle ne pouvait s’empêcher de joindre dans un geste qui rappelait la prière. C’était bien le comble, pour une fille d’instituteurs communistes, ancienne des clubs Léo Lagrange et des éclaireurs laïques, et qui n’avait jamais prié que pour l’union de la gauche. Quant à son visage, elle ressemblait tout bonnement à un martien, mais un martien carnivore, avec sa paire d’antennes et ses mandibules acérées. Avec ces affreux yeux globuleux et ce teint herbacé indélébile, on allait faire de sacrées économies de maquillage.

Déborah était une fille pragmatique. La réalité ne l’effrayait pas, quelle qu’elle fût. Il fallait s’organiser, voilà tout. Et d’abord : que manger, et comment ? Les sortes de pinces qui lui tenaient désormais de mains, c’était peu pratique pour fignoler ses petites salades véganes, qui exigeaient une dextérité de primate pour la coupe fine des carottes et autres champignons crus. D’ailleurs, pour la première fois depuis plusieurs années, la perspective d’ingérer des racines, tubercules et autres feuillages la rebutait. Elle avait envie de chair fraîche.

Quant au yoga, autant y renoncer : si sa silhouette élancée et articulée constituait, avec ses six membres, un avantage certain pour certaines positions, ce n’était pas le cas pour les autres. Et que diraient les copines ?

Son téléphone tinta. Un son de cloche chinoise caressée par le vent, emprunté à une amie, et qui annonçait un texto : Je te l’avais bien dit. Signé : Jean-Claude.

Jean-Claude, c’était son ancien mari, ou plutôt son ancien pacs, mort depuis cinq ans. Le voilà revenu des enfers, à moins que le message eût mariné cinq ans dans le cloud avant de lui parvenir.

Il lui avait dit qu’il l’aimait ; elle avait compris où il voulait en venir (les hommes, tous les mêmes !). Elle lui avait dit qu’elle l’aimait ; il n’avait rien compris. C’était pourtant simple : surdoué, surdiplômé, Jean-Claude était un bon projet. Malheureusement, il se prenait pour un artiste, et pondait d’affreuses croûtes acryliques qu’il fallait bien mettre quelque part. Ainsi le projet avorta : Jean-Claude se contenta d’emplois médiocres, de trois quarts de temps mal payés, de tâches subalternes fonctionnarisées et dégradantes, au bénéfice de sa prétendue carrière de peintre. Elle faisait presque bouillir la marmite, avec son bullshit job de pigiste à la télé.

Ce fut après une engueulade haineuse – il lui avait balancé tous les noms d’insectes, la traitant de petite bourgeoise castratrice, de mangeuse d’hommes, elle n’avait pas été en reste, n’hésitant pas à frapper au-dessous de la ceinture – qu’il s’était emparé des clés de la Clio et avait claqué la porte pour « faire un tour ». Mais il avait bu, ce qui n’arrangeait rien, et il y avait du brouillard. Et aussi un peu de verglas…

Avant Jean-Claude, il y avait eu Bernard, et il y avait eu Karim.

Bernard, un brillant mathématicien qui avait refusé un pont d’or d’une entreprise de blockchain pour « faire de la recherche ». Elle crut devenir folle. Elle tenta de sauver leur couple en lui tendant des pièges à cons. Mais l’imbécile tombait toujours dedans. Cela finit par le perdre.

Il avait accepté un poste dans un obscur laboratoire (les « chercheurs » nommaient ainsi leur lieu de travail, même quand il ne s’agissait que de bureaux), quelque part entre Saclay et Gif sur Yvette. Avec son manque d’ambition caractérisé, il avait voulu acheter un pavillon moche, bon marché, dans une zone périurbaine sans intérêt. Elle avait feint de l’y encourager, ne pouvant croire qu’il le ferait, ou plutôt ne pouvant croire qu’elle pût s’être fourvoyée à ce point.

C’était un mauvais achat. Beaucoup de travaux, diagnostics douteux (mérule ? amiante ?), loin des transports publics, une mairie proche de la faillite et une cité « en difficulté » de l’autre côté de la trois-voies. Mais Bernard n’y voyait que des traites modestes ; on réglerait rapidement la question du logement et il pourrait se concentrer sur sa recherche.

Elle le lui fit payer. Elle exigea une remise en état totale. Comme il n’avait pas d’argent, il s’en chargea lui-même. Ce ne fut qu’allers-retours chez Leroy-Merlin, entorses, hernies, échardes. Toujours il manquait quelque outil, il fallait rafistoler quelque domino mal vissé, quelque siphon d’où perlaient des gouttes narquoises et inexplicables…

Tout s’arrêta un dimanche pluvieux d’automne, quand, après un geste malheureux, la lourde poutre métallique qui devait renforcer la charpente s’abattit sur son crâne. Quel besoin, aussi, de tomber dans ses pièges à cons ?

Karim, ç’avait été autre chose. Sûr de lui, bien baraqué. A l’aise. Indifférent. Des petites blanches de centre-ville qui aimaient se taper des beurs, il en avait eu à la pelle. Il jouait les intermédiaires chez un producteur de contenus musicaux. Emoluments respectables. Il n’avait besoin de personne, pas même de Deborah.

Alors Karim fut un projet sentimental : parviendrait-elle à faire éclore chez lui le besoin, le manque, l’obsession ? Il l’aurait dans la peau, l’appellerait en pleine nuit, lui ferait des scènes…

Le projet Karim s’avéra fatal, non parce qu’il avorta, mais bien parce qu’il réussit.

Un chiot, voilà ce qu’elle en fit. Pour un peu, on lui aurait noué un gros ruban autour du dos, comme pour un œuf de pâques. Mignon, attentionné, prévenant. Il lui tenait la porte, lui offrait des fleurs, ne ratait aucune Saint-Valentin, l’emmenant dans des destinations de rêve : Bali, Venise, Acapulco…

Et cette petite voix perverse qui lui soufflait, de plus en plus fort, à mesure que leur relation s’engluait dans le bonheur : « Mission accomplie, il est temps de passer à autre chose… »

Il l’ennuyait avec ses bisous, ses mamours, ses lichouseries. Au lit, elle s’emmerdait, ça puait le soft, le respectueux, l’alangui ; il lui sussurait des platitudes avec une voix de fausset, ne cessant de lui demander si tout allait bien, si elle consentait à ceci ou cela, si elle avait joui (elle n’en savait rien). Elle n’en pouvait plus de cette fade purée de léchages, titillages, de cette main qui tournait autour du pot à l’orée de ses moiteurs humides, de cette verge hésitante qui se demandait toujours où était le bon « spot », de cette salive âcre qui marinait dans le pli de ses fesses ou le creux de son oreille. Il avait dû compulser quelque manuel new age de savoir-faire érotique.

Alors elle devint cassante, évasive, multipliant les absences, posant des lapins… Elle sentait grandir en lui la peur. Il devint pleurnichard, vindicatif. Le désespoir lui allait mal. Elle finit par le quitter, sans laisser d’adresse.

Un beur, c’est du costaud. Macho. Trapu. Pas une crevette fragile. Tout le monde vous le dira. Vous n’avez qu’à écouter du rap, lire Télérama, aller voir un film de banlieue.

Alors est-ce sa faute, à Deborah, si l’on retrouva le corps de Karim déchiqueté par une rame du RER B, sous laquelle il s’était jeté ?

Elle n’avait rien à se mettre. Ce n’était pas étonnant. Elle aurait pu appeler un médecin, son psychiatre, les pompiers. Ou même sa mère, pourquoi pas. Mais son cas ne devait pas être si rare. Car Deborah se considérait comme la femme la plus normale qui soit. Tout ce qui se produisait dans son existence était donc, par définition, normal.

C’est pourquoi elle sortit de chez elle, la tête haute, trois mètres au-dessus du sol, avec sa démarche de pantin, sa queue verte qui frôlait le pavé, comme si de rien était. Elle irradiait un halo végétal ponctué par les reflets ocres et rouges de ses yeux. Tout le monde trouvait cela naturel ; on ne lui posa même aucune question quand elle dut se replier, en quelque sorte, pour tenir dans le tram ; et les hôtesses d’accueil, dans le hall, lui dirent bonjour comme à l’accoutumée.

Seul son chef eut un sursaut quand il la vit entrer dans son bureau et poser ses bras-scies inquiétants en position de prière sur le verre glacé de sa table. Cependant il se ravisa vite et, d’un ton cordial et enjoué, lui proposa d’intégrer l’équipe d’une nouvelle émission de télé-réalité, Les Battantes.

C’était l’un de ces multiples programmes où les filles avaient le beau rôle. Un conseiller, ancien khâgneux, avait proposé de le nommer Les Bacchantes. La direction ayant une piètre opinion du niveau culturel des téléspectateurs, elle avait sagement repoussé sa suggestion. Les hommes y étaient cantonnés à des rôles de faire-valoir et de souffre-douleur. On les avait choisis pour leur veulerie, leur visage inexpressif, leur manque de caractère. Inversement, on avait recruté les filles dans des clubs de sport de combat, des écoles de commerce de seconde zone, des syndicats de gendarmes. Le réglage était délicat : il fallait éviter les hommasses, ça ne se vendait pas, et savoir pratiquer l’amalgame de l’autorité et du charme.

« Quand je pense que des types acceptent de se faire humilier en public pour une poignée d’euros » pensait Déborah, alors qu’elle s’apprêtait, après avoir vainement essayé de s’asseoir, à passer en revue les candidats avant le clap de début.

-- Fabrice !

Fabrice Rabet, un ancien camarade de lycée. Toujours premier. Quels malheurs… ?

-- Qu’est-ce qui… Qu’est-ce que… Pourquoi ?

-- Figure-toi que j’ai perdu un pari stupide… Le soir de mon enterrement de vie de garçon… Enfin, ce n’est qu’un mauvais moment à passer…

Lui non plus, il ne semblait rien remarquer. Un insecte géant fraye parmi nos contemporains comme un poisson dans l’eau. C’est ça, la diversité.

-- J’aime mieux ça… Alors ?... Elle est jolie ?

-- Une américaine… On s’est rencontré à New York…

-- Tu as vécu à New-York ? Cela doit être fascinant.

-- J’étais chez Morgan Stanley. Je m’occupe désormais du secteur Europe.

-- Tu ne dois pas t’ennuyer…

-- C’est assez fatigant. Beaucoup d’allers-retours avec Londres. Je commence à me lasser des pubs de la City. Quand il ne faut pas s’envoyer quinze heures de vol pour Singapour…

-- Cele ma fait plaisir de te revoir. Laisse-moi tes coordonnées. J’organise une petite fête…

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