chapitre 1

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— … et casse-toi d’ici ! Sale sensiste de merde !

Le vieillard claqua la porte, le mépris lui modelant un vilain rictus. Et le vent fit voler les affiches que tenait le jeune d’une main faible, qui se résigna à les reprendre parterre. Lançant un regard vers la petite statue qui trônait fièrement sur la boîte aux lettres, il quitta le palier pour se rendre sur le trottoir.

La démarche fébrile, les mots du vieux se répétaient et se remuaient jusqu’à former une bouillie chaotique de réflexions vaines. Tout ce qui en ressortait, c’était la nécessité de serrer le poing si fort qu’il pouvait sentir la douleur de ses ongles pressés contre sa paume.

Il chassa ses pensées d’un secouement de tête, car après tout, il ne pouvait rien y faire. Pourquoi se prendre la tête et se laisser atteindre quand on peut juste se contenter de serrer le poing ? C’est ne trouvant aucune réponse qu’il traversa la route complètement vide de trafic, son ami l’attendant sur le trottoir d’en face.

— Alors Warren, ça a donné quoi ?

Pointant du pouce la maison du vieux, Warren haussa simplement les épaules.

— Pas grand-chose, poussa-t-il en grimaçant. Archi aimable en tout cas…

— Laisse tomber gros ! lança le blond en croisant les bras, foudroyant du regard la maison. C’est qu’un con ce vieux !

Alors que la statuette semblait toiser le brun avec un sourire moqueur, il soupira et se tourna vers son ami.

— C’est pas comme si j’allais y retourner Natan…

Warren sentit le courant du vent sur ses bras, et leva les yeux au ciel. Les nuages se dressaient telles des peintures où les reflets de la toile bleue mêlée au teint du crépuscule brillaient. C’est à la levée du vent que les oiseaux s’en allèrent en chantant, et que le jeune finit par baisser ses yeux gris vers le blond.

— On s’arrache ? lâcha Natan, entre deux bâillements. Y’a rien à tirer de ces gens.

— On s’arrache…

Natan sembla ouvrir la marche, mais se tourna en direction du bord du trottoir et traversa, un grand sourire aux lèvres. Il s’abaissa et prit un gros caillou dans sa main.

— Mais avant ça ! poursuivit-il en s’avançant à pas lourds vers la maison.

Warren fronça les sourcils, et hocha simplement la tête. Le blond prit une grande inspiration, et—

— Et va t’étouffer vieux con de merde ! hurla Natan à s’en déchirer les poumons, les mains portées autour de sa bouche pour amplifier sa voix. Cadeau des sales merdes !

Il se rabaissa pour cueillir le caillou qu’il avait fait tomber au passage, et il ne suffit que d’une seconde pour que le fracas strident du carreau de fenêtre cassé, puis d’un vase brisé se fassent entendre. Avant même que le vieux ne se rende compte de ce qu’il s’était passé, Natan tenait déjà Warren par le bras, détournant les talons à toutes vitesses avec lui.

Dans une course mêlée à un fou rire, les belles maisons, les décorations d’un or éclatant et les jardins bien taillés se changèrent en ensembles de bâtiments ternes, aux murs délavés et débris jonchant le sol. Une fois certain d’être tranquilles, Natan relâcha le bras de Warren pour poser les mains sur ses genoux, essoufflé. Il leva les yeux vers Warren, dans la même position, mais poignant toujours fermement les affiches.

— Te… t’es trop fort…, articula péniblement Warren entre deux souffles saccadés, des larmes de rire perlant sur ses joues.

— Je l’ai dit… que c’était… qu’un con ce type…, ria Natan en empoignant gentiment l’épaule de Warren.

On pouvait apercevoir, à travers la vitre du cadre, une photo dressée de dos. Une citation à peine distinguable y était inscrite, entourée de traces d’impression plus classiques. Le cadre, quant à lui, était longé de stickers à l’effigie de films, de petits dessins évoquant des souvenirs aussi proches qu’inaccessibles. De la poussière commençait à apparaître sur le dessus du cadre, qui disparut lorsque Warren y passa un coup sec avec la manche de son pull.

Il tourna les yeux vers Natan, affalé sur le lit du brun et occupé à lancer une balle en l’air pour la rattraper lorsqu’elle menaçait de lui tomber en plein visage.

— T’en fais pas trop pour ce qui s’est passé, lança-t-il en rattrapant la balle. Tu vas te faire des nœuds au cerveau.

— Vu l’mal de crâne que j’me tape, j’crois bien qu’c’est déjà le cas !

Warren reposa avec attention le cadre, alla s’assoir sur sa chaise et la pivota pour être face à son ami.

— C’a pas donné grand-chose aujourd’hui… En même temps, v’là l’idée de merde. J’ai l’impression d’perdre mon temps…

Et de perdre le sien aussi, se dit-il faiblement, l’œil vers les affiches. Peut-être qu’il faisait tout ça en vain, après tout. Le coude appuyé sur le bureau derrière lui, il se fit la réflexion qu’après, faire du porte à porte à Lornes, quartier le plus riche d’Arlone, en espérant que des bourges reconnaissent une sensienne du quartier des Fleurs Mauves n’avait pas été sa proposition la plus brillante.

Le regard de Natan se posa sur les affiches après avoir suivi celui de son ami. De la délicatesse pouvait se lire sur son iris, et il rattrapa la balle une dernière fois pour se redresser. Le poster de la série télévisée qui les avait rapprochés, les figurines que Warren construisait avec soin dans son temps libre, mais surtout les murs jonchés de notes, d’écrits et de plans défilaient devant les yeux curieux du blond.

Natan reposa son regard vers Warren, et lui tendit la balle.

— Ça existe pas de perdre son temps ! s’exclama le blond tandis qu’un sourire scintillant s’esquissait sur ses lèvres. Si c’est ça qui te tracasse, prends la balle !

Le jeune fronça les sourcils, mais s’exécuta et prit la balle des mains de Natan. Celui-ci laissa s’échapper un petit mantra de victoire de ses lèvres.

— Qu’est-ce qu’j’ai gagné aujourd’hui, à part du vocab’ racelard ? s’interrogea Warren plus à lui-même qu’à Natan.

— C’est pas toujours une question de gagner, si ? suggéra Natan en plissant les sourcils. Regarde, maintenant on sait que les rumeurs sur les types de Lornes c’est pas tant des rumeurs… Si on avait pas essayé, t’aurais juste laissé l’idée te bouffer le crâne ! T’as pas perdu ton temps ! Le « temps perdu » c’est juste de l’expérience gagnée.

Warren laissa ses pensées macérer les mots du blond, tout en jouant avec la balle. De l’expérience gagnée ?... Les derniers jours redéfilaient en vitesse dans son esprit. Les affiches qu’ils avaient collées qui s’étaient faites arracher par la Milice du Département. Il lança la balle. Le mépris mêlé à de la pitié dans le regard de l’agent de protection. Il la rattrapa. La chaleur des mains de la dame qui lui avait promis de demander à son cercle d’amis des informations. Il la relança finalement à Natan.

— Mais, le temps joue contre la montre. J’la retrouverai pas à ce rythme, et mes chances se dissipent un p’tit peu plus chaque jour. P’tet que ma mère a raison, et qu’elle est morte… J’ai la cervelle en bouillie, je sais pas quoi faire…

— Pourquoi tes chances se dissiperaient ? répliqua Natan en faisant tourner la balle dans sa main. Depuis qu’elle a disparue, t’as pas passé un seul jour à faire autre chose que tenter de la retrouver. C’est ta jumelle, mais c’est aussi ma pote. Autant que toi, je veux la retrouver !

Les yeux du blond se posèrent succinctement sur la photo qui ornait l’affiche. On y voyait une jeune à la peau foncée, les yeux gris plissant sous un adorable sourire. Il l’imita, et poursuivit :

— Vu qu’on est deux à vouloir la retrouver, ça double nos chances ! Du coup, ça veut dire que tes chances peuvent pas se dissiper puisqu’il y a les miennes aussi, et que je suis hyper chanceux ! lança-t-il en même temps que la balle à Warren. On va la retrouver.

La balle rebondit contre le genou du jeune, et finit sa course sous le lit. Trop occupé à avoir un sourire béat en absorbant les termes du blond, il avait tendu le poing vers lui. Celui-ci le tendit en retour, et les deux amis se checkèrent.

— T’es trop fort…, sourit Warren. Merci. J’pensais qu’à moi, mais t’es là.

— Et toi t’es là aussi. On est interdépendants !

— Interdépendants… T’as pas tort. Qu’est-ce que j’ferais sans toi ?

Natan ramassa la balle sous le lit, et la retendit à Warren.

— J’en sais rien, mais en tout cas tu ferais pas des passes avec moi !

Le brun la prit dans ses mains, prenant son temps pour apprécier le contact tiède du plastique contre ses paumes. Combien de temps ça faisait ? Depuis la Petite École, peut-être ?

Du coup, ça devait faire une demi-dizaine d’années. Qu’il faisait des passes avec Natan, lorsque l’un dévalait la pente, après avoir trébuché sur un mauvais moment. Alors, l’autre le rejoignait en bas de celle-ci, se roulant même dans son herbe, et enroulait son bras autour de l’un pour remonter avec lui.

Et pendant que ces pensées parcouraient l’esprit de Warren, la balle continua de voler entre les deux paires de mains.

— J’y pense, glissa Natan entre deux passes. Ça te dit de venir avec moi au concert de Clara ce soir ? Histoire de conclure la journée !

Warren aurait bien attendu que le blond détaille davantage la proposition, histoire de savoir s’il était trop fatigué ou partant pour le plan. Connaissant Natan qui adorait faire des surprises, ça servait à rien d’attendre davantage d’explications.

Et, encore moins quand Natan avait des étoiles dans les yeux.

— J’suis un peu claqué, mais pourquoi pas…

— Dis-oui ! supplia le blond en collant ses mains. Steuplé !

— Mais j’ai dit oui ! rétorqua le brun.

— Pourquoi pas c’est pas oui ! surenchérit Natan en lançant la balle. Ça fait un bail qu’on a pas fait un truc ensemble… J’te jure que ça en vaut la peine, tu vas trop kiffer !

— Je sais, j’suis désolé…

Warren se laissa légèrement glisser sur sa chaise, et rattrapa la balle avant de poursuivre :

— C’est juste qu’avec tout ça, j’crois que j’me sens un peu vide. Si tu veux qu’on y aille, c’est sûrement qu’ce sera une bête de soirée. Mais vu que j’dors pas trop en ce moment, j’suis décalé et tout le temps canné… tu veux pas passer la soirée avec un somnoleur, si ?

— Déjà, si ! s’exclama Natan, tout sourire. Ensuite, justement ! Je te connais, Warren ! Je sais comment tu te sens. Et, je sais que t’as pas que ça à faire, mais faut pas que tu te perdes de vue !

Le blond posa la main sur l’épaule de son ami.

— Juste pour ce soir ! Tu te souviens, les expériences gagnées ? C’est encore mieux si les expériences sont géniales ! On va grave s’amuser. Je te le promets si tu promets de venir !

Décidément, Warren pourrait rien refuser à ce type. Ses yeux s’adoucirent alors qu’il tendit la balle à Natan, partageant désormais le même regard.

— J’risque pas d’faire long feu, mais t’as gagné, c’est promis !

— T’inquiètes, moi non plus. J’ai juste promis de passer vers vingt heures, et faut absolument que tu voies ça ! poussa le jeune homme en écartant les bras avec enthousiasme.

— Pourquoi ? demanda Warren en rattrapant la balle.

Natan posa son index sur ses lèvres avec un sourire mystérieux.

— Top secret pour l’instant, mais tu vas adorer !

Les pages qui défilaient devant les yeux désespérés de Warren contenaient toutes, au grand désarroi du jeune, le même texte. Il laissa échapper un sourire vaincu, et reposa le carnet sur son bureau. C’était toujours le même rêve.

Le sifflement d’oiseaux au loin coupa court aux ruminations de Warren, qui avait tourné les yeux vers ceux-ci, s’envolant dans le coucher du soleil. En se levant pour aller fermer la fenêtre, son regard tomba sur un bout de papier coincé derrière sa table de chevet. Le brun s’abaissa pour la tirer et la retourna.

« Elle arrive ! »

Confus, il examina de plus près la note. C’était bien son écriture, mais il n’avait aucun souvenir d’avoir écrit ses mots. Warren haussa les épaules et ferma finalement la fenêtre.

— Warren ! cria sa mère, depuis la cuisine. Tu peux venir deux secondes ?!

Son ventre se noua le temps d’un fragment de seconde, mais il se résigna à enfiler ses chaussons et se rendit dans la cuisine.

Le couloir qui séparait la chambre de la salle à manger était orné de cadres photos, dont la propreté détonnait avec les murs jaunis et les quelques fissures au plafond. Marchant silencieusement, Warren laissa le bout de ses doigts traîner sur la longue surface des vitres poussiéreuses qui lui semblait terriblement chaleureuses.

« — … marquant une nouvelle victoire morale pour la Milice. Une fois de plus, ses agents nous sauvent un peu plus de l’ensauvagement ! De ces faux Arloniens, qui salissent la pureté que le Département a érigée comme standard après des décennies de chaos ! Dans cette lignée, Timon David, Ministre du Département a annoncé ce matin la levée temporaire du Volume 3.5 ; désormais, la Milice bénéficiera du financement de fonds privés, ainsi que… »

Irène, un verre de rhum dans la main et une cigarette dans l’autre, hochait la tête avec enthousiasme en entendant les nouvelles relatées à la télé. Elle tourna la tête vers Warren, et lui montra d’un signe de tête la planche à découper et deux tomates.

— Tu peux découper les tomates ? asséna-t-elle avec un sourire. C’est pour le repas de ce soir !

— Oui…, s’aplatit Warren, se dirigeant d’un pas las vers la planche.

Il retroussa les manches de son sweat, et attrapa le couteau. Le léger tremblement de ses mains donnait une forme irrégulière à la coupe des tomates, ce qui n’échappa pas à l’œil de sa mère. Les mains de Warren en tremblaient de plus belle, mais pourquoi au final ? Ah oui, c’était le mot repas qui l’avait frappé. Mais encore, pourquoi ? Ah oui, il avait promis. Il ne serait pas là pour le repas… Quoiqu’il pouvait toujours annuler. Les yeux bruns scintillants de Natan revinrent lui frapper succinctement l’esprit. Il pouvait pas annuler, tout compte fait.

Irène tira longuement sur sa cigarette, expirant ensuite la fumée du tabac consumé. Elle cendra dans une tasse, un rictus bienveillant sur les lèvres. Warren fronça légèrement les sourcils, mais une douleur vive à l’index lui fit détourner le regard. Une goutte de sang perlait le long de son doigt, cet imbécile s’étant coupé, distrait.

— Ça me rappelle Maxine ! lança la femme d’un rire gras. Elle m’aidait tout le temps à couper les tomates, avant. Elle s’était coupée le doigt une fois, tout pareil ! Je l’ai jamais entendu autant pleurer, elle qui était si docile…

Elle avala d’une traite son verre de rhum, et s’essuya la bouche. Irène attrapa le rouleau d’essuie-tout et le tendit à Warren.

— C’est ces sales sensistes rescapés qui ont dû la buter ! Faudrait que la Milice s’occupe de leur cas !

Un frisson longea le dos de Warren tandis que son ventre s’était noué. Le couteau glissa sous les gouttes de sueurs qui perlaient sur les mains moites de l’adolescent.

— Y’a aucune confirmation, si… ? hésita le brun. Elle est peut-être pas morte…

Irène hocha la tête, lançant un regard tendre à Warren. Elle s’approcha de son fils et lui caressa doucement les cheveux, parcourant lentement du doigt la cicatrice qui longeait le front de Warren.

— C’est vrai. Mais, tu devrais pas trop monter la tête non plus. Tu ne veux pas tomber de si haut, crois-moi.

— Je sais… J’su- Je suis pas délu. C’est juste que je veux pas totalement abandonner… même si elle est sûrement partie pour de bon.

Warren scruta le cadre posé sur le plan de cuisine. La photo de lui et Maxine petits, prise au parc Hamer. La vision, de ce jour où presque cuits par la chaleur, les jumeaux avaient fait la course jusqu’au point d’eau à travers tout le parc, ralentit le tambourinement dans la poitrine de Warren. Souriant de (presque) toutes ses dents, Warren prenait la pose devant l’objectif de la caméra, tandis que sa sœur lui faisait des oreilles de lapin avec un sourire malicieux.

Il respira un grand coup, et se tourna vers sa mère.

— Maman, j’ai promis à Natan de sortir avec lui ce soir…, annonça Warren en jouant nerveusement avec ses doigts. Mais, promis je rentrerai assez tôt pour manger ! Et puis, je compte pas ressortir dans la semaine, c’est juste pour aujourd’hui !

Irène éteignit brutalement sa cigarette contre le fond de la tasse, faisant sursauter son fils au passage. Alors qu’un fil de fumée s’échappait du récipient, la mère s’approcha de Warren et posa gentiment sa main sur son bras. Le serrant comme elle le ferait dans un gros câlin, son visage sembla s’adoucir, le regard et le sourire débordant de compassion.

— Warren, en dépit de tout ce qui a pu arriver, tu ne m’as jamais abandonné. Je te dois des remerciements, vraiment. Merci de ne pas m’avoir abandonné.

Elle caressa doucement la joue de Warren.

— Il n’y a pas de soucis. Amuse-toi bien avec Natan, mon cœur.

Là dehors, loin dans la forêt et hors de la portée de la Milice, il n’était même pas encore vingt heures que les étoiles brillaient déjà de toutes leurs forces, comme pour résister au ciel mauve. Les feuilles des arbres sur lesquels se reflétaient les différentes lumières de la scène semblaient danser avec la musique. Sous les pas lourds d’excitation et de frustration libérée, le sol tremblait tandis que la voix déchirée de la chanteuse transcendait la foule en face d’elle.

« Mauve ! Ici, personne n’est sain ou sauve ! » répétaient-ils tous à l’unisson.

Le tom et les cymbales tremblait aux frappes effrénés et inlassables du batteur, se mélangeaient aux riffs méthodiques de la guitariste, tous harmonisés par les vibrations graves de la basse tenue par une rousse la maniant presque comme une percussion. Passant brièvement sur les instruments, des projecteurs mauves et verts scintillaient et éclairaient tour à tour les artistes et les spectateurs. Secouant la tête au rythme du groupe, la vocaliste leur adressa un bref sourire, avant de se remettre à hurler dans le micro.

« Pur ! Ils ne veulent que les "purs" ! » répétaient-ils tous à l’unisson.

L’extase se devinait dans le visage souriant et coulant de sueur de ce jeune homme aux piercings à l’oreille, dans la façon dont cette brune tatouée de la tête aux pieds agitait les bras et les jambes dans une danse folle et surtout dans le regard de Natan, dans lequel se reflétaient toutes ces personnes et la vraie libération d’être ici, là où tout le monde pouvait être soi-même. Sans compromis, sans concessions. L’expression singulière sur tous ces visages laissait deviner une souffrance de laquelle ils se débarrassaient momentanément, le temps d’entendre ces percussions frapper encore et encore. Malgré tout, ici la souffrance n’était que plaisir, et ce plaisir se ressentait sous les pas des danseurs improvisés.

« Mais ils n’auront que les "mauves" ! »

— C’est fascinant…, marmonna Warren à lui-même, les joues douloureuses à force de sourire.

Il se couvrit immédiatement la bouche de gêne, réalisant qu’il avait pensé à voix haute. C’était la honte, et le brun ne put que prier intérieurement que personne ne l’ait entendu. Et voilà, maintenant il n’entendait plus la musique. Il ne voyait plus la foule surexcitée. Tout ce qu’il ressentait n’était plus que la sensation froide d’avoir gâché la fête. Ou plutôt, de se l’être gâché.

Une main chaleureuse se posa son épaule, Warren sentant que le blond l’avait remarqué.

— Merci d’être venu Warren ! tenta de crier Natan, une cigarette aux lèvres. T’as vu tout ça ?!

Pointant la foule dans un ample geste du bras, le blond continuait de gesticuler la tête au rythme de la batterie effrénée. Il tira sur la cigarette et la tendit à Warren, qui l’attrapa silencieusement.

— C’est incroyable, répondit le brun, fouillant dans sa poche à la recherche d’un briquet. J’croyais que plus personne ne faisait ça ici…

Natan lui tendit le sien, s’enfilant une gorgée du gobelet de bière qu’il tenait de l’autre main.

— Héhé, j’étais sûr que ça te plairait ! Ici, on est assez loin dans la forêt pour pas se faire emmerder par les trouducs.

— J’imagine bien qu’on est assez loin ! rétorqua Warren en rallumant la clope de Natan. On a marché des plombes ! ‘Fin, pas qu’ça m’dérange…

Il contempla le ciel, alors que le set du groupe semblait prendre fin. Avec eux la foule se dispersa, les gens à la recherche d’air frais ou d’une pause clope. Le jeune tira une bouffée et la recracha, observant la fumée se disperser dans les étoiles tandis que les différents éclairages de la scènes commençaient à se faire débrancher par les artistes.

— C’est déjà fini ? se demanda Natan en tirant une moue, déçu.

— Apparemment…

Poussant un long soupir, Warren tourna le regard vers les arbres où il vit une lumière briller au loin. Puis deux. Non, en fait c’était quatre. Peut-être cinq ? Elles se rapprochaient. Vite. Trop vite. Et en même temps, on pouvait entendre le rugissement de plusieurs moteurs qui se faisaient de plus en plus fort. C’est lorsque que le logo qui ornait les véhicules se dessina plus précisément sous les yeux des fêtards que leur expression vira à la terreur et à la surprise.

Le brun tourna les yeux vers Natan, qui regardait dans la même direction que lui. Sans réfléchir, il attrapa le bras de Warren et se mit à courir. Suivis de loin par quelques autres spectateurs, l’ambiance chaleureuse s’était fait écraser par les roues des SUV grimés de carrosseries camouflage.

— Et merde ! pesta le blond, tandis que le bruit lourd des bottes et le claquement de portières se firent entendre au loin.

Jetant un coup d’œil derrière lui, Warren aperçut un jeune garçon se faire violemment plaquer par terre par un des Agents. La vision de celui-ci se débattant de toutes ses forces contre les coups de matraque ne laissa place qu’à un amalgame de hurlements douloureux qui résonnait à travers les arbres.

— C’est…

— C’est la Milice, coupa Natan en serrant davantage le poignet de Warren. Qu’est-ce qu’ils foutent… ici…

Encore plus enfoncés dans la forêt, ils pouvaient encore distinguer l’écho des cris au loin. Non loin, les formes d’un petit bâtiment se dessinaient malgré l’obscurité, les deux amis courant droit dans leur direction. Le ciel dégagé avait laissé place à de menaçants nuages, et Warren pouvait sentir les gouttes de pluie qui commençaient à perler sur son visage. Son esprit ne pouvait pas visualiser autre chose que ce jeune garçon. Il aurait voulu retourner sur ses pas, lui prêter main forte. Braver le danger, la peur. Son cœur bouillonna à cette pensée, non pas de volonté, mais de frustration. Il leva la tête vers Natan, qui retourna la sienne pour lui adresser un sourire suivi d’un hochement de tête.

Une fois dans l’édifice, les amis soufflèrent un coup. Les petites gouttes étaient désormais une averse, qui se déversait sous le regard de Natan dans l’encadrement de la porte apparemment inexistante. Warren quant à lui était accroupi, le regard penché vers les différents prospectus couverts de poussière, presque cachés sous les débris.

— C’est parti pour durer…, soupira Natan, le bras tendu vers l’extérieur. Et puis putain, c’était quoi ça ?!

Les gouttes s’abattaient sur son bras comme des barres de métal, tandis que ses sourcils se froncèrent.

— Ils sont sortis de nulle part ! Y’a eu presque aucune communication sur l’endroit… C’est pas normal…

Le blond finit par rentrer complètement, et s’agenouilla au niveau de son ami.

— Qu’est-ce que tu fais… ?

— Mate ça ! fit Warren, tendant un des prospectus à Natan.

Il l’attrapa, soufflant sur le papier pour virer la poussière. « Le Département n’est pas un salut, c’est la chute ! Conférence le 14.10 à la ‘Thèque ! ». Les yeux du blond s’écarquillèrent tandis qu’un immense sourire se dessinait sur ses lèvres.

— Mais c’est la ‘Thèque ici ?! s’exclama-t-il en sautant de joie. Mais mec !

Natan posa ses mains sur les épaules de Warren, surexcité.

— Je cherche cet endroit depuis tellement longtemps ! J’avais pas idée que c’était ici !

— C’est quoi ? fit le brun en fronçant les sourcils, le regard confus.

— Y’a une rumeur que j’aie entendu qui disait qu’avant, y’avait une orga révolutionnaire qui tenait une bibliothèque qui servait de salle de conférence parfois ! Puis bon, le Département a débarqué et tout foutu en l’air, et aurait censuré toutes les traces de la ‘Thèque et de l’orga derrière à Arlone !

Tandis que le blond continuait d’élaborer l’histoire de l’endroit, Warren se releva et s’avança pour explorer. Passant son index sur le long d’un livre poussiéreux, un graffiti au loin attira son attention. On pouvait y distinguer le logo du Département, barré d’un trait rouge vif.

— C’est dingue… Du coup, c’est plus trop une rumeur maintenant, nan ?

— Plus du tout ! rétorqua Natan, maintenant occupé à collectionner les différents prospectus par terre. Maintenant, c’est un urbex !

Warren sentait la peinture délicate s’effriter lorsqu’il touchait le mur délavé. C’est presque comme s’il pouvait ressentir la vie qui avait habité ici, autrefois. Quel type de gens c’était ? En tout cas, probablement qu’ils avaient peur. Qui pouvait défier le Département sans la ressentir ?

— Ça m’va. J’vais aller voir la salle de conférence, fit Warren en pointant du doigt le couloir opposé à la bibliothèque.

— Allez, moi j’vais aller voir les bouquins ! Doit y avoir des perles ici !

Le blond et le brun se checkèrent du poing, tandis que chacun allait dans une direction différente.

Cela faisait une dizaine de minutes que Warren s’enfonçait dans les entrailles du bâtiment. Il ne s’en était pas rendu compte en rentrant, mais la ‘Thèque était vraiment immense. Mais encore plus l’était la quantité de débris. Les murs sales, le sol poussiéreux parcouru de bouts de bétons et d’éclats de verre semblaient captiver un Warren qui marchait d’un pas lent pour éviter les décombres. Il pouvait apercevoir la porte endommagée de la salle de conférences au bout du couloir. Warren entendait toujours la pluie tambouriner derrière les briques, et lorsqu’il atteint enfin l’encadrement de la porte, ses yeux se posèrent une affiche déchirée par terre. Son estomac se noua aussitôt, et il porta les mains à la bouche. Quelques heures auparavant, il en tenait des exemplaires dans sa propre main.

Il la ramassa délicatement et l’observa plus attentivement dans la pensée de s’être trompé. Dans l’espoir, à vrai dire. Le bout de l’affiche ne laissait deviner qu’une paire de yeux, qu’il reconnaîtrait entre milles.

— Qu’est-ce qu’ça fout ici ? murmura Warren, les mains tremblantes.

Jetant l’image au sol d’un geste brusque, il se dirigea d’un pas rapide vers la salle de conférence. C’était pas normal. D’abord la Milice, puis ça ? L’esprit du brun bloquait, reformulant inlassablement la même boucle. C’était pas normal. Son cœur battait si fort qu’il n’entendait même plus l’averse dehors. Il n’était jamais venu ici, ni Natan. Sa mère ? C’était même pas la peine d’y penser. Quelqu’un d’autre cherchait aussi Maxine ? Et si ça avait à voir avec sa disparition ? Après tout, ça lui ressemblait bien de s’intéresser aux légendes urbaines de la région d’Arlone.

Et si c’était une trace de la personne derrière sa disparition ?

Cette pensée tordit davantage ses entrailles, tandis qu’il pouvait sentir son cœur tomber. Paniqué, Warren se mit à courir à travers la salle à peine distinguable dans la pénombre. Il fallait qu’il évacue ça, quelque part. Plus il essayait de réprimer cette pensée, plus elle se renforçait. Alors, il courait. La ‘Thèque, l’urbex, même la soirée tout court semblaient s’être effacés. Il ne restait que la peur et l’obscurité qui agitaient les bras derrière le brun.

Plongé dans ses pensées, Warren finit fatalement par trébucher et se fracassa violemment contre les débris au sol. Une douleur vive lui saisit au front, à sa cicatrice. Il y porta ses mains, et cette douleur se transforma en un long, trop long, frisson.

— Aïe…, poussa-t-il faiblement, essoufflé.

S’appuyant par terre pour se relever, il sentit quelque chose de mou et froid dans sa main. Par réflexe il la retira aussitôt, et attrapa son téléphone pour éclairer. Mais, évidemment, il pouvait appuyer aussi fort sur le bouton il ne s’alluma pas, à court de batterie. Dans un élan de curiosité, Warren se pencha et retendit la main, cette fois-ci sentant une sorte de drap. C’était vraiment un drap ? Peut-être que c’était un mannequin tombé à la renverse. Il essaya de toucher un autre endroit, ne percevant qu’à peine une forme dans le noir qui était presque total maintenant. Warren hurla alors de terreur.

Un haut-le-cœur le fit hoqueter, tandis la salle délabrée autour de lui se transforma lentement en une chambre ; le sol sombre et sale devint un beau parquet soigné, le ciel quatre murs orange et les arbres des meubles sentant le neuf.

Warren se releva, pour mieux observer le décor autour de lui. Malgré la propreté évidente, cette pièce dérangeait l’adolescent. Il s’y sentait sale, indésiré. Regardant ses mains blanches, il constata qu’il avait pris sa place.

Un poing lourd et ferme cogna à la porte derrière lui. Il se retourna, découvrant une simple porte blanche.

Le poing derrière toqua une nouvelle fois, encore plus brutalement. Et puis, encore. Jusqu’à devenir frénétique, et tétaniser Warren par la crainte dans un corps qui n’était pas le sien.

– Ouvre la porte ! hurla sévèrement une voix sifflante. Andrejo !

La poignée de la porte s’agita presqu’à s’en casser, sans succès.

Sans rien contrôler, alors que la porte s’ouvrit dans un fracas, Warren se refugia sous son plaid et la haussa jusqu’à couvrir son nez, et ferma les yeux en chuchotant lentement : « Elle arrive, elle arrive, elle arrive ». Alors qu’il entendait les bruits de pas se rapprocher lourdement, ses paupières semblant peser une tonne ne voulaient pas s’ouvrir. Les hurlements de la créature à côté de lui ne parvenaient pas à ses oreilles, rendues sourdes par la terreur. Il poussa un énième grognement, et arracha violemment la couette.

Warren l’aperçut alors complètement. Un être fait d’une fumée grisâtre épaisse, la silhouette humanoïde perturbante. Deux trous d’où s’échappaient une lueur mauve à la place des yeux semblait se nourrir de la terreur du jeune. Il saisit une paire de ciseaux sur la table de chevet et, dans un accès de rage, la lui planta dans l’arrière du crâne. Le choc fut tellement brutal que Warren sentit la chambre elle-même se plier sous la giclée de sang.

Il hurla de douleur, en larmes, tandis que le monstre resserra sa poigne sur les ciseaux et les enfonça plus profondément en remuant, les jets de sang traversant la fumée. Chaque mouvement, chaque moindre geste lui procurait un frisson froid et insoutenable dans tout le corps. Le décor autour de lui semblait se déformer, se tordre en des visions chaotiques. Les murs semblaient pleurer, tandis que les fenêtres criaient.

Warren agrippa un coussin, suppliant pour de l’aide d’une voix de plus en plus faible, jusqu’à s’éteindre. La créature retira sa main, laissant le ciseau planté dans son crâne lacéré.

Agonisant faiblement, l’adolescent tenta de tendre la main vers la fenêtre, dans un semblant d’espoir brisé. Il ouvrit légèrement ses yeux obstrués par le sang, et croisa le regard perçant du monstre., un couteau à la main cette fois–ci, s’approcher de lui. Même si Warren ne pouvait pas le voir, il le sentait. La créature souriait.

— À l’aide ! hurla Warren en ouvrant les yeux, les joues couvertes de larmes.

Ses yeux s’abaissèrent vers la forme par terre. Ce n’était pas un mannequin. Warren lâcha la main tiède du cadavre sur lequel il avait trébuché. L’expression douloureusement vide, il caressa sa poitrine. Il sentait son cœur battre. Il le sentait battre, mais il avait ressenti la mort. Sa vision commença à se flouter. Le jeune pouvait jurer qu’il sentait encore la douleur à l’arrière de la tête. Là-dehors, il ne pleuvait plus. La lueur de la lune éclairait maintenant, dans un halo, le corps livide du châtain duquel il venait de vivre la mort.

La vision d’une Maxine éteinte se superposa à celle du jeune garçon. Et si ça avait été elle à sa place ? Warren essaya de réprimer ces idées, mais la pensée que sa prochaine rencontre avec sa soeur soit avec son cadavre ne pouvait pas le quitter. Non. Jamais il ne la verrait ainsi. Elle était en vie. Elle est vivante. Elle est là, quelque part. Et, il allait la retrouver. Warren détourna le regard, et se tourna vers le couloir. Il finit par se décider à s’en aller et rejoindre Natan à la bibliothèque.

Mais comment penser à autre chose ? Warren avait tout ressenti. Absolument tout, comme s’il était entré dans sa peau. C’était impossible. Il avait déliré. Alors qu’il marchait lentement, cette sensation ne le quittait pas. Comme s’il n’avait fait qu’un avec lui. Mais malgré toutes ces réflexions, malgré tout ce qui était arrivé, Warren ne pensait qu’à une seule chose, qui lui triturait le cerveau. Même la mort ne l’occupait pas autant. La créature portait en elle une sensation que Warren avait pu ressentir lui-même. Elle ne venait pas de la créature elle-même, mais c’était comme une trace sur elle. Une sorte de force vitale, composée de résidus d’émotions.

Celle de Maxine.

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