Ch 1.2

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L'inspecteur empoigna le téléphone avec plus de soins que d'habitude et répondit. De l'autre côté du fil, c'était Noor, une amie qui habitait dans le même immeuble, elle avait une boutique de composants informatiques. Son affaire avait bien marché et Noor avait troqué son petit local du quartier économique de Fluville pour un grand magasin dans l'hypercentre.

« Noor, merci d'avoir rappelé, j'ai besoin de ton aide pour dompter le didact de l'informatique » dit Fletcher, presque fatigué de sortir des inepties pareilles.

« T'as retrouvé une enquête ? » répondit Noor curieuse.

Fletcher eut un moment de flottement, il regardait une grosse mouche bleue venue interrompre le silence impeccable de son bureau désorganisé. Il reprit ses esprits et donna la réponse.

« Oui, le commissariat m'a mandaté, une disparition, une sale affaire... »

Noor répondait la voix un peu sarcastique.

« Une sale affaire ? Hum, espérons que tu ne te retrouves pas comme l'année dernière, t'as besoin de quoi ? »

L'inspecteur souffla en guise de réaction comique puis détailla sa demande.

« J'ai récupéré un SSD, il n'y a rien dessus, je veux savoir si ce n'est pas encrypté, ou téléguidé à distance ou je ne sais quelle bidouille »

Noor acquiesça.

« D'accord, tu sais que s'y connaître si peu à Fluville c'est presque illégal ? Je t'envoie un outil, il faudra que tu le télécharges, attends quelques secondes tu devrais voir une notification apparaître »

Fletcher attendit. La mouche bleue le regardait avec ses cinq yeux grand ouverts, elle n'avait pas de paupières de toute manière. Il pensa à l'enquête, au local vide du Flubridge, avait-il loupé quelque chose ?

La notification tiltait sur l'écran et vint le sortir de ses pensées.

« noorbenali@flumail.com

objet : Voilà voilà^^

texte : rien

Pièce jointe : datarestorer(x86_64).exe »

Noor complétait l'information.

« C'est bon tu l'as reçu ? Ça a été galère de trouver une version compatible avec l'architecture de ton vieux pc, je suis parti du principe où tu ne l'avais pas changé en quinze ans »

L'inspecteur téléchargea la pièce jointe. Quelle misère, le voilà transformé en technicien d'ordinateur. C'est quoi la prochaine étape, devenir un gratte-papier ? Ronchonnait-il intérieurement. Il aimait son métier, mais ses frontières étaient parfois très floues.

Le logiciel se lança, une centaine de lignes de code dansaient sur l'écran, Fletcher se laissa entraîner par le rythme du curieux processus. L'inspecteur s'exclama, un peu confus.

« Je crois que c'est bon, ça m'affiche quelque chose ».

L'écran échangea le noir profond du terminal pour le blanc éblouissant de l'explorateur de fichiers. Agressant les yeux fatigués de l'inspecteur.

« 2 fichiers restaurés

2038-08-21.mkv

2038-08-20.mkv »

Les deux documents faisaient cinq gigaoctets chacun. Fletcher passa sa souris dessus et prévint aussitôt Noor.

« J'ai deux fichiers… Matroska… avec la date d'hier et d'avant-hier »

Noor répondit.

« Super, ce sont des vidéos que la caméra a enregistrées, essaie de les ouvrir »

L'inspecteur s'exécuta. Deux vidéos de vingt-quatre heures chacune apparurent. Enfin. Il ressentit de nouveau le frisson de l'enquête le parcourir. Cette sorte d'excitation mêlée à de l'inquiétude juste avant d'analyser un élément important. Génial, se dit-il, il savait qu'il pouvait faire confiance à Noor pour ça. Il s'exclama.

« Parfait, merci Noor, j'ai bien deux vidéos, je vais me pencher là-dessus, j'y prendrais la nuit s'il le faut, l'enquête n'a pas besoin de sommeil »

Noor soupira avant de raccrocher.

« L'enquête peut-être pas mais l'enquêteur si. Bon bonne nuit, j'ai du travail »

L'inspecteur se trouva seul, face à face avec sa piste. Il prit son temps, se frotta les yeux, se fit couler un café. C'est parti.

Il était bientôt minuit, la cafetière entière avait été progressivement vidée. L'orage grondait dehors. La mouche bleue s'était endormie. L'ordinateur avait sommeil, un grondement s'échappait de son corps métallique. L'inspecteur n'avait pas prévu de le laisser reposer tout de suite. Il avait les yeux rivés sur l'écran bien trop lumineux pour le crépuscule. Vingt-quatre heures de vidéo, ce n'était que la première vidéo. La pièce principale du Flubridge, le carton déjà là, rien d'autre, il fallait continuer d'avancer. Rechercher une anomalie, un indice, quelque chose qui pouvait se cacher en une seule image.

Ce local était au centre de quelque chose, une cachette, une couverture peut-être. Personne ne loue une salle pour ne rien en faire. Fletcher continuait à scruter chaque pixel, il regrettait de n'avoir jamais changé son écran à cet instant précis. Cela faisait des heures qu'il était sur la vidéo. Il connaissait le bruit de la ventilation du Flubridge par cœur. Une cacophonie qui couvrait presque tous les autres sons. Pas pratique.

Fletcher commença à s'ennuyer, même le café et le plaisir de l'enquête ne peuvent pas tenir.

Tout le monde perd face au temps.

Les paupières de l'inspecteur étaient de plus en plus lourdes.

Il fallait tenir. Abandonner maintenant n'avait aucun sens et reporter à demain matin signait déjà la perte de la course.

Toujours rien.

À un moment où Fletcher ne l'attendait presque plus. Quelque chose attira son attention. Du changement.

La caméra indiquait à un peu plus de treize heures, quatre hommes, visiblement des livreurs, portent un long colis. Ils le déposent difficilement sur le sol, juste à côté des cartons de bridge.

« Intéressant, ce colis n'est plus sur place, ça inclut forcément une autre interaction » se dit Fletcher, à voix haute. L'esprit rapatrié de force de ses lointaines rêveries.

Un des livreurs sort une petite tablette et remplit un formulaire. Les trois autres, fatigués par l'effort, étendent leurs bras. L'inspecteur mit en pause la vidéo pour inspecter les quatre silhouettes. C'étaient des livreurs de la société « Expediflow », une boutique en ligne très généraliste. Intéressant. Fletcher nota cette information sur le grand tableau de son palais mental.

L'inspecteur continua le visionnage des potentielles pistes. Plus déterminé que jamais à faire avancer l'affaire.

Les heures passaient, l'orage se calmait dehors. Fletcher éclairé par la seule lumière de son écran tenait bon, même sans café. L'ampoule de son bureau était cassée depuis des semaines. « Faut vraiment que je réaménage cet endroit » se dit-il. L'obscurité n'est jamais bonne pour le moral et le travail de nuit était courant.

Fletcher termina les dix dernières secondes de la dernière vidéo, rien de nouveau. Pendant près de trente heures, le colis n'avait pas bougé, rien à signaler. Il était repassé au même moment encore et encore. Il scrutait les sons étouffés par le bruit sourd des ventilations. Rien.

« Ce manque d'information en est une » pensa Fletcher, dans ses derniers retranchements, il était six heures et le soleil brûlait ses paupières clignotantes.

Le colis avait forcément été déplacé le matin même de sa venue. Au moment où il se faisait interroger par le journaliste ou qu'il dégustait son entrecôte au « Flugourmet ». L'inspecteur serra le poing sans force. S'il s'était dépêché la veille il aurait pu réussir à avoir une piste sérieuse. Le commissaire Gerault avait été formel, seuls la police de Fluville et Julien, le disparu, avaient accès à cette pièce. Il devait en avoir le cœur net. « Il faut que j'appelle Expediflow et Gerault » se dit-il. Mais pas pour le moment.

Gerault dormait probablement et le service client d'Expediflow n'ouvre qu'à dix heures.

Fletcher éteignit son ordinateur, aussi fatigué que lui. Il enleva son manteau qu'il n'avait pas quitté de la nuit et alla rejoindre la petite arrière-chambre derrière son bureau. Il s'effondra sans un mot sur le sommier. Comme un monument à la gloire d'un temps révolu.

Un oubli bien mérité.

Douze heures, l'inspecteur se réveilla la tête dans une fumée qui n'existait que dans son esprit. Il regretta sa gestion des horaires douteuse, prit machinalement la cafetière.

Elle était vide. Parfois, Fletcher aimerait qu'elle se remplisse toute seule. On peut au moins bien faire ça pour lui non ? Il sert l'intérêt commun. L'inspecteur enfila son manteau, inadapté pour la saison mais terriblement classe et passa tout de suite un coup de fil au commissaire.

« Bip Bip Bip ». Gerault ne répondit pas. C'est vrai. Il est midi. Les autres ont des horaires.

Fletcher se questionna un instant, le regard qui tournait dans son petit local. Avait-il le bon sens des priorités ? Cette obsession pour les enquêtes et les mystères n'était pas un peu déplacée ? Son silence introspectif fut interrompu par la mouche bleue qui battait des ailes. Elle avait passé une très bonne nuit de sommeil. Chanceuse, c'est ça, nargue-moi se dit-il. Le voilà en train de parler à une mouche.

Le repos est parfois le premier rempart contre la folie.

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