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 Primerose Town avait toujours été ma maison. J’avais grandi sur cette île au large de Brooklyn. J’y étais arrivée à l’âge de cinq ans, et je n’avais plus jamais vraiment eu envie de la quitter.

 Je revenais d’un séjour de deux ans en France, sur les traces de mon passé, puisque c’était là-bas que j’étais née avant d’être adoptée. A mon plus grand regret, je n’avais rien découvert qui valait les années que j’avais passées loin de l’endroit où j’avais grandi. Mon père biologique, que j’avais retrouvé après de longues recherches, était loin d’avoir été à la hauteur de mes espérances. Malgré cette première déception, je pensais pouvoir me sentir chez moi, sur ma terre natale, parce que je m’y étais fait des amis, que j’avais remonté la pente grâce à Olivia, mon adorable professeure d’anglais, mais j’avais fini par avoir le mal du pays. Je me sentais aspirée par Primerose Town, un peu comme si la ville m’avait prise sous son aile après le décès tragique Pablo et Nancy, mes parents adoptifs que je n’avais jamais réussi à nommer « papa » et « maman », et qu’elle ne voulait plus jamais voir sa fille lui échapper.

 Mon séjour en France m’avait tout de même permis de rattraper le retard scolaire que j’avais accumulé en quittant l’école trop jeune. Grâce aux efforts acharnés d’Olivia, qui avait refusé d’abandonner malgré mon pessimisme, j’avais fini par avoir le niveau du baccalauréat. Elle m’avait surtout enseigné que rien n’était jamais perdu, que tout manque était rattrapable, même pour quelqu’un comme moi à qui la vie n’avait pas toujours souri. C’était d’ailleurs elle qui m’avait poussée à retourner à Primerose Town quand elle avait compris que j’en éprouvais le besoin. Et j’avais choisi d’écouter ses conseils. Je ne savais pas trop ce que j’allais faire de ma vie, mais j’osais espérer quelque chose d’artistique. Peut-être dans le cinéma, ou bien dans la musique, voire dans la mode. Je n’en savais trop rien. Au fond, j’étais comme toutes les autres jeunes filles à peine majeures qui quittaient le cocon familial avec le rêve de devenir un grand nom d’Hollywood.

 Je repris très vite mes marques dans cette minuscule chambre. Je me souvenais de cette unique fenêtre qui ne s’ouvrait pas et je ne pus m’empêcher de songer au jour où elle m’avait sauvé la vie, quand l’envie m’avait prise de sauter au travers. Il n’y avait nul doute que, malgré sa vétuste apparence, cet endroit était mon ami. Je secouai la poignée de la fenêtre, et constatai qu’Eddy avait procédé à des réparations.

 Je retrouvai aussi la très étroite salle de bains où les toilettes avaient presque été posées dans la douche, ainsi que le miroir en pied collé sur la porte. Je ne pus m’empêcher de jeter un œil à mon reflet. Physiquement, je n’avais pas tant changé depuis mes seize ans. Je portais toujours mes très longs cheveux blonds et ondulés que tout le monde trouvait magnifiques, mon teint hâlé et mon éternel rouge à lèvres Chanel, dernier cadeau de ma mère adoptive, avec lequel je jurai qu’on m’enterrerait. J’avais surtout gagné en maturité et en confiance en moi, à vrai dire. Je n’étais plus désespérée, je n’avais plus cette envie dévorante de mettre fin à mes jours. Ma psychologue m’avait prévenue que je devrais néanmoins rester vigilante à mon état mental, que le suicide resterait ancré en moi pendant longtemps, et même qu’il me reviendrait parfois à l’esprit lorsque je me retrouverais dans une situation difficile. Elle disait que j’étais comme une funambule au-dessus du vide : un simple coup de vent et je risquerais la chute. Elle était même d’avis que je prolonge ma thérapie, parce qu’elle affirmait que la plaie laissée par l’abandon de mes parents biologiques n’était pas encore refermée, mais j’avais estimé, malgré ses mises en garde, que j’étais prête à retrouver la vie que j’avais mise en parenthèses.

 Sans même prendre le temps de ranger mes affaires, je quittai ma chambre pour m’offrir un tour du quartier. Je voulais raviver mes souvenirs.

 A peine sortie de l’immeuble, j’observai tout autour de moi, comme si j’étais seule au monde, comme si je découvrais cette ville pour la première fois de toute ma vie. Elle était telle que je l’avais quittée. Les gens n’avaient pas changé non plus. Ils continuaient à avancer tête baissée le long des trottoirs, sans dire bonjour à personne, à étendre leurs sous-vêtements à leurs fenêtres pour les faire sécher, sans se soucier de qui pourrait les regarder… Mais dès que vous faisiez partie de leur cercle proche, ces mêmes personnes se souciaient de vous autant que votre propre mère. C’était tout le charme de mon chez-moi.

 Je me demandais ce qu’étaient devenus tous ceux que l’ancienne moi avait côtoyés. Ces gens étaient-ils toujours les mêmes ? Avaient-ils grandi, réalisé leurs rêves ?

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