3

3 minutes de lecture

 Mon enthousiasme avait rapidement cédé sa place à la pression grandissante de trouver du travail. J’avais juré à Eddy qu’il n’aurait pas à m’assumer financièrement, et je comptais bien tenir ma promesse. Chez lui, j’avais imprimé une trentaine de CV et je les avais distribués à tous les commerces que j’avais croisés. J’avais répété l’opération plusieurs fois dans la semaine, évitant soigneusement tous les endroits où j’avais déjà travaillé. Si j’avais envie de retrouver mes anciens amis, il n’en était pas de même avec les autres aspects de ma vie qui, eux, avaient contribué à mon mal-être d’autrefois. Peut-être finirais-je par trouver le courage de retourner au bar karaoké dans lequel je chantais par le passé, même si j’imaginais bien que le patron ne serait pas enchanté de revoir la fille qui l’avait planté du jour au lendemain sans donner aucune nouvelle.

 Après avoir traversé presque toute la ville, je finis par tendre mon CV à une petite dame aux cheveux courts, rouges et frisés, rondouillarde, qui me regarda bien davantage qu’elle ne s’intéressa à mes expériences professionnelles.

 La dame était gérante d’un minuscule hôtel à la sortie de la ville, là où seule une unique ligne de bus osait s’aventurer.

 Je la laissai me toiser, me détailler des pieds à la tête, sans vraiment m’interroger. Son visage se fendit d’un large sourire, puis elle me tendit sa minuscule main.

 – J’ai besoin d’une réceptionniste. Est-ce que vous m’accorderiez un entretien d’embauche, mademoiselle ?

 – Oui, bien sûr, répondis-je sans la moindre hésitation.

 La dame me conduisit alors au bout d’un étroit couloir au sol de parquet verni, derrière le comptoir que j’occuperais si je parvenais à la convaincre qu’elle ne pouvait pas se passer de moi. Elle ferma la porte derrière nous, et je pus apprécier à quel point la décoration de son antre, avec ses tons roses et ses napperons, semblait celle d’une adorable mamie dont l’occupation favorite serait de fabriquer des confitures. Mais Sabrina Hellman, lorsqu’elle commença à me présenter l’hôtel et son fonctionnement, me parut avoir plus de traits en commun avec une redoutable femme d’affaires qu’avec la grand-mère gâteau que j’avais imaginée. Je remarquai vite qu’elle ne se vêtait que de grandes marques – avoir été élevée auprès d’une ancienne mannequin avait aguerri mon œil. De tout son être émanait la richesse. Pas une richesse feinte que l’on veut montrer à tout prix, souvent faite de contrefaçons ou de logos trop visibles, non, plutôt celle de quelqu’un qui apprécie réellement les produits de luxe et leur qualité supérieure.

 – Alors, mademoiselle, quel âge avez-vous ? demanda-t-elle.

 – J’ai dix-huit ans.

 Je tentai de me tenir aussi droite que possible, mes mains posées sur mes genoux. Je voulais avoir l’air calme, confiante, professionnelle, me donner la même prestance que la sienne, celle qui fut la mienne autrefois.

 – Vous êtes à la recherche d’un travail qui correspond à vos horaires d’étudiante, c’est bien cela ? questionna-t-elle.

 – Non, je cherche quelque chose à temps plein. Je ne suis plus étudiante.

 – Vraiment ? Vous vivez toujours chez vos parents ?

 – Non plus…

 J’hésitai un instant, puis poursuivis :

 – Mes parents sont morts quand j’avais treize ans. Je cherche un travail maintenant que j’ai l’âge de m’assumer toute seule.

 Je me disais que, si elle connaissait ma situation, cette femme me comprendrait et serait plus encline à me donner le job. Je lui racontai alors en quelques mots l’accident qui m’avait pris mes parents à leur retour de vacances, ce fameux coup de téléphone que tout le monde redoutait et qui avait arrêté ma vie, et la force qu’il m’avait fallu pour surmonter le drame. Evidemment, je ne lui expliquai pas comment leur mort, ainsi que toute la souffrance qui s’en était suivie, avaient totalement anesthésié toute forme de sentiment en moi au point de parfois paraître totalement dénuée d’empathie.

 Au cours de la conversation, j’essayai surtout de mettre en avant mes qualités, même si je songeais qu’être réceptionniste dans un hôtel n’avait rien de compliqué, en particulier si je n’avais qu’à gérer les clefs de vingt chambres.

 Sabrina avait l’air d’être quelqu’un de rigoureux, alors j’enchaînai sur les différentes expériences professionnelles que j’avais eues, pour lui montrer que je n’étais pas une amatrice, que j’étais du genre à apprendre très vite.

 Elle hochait la tête sans un mot à mesure de ma présentation – qui était, je devais en convenir, une publicité fort prétentieuse pour ma personne. Puis, elle conclut l’entretien en se levant pour me serrer la main, m’assurant qu’elle me rappellerait très vite pour me donner une réponse.

 Au vu de sa mine réjouie lorsqu’elle me quitta, j’en déduisis que je devrais laisser mon téléphone sur sonnerie : j’étais certaine que j’aurais de ses nouvelles très vite.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Queen_Butterfly ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0