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 A la fin du mois, Sabrina avait tardé à me faire parvenir mon salaire. Qui plus était, je n’avais jamais revu la couleur du dollar que je lui avais avancé, mais j’avais décidé de ne pas y accorder d’importance. Après tout, ce n’était qu’un dollar. Ce détail lui était probablement sorti de la tête, elle qui avait un hôtel entier à gérer. Eddy ne cessait de me répéter qu’il la trouvait malhonnête et que je devrais me méfier, mais je ne faisais pas fî de ses remarques. J’avais un travail qui ne me payait pas trop mal, peu fatiguant, alors j’allais faire mon possible pour le garder, peu importait si je devais faire quelques sacrifices au passage.

 Sabrina me demandait de plus en plus de services, mais, comme elle le faisait pendant mes heures de travail, je ne rechignais pas à la tâche. Puis, prêter main forte à l’adorable Victor, le cuisinier, ou à la gentille Claire, qui endossait le rôle de femme de chambre, ne m’était pas désagréable. J’aimais bien apprendre à connaître mes collègues. Il fallait dire que j’étais du genre sociable.

 Un jour, alors que j’étais à la plonge au côté de Victor, une assiette m’échappa des mains à cause d’une anecdote sur un client trop exigeant qui m’avait faite exploser de rire. Je n’avais pas réussi à la rattraper à temps. La pauvre assiette s’était alors éclatée en morceaux sur le carrelage jauni de la cuisine. Tout ce que je pouvais faire pour réparer ma bêtise, c’était essuyer la mousse et ramasser les morceaux le plus vite possible.

 Comme s’il s’était agi d’un signal d’alarme, Sabrina avait jailli dans l’embrasure de la porte au moment où je me saisissais de la pelle et du balai.

 – Tu ne peux pas faire attention ? grommela-t-elle.

 – Désolée…

 – C’est moi qui discutais avec elle pendant qu’elle faisait la vaisselle, tenta Victor pour m’excuser.

 – Est-ce que je la paie pour papoter ? gronda ma patronne.

 – Non, non, je sais que j’aurais dû faire attention, assurai-je pour désamorcer le conflit.

 – Ça fait dix dollars retirés de ta paie du mois. C’est comme ça qu’on marche ici : ce que tu casses, tu remplaces. D’ailleurs, je vais te demander de signer un petit papier. Tu m’as l’air maladroite, alors ce sera au moins l’assurance que tu rachèteras tout ce que tu détruis.

 Et, sans attendre ma réponse, elle tourna les talons.

 En un sens, elle n’avait pas tort dans sa démarche. C’était comme ça que fonctionnaient les locations d’appartement – en dehors de ma chambre de bonne, où Eddy réparait lui-même ce qui se cassait – et les bibliothèques : ce que l’on abîmait, on devait le repayer.

 Pourtant, plus le temps passait, moins j’aimais Sabrina. Elle qui m’avait parue si douce, la première fois que je l’avais vue, avait vite fait de retirer son masque. Elle avait abandonné l’image de la gentille grand-mère pour ne laisser apparaître que l’impitoyable femme d’affaires, pour qui chaque centime comptait.

 Après cette première assiette brisée, j’avais accumulé quelques dettes auprès de la gérante de l’hôtel. Je ne savais pas comment je m’y prenais, moi qui n’avais pas l’habitude d’être maladroite. J’avais ainsi réussi à tacher de rose tout un ensemble de draps et taies d’oreillers parce que je n’avais pas noté la présence d’un gant rouge dans le bac à linge, j’avais manqué toute une journée d’appels de clients parce que j’avais laissé la prise du téléphone débranchée, avais brisé une pile entière d’assiettes en glissant dans la cuisine…

 Ainsi, un soir, alors que je m’apprêtais à rentrer chez moi, Sabrina me retint.

 – Lana est malade. Elle ne pourra pas assurer la réception de nuit toute la semaine. Et, au vu de tout l’argent que tu me dois, je te conseille de la remplacer. Tu peux dire non, mais il faut que je t’informe qu’il ne te resterait pas un salaire magistral…

 – Je reste, conclus-je après une courte réflexion.

 Cette nuit-là, mon intuition des premiers jours se vérifia. Les hommes qui venaient seuls étaient plus nombreux qu’en journée. Quant à ceux qui louaient une chambre en bonne compagnie, ils étaient toujours accompagnés d’une femme que je n’aurais jamais imaginée être en couple avec eux : trop belle, ou trop jeune…

 Dès qu’un homme seul entrait, il grimpait jusqu’à sa chambre sans que personne n’ait besoin de l’y conduire, puis, immanquablement, le téléphone du bureau de Sabrina sonnait. Elle décrochait d’un ton enjoué, puis baissait la voix, échangeait quelques mots avec la personne au bout du fil, et finissait par appeler l’une des filles dans son bureau. Une minute après, la fille empruntait l’escalier de service au bout du couloir, derrière mon comptoir. Ce fut ainsi que je compris que je travaillais dans un hôtel de passe…

 Le premier jour, je fis semblant de n’avoir rien remarqué, mais cet exercice me parut plus compliqué à partir du troisième jour, lorsque je me surpris à imaginer les horreurs que ces hommes faisaient à mes collègues juste au-dessus de ma tête.

 Je pris la juste décision de ne pas parler de ce que j’avais découvert à Sabrina, mais je songeai que Claire saurait répondre à mes interrogations. A vrai dire, elle était la seule autre employée avec qui j’avais réussi à tisser un semblant de relation. Les autres étaient trop secrètes, paraissaient m’éviter comme si elles refusaient obstinément de m’adresser la parole.

 Lorsque je lui exposai ma théorie, elle éclata de rire.

 « Tu en as mis du temps pour t’apercevoir de ce qui se trame ici ! » s’exclama-t-elle. « Ici, on fait toutes ça pour arrondir nos fins de mois. »

 Je ne savais pas quoi penser. Je n’étais personne pour remettre en question leurs choix de vie, mais je ne les comprenais pas. J’avais toujours eu un rapport compliqué avec la sexualité, même si je n’étais plus vierge depuis longtemps. Les bons souvenirs auprès de garçons que j’avais aimés n’étaient pas parvenus à surpasser les mauvais ; je ne pouvais pas m’empêcher de repenser à toutes les nuits que j’avais passées chez des étrangers qui me prenaient pour une poupée gonflable rien que pour éviter de me retrouver seule avec ma dépression durant mes premiers temps en France, alors je me demandais comment toutes ces filles qui avaient presque mon âge pouvaient trouver qu’il n’y avait rien de dramatique à vendre son corps comme une brique de lait dans un supermarché. Y prenaient-elles un quelconque plaisir ? Ou considéraient-elles vraiment cet acte comme un simple service rémunéré ? Je n’osai pas lui poser cette question, parce que ce qu’elle faisait de ses nuits ne me regardait pas vraiment.

 Mais Claire paraissait avoir l’intention de m’éclairer davantage sur son activité.

 – C’est un job comme un autre, tu sais. Vois ça comme un échange. L’homme apporte ce qu’il a, c’est-à-dire son argent, et la femme lui donne ce qu’il désire et qu’elle possède, à savoir la beauté de son corps.

 – Les clients se comportent bien avec toi ? lui demandai-je parce que c’était la seule réponse qui m’importait vraiment.

 Au fond, je ne souhaitais pas en savoir plus sur ce qui se passait derrière les portes closes des chambres de l’hôtel. Cette simple idée me nouait l’estomac.

 – La plupart oui. Mais je ne me gêne pas pour recadrer ceux qui prennent trop de libertés. Au début, je les laissais faire ce qu’ils voulaient de moi, parce que je me sentais coupable de le leur refuser alors qu’ils avaient payé. Mais ça n’a pas duré. J’ai pris conscience que ce job ne faisait pas de moi une moins que rien. Quand tu vas au restaurant, tu ne peux manger que ce qu’il y a au menu, tu ne peux pas repartir avec le chef sous prétexte que tu as donné ton argent. Ici c’est pareil. Et puis, dans le fond, la culpabilité n’est qu’une ombre, elle disparaît quand le soleil se couche.

 Je hochai la tête d’un air entendu, puis Claire repartit à son travail sans me laisser m’exprimer davantage sur le sujet : une chambre en désordre l’attendait.

 Cette conversation m’avait laissé un goût amer… Si toutes les filles qui travaillaient ici couchaient avec les clients, pourquoi ne m’avait-on jamais parlé de cette activité ? Non pas que je souhaitais y participer, mais cette omerta m’inquiétait.

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