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 Lana était de plus en plus souvent absente, alors Sabrina m’avait proposé d’échanger mon poste de réceptionniste de jour contre celui de réceptionniste de nuit. Elle m’avait expliqué que le travail de nuit doublait le salaire, et que, par les temps qui couraient, ce n’était pas du luxe. J’avais accepté sans l’ombre d’une hésitation. Non seulement j’étais ravie de voir mon pécule se reconstruire, mais surtout, j’étais dévorée par la curiosité quant au petit manège qui se déroulait tous les soirs dans l’hôtel. Je ne pensais plus vraiment à ce qui se passait dans les chambres – cette idée me révulsait –, mais m’amusais plutôt à essayer de deviner quelle fille le client qui entrait désirerait rencontrer avant que Sabrina ne l’appelle dans son bureau.

 Quand les hommes arrivaient vers moi, je jouais toujours les ingénues. Je faisais comme si je ne savais rien, parce qu’il était hors de question qu’ils imaginent un instant que je faisais partie du business et qu’ils pouvaient demander à Sabrina de passer un moment en tête-à-tête avec moi.

 J’observais les allées et venues de Claire et des autres filles. Parfois, pendant leurs pauses, elles se retrouvaient dans le hall d’entrée, toutes habillées, coiffées et maquillées comme si elles allaient en soirée. Elles faisaient rarement attention à ma présence, parce que je n’étais pas des leurs.

 Elles étaient si différentes des autres prostituées que j’avais croisées dans les rues. Elles semblaient beaucoup plus joyeuses, moins effrayées, même si je me doutais bien que leur vie n’était pas parfaite. Je crois que l’hôtel de Sabrina leur offrait une sorte de sécurité. Elles n’avaient pas peur d’être emmenées trop loin par des inconnus en voiture, pas peur d’être seules et sans défense face à un homme qui aurait décidé de les transformer en sex toy. En effet, il émanait de Sabrina et de son caractère autoritaire une sorte de toute puissance sur les lieux, un statut de souveraine à qui tout le monde, moi y compris, obéissait sans la moindre question. Même les clients semblaient avoir peur d’elle. En même temps, comment ne pas craindre ses réactions aussi imprévisibles et puissantes que la foudre ?

 Un soir, un très grand homme aux cheveux gris et au regard bleu terne entra dans l’hôtel. Il était naturellement venu vers moi pour demander une chambre, et je lui avais tendu la clef comme je le faisais avec tous les clients, avec ma naïveté feinte. Lorsqu’il avait saisi la clef, il n’avait pas pu s’empêcher de caresser mes doigts. Une mimique écœurée s’afficha sur mon visage, et je retirai ma main. L’homme partit sans un mot dans sa chambre, puis le téléphone du bureau de Sabrina sonna. Après sa courte conversation, elle se leva de sa chaise, puis marcha dans la direction du hall d’entrée, où toutes les filles étaient réunies en groupe sur les fauteuils autour de la table basse près de l’entrée. Mais, au lieu de s’avancer vers elles, la gérante de l’hôtel se retourna vers moi.

 – Le client qui vient d’entrer, il te veut, se contenta-t-elle de dire.

 – De quoi vous parlez ? dis-je, le cœur battant à tout rompre.

 – Oh, ma belle, ne joue pas les Sainte Nitouche.

 « Ma belle » était le surnom qu’elle employait pour s’adresser aux filles qu’elle prostituait. Mon cœur s’accéléra encore plus, si bien que je m’attendais à le voir bondir hors de ma poitrine.

 – Je sais très bien que tu es au courant de mon business, ajouta-t-elle. Alors pourquoi ne pas y participer ?

 – Non merci, parvins-je à articuler sans laisser paraître mon trouble.

 – Tu es sûre ? Ça rapporte beaucoup d’argent. Et tu m’en dois pas mal. Tu te rappelles l’imprimante que tu as cassée, la semaine dernière ?

 – En travaillant de nuit, je devrais vite éponger mes dettes, insistai-je.

 – Peut-être, mais là tu aurais du rab’. Tu pourrais t’acheter une nouvelle paire de chaussures de la marque que tu veux. Une belle fille comme toi, ça doit aimer la mode.

 Je me contentai de baisser les yeux. Je ne pouvais pas donner la moindre justification, sans quoi elle aurait trouvé le moyen de la contrer. Il fallait que mon « non » demeure ferme.

 – Je ne veux pas faire ça, répétai-je.

 – Très bien.

 Sabrina se détourna de moi et demanda à l’une de ses filles, une autre blonde, de rejoindre l’homme qui attendait. Elle lui donna pour consigne d’expliquer à ce monsieur que la réceptionniste n’était pas encore prête à se lancer. Je n’osai pas corriger, crier que je ne serais jamais prête. J’espérais juste qu’il s’agissait encore d’une stratégie commerciale de ma patronne pour pousser le client à revenir.

 Le client revint, mais ne s’intéressa plus jamais à moi. Je me demandais ce que la blonde lui avait dit.

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