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 L’homme me plaqua sur le lit aussi facilement que si j’avais été une poupée de chiffon. Il maintenait mes jambes avec ses genoux, et me débattre ne changeait rien. Je hurlais à la mort, pendant qu’il retirait mes vêtements de force. J’espérais que mes cris finiraient par l’arrêter… Mais, au contraire, mon agitation semblait l’exciter de plus en plus.

 Il était plus fort que moi. Physiquement, il avait toute emprise sur moi. J’avais beau gigoter, je ne parvenais pas à me défaire. Il déterrait de douloureux souvenirs…

 Je cessai d’un coup tout mouvement. Je ne pouvais plus lutter. Il avait payé pour être là, il ne renoncerait pas à son moment. Et je commençais à comprendre que son fantasme était justement d’être enfermé dans une chambre avec une fille qui n’était pas consentante. Sabrina m’avait piégée. Elle n’avait jamais eu l’intention de me laisser nettoyer les chambres pour éviter son client. Elle avait sciemment ôté les gants du chariot que Claire m’avait préparé, puis avait placé en haut de la liste la chambre la plus sale qu’il y avait dans son hôtel. Elle me connaissait assez pour savoir que je n’aurais jamais accepté de toucher toutes ces immondices à mains nues…

 Alors que j’essayais de penser à autre chose, une idée, arrivée par le miracle de mon instinct de survie, naquit alors dans mon esprit. Elle n’avait rien d’agréable à première vue, mais c’était ma seule chance de m’en sortir, d’arrêter cette torture le plus vite possible… A contrecœur, tout en essayant de ne pas penser à ce que je m’apprêtais à faire, je lui caressai le dos de ma main droite, qui était restée libre, pendant qu’il avait la main sur mes seins.

 – Qu’est-ce que tu fous ? s’étonna-t-il.

 – J’ai une pause dans mon travail, autant en profiter.

 Feindre d’accepter le rapport, voire d’y trouver mon compte même si j’avais envie de vomir, était probablement l’une des choses les plus difficiles que j’avais faites de ma vie.

 Il arracha ma main, la coinça avec la sienne, puis reprit son affaire. J’utilisai alors mon pied pour toucher sa jambe et lui demandai de me pincer les fesses.

 Il poussa un soupir et se recula. Il se retourna pour récupérer son caleçon, puis pivota de nouveau vers moi pour me coller une gifle. Mon corps entier fut projeté contre le mur. Ma tête avait cogné, et le coup résonnait dans mon cerveau. J’avais mal, mais c’était toujours mieux qu’un rapport forcé.

 – Tu étais plus jolie quand tu étais habillée de toute façon, ton corps est dégueulasse, grogna-t-il.

 S’il croyait me vexer, il se mettait le doigt dans l’œil. Je savais que j’étais belle. C’était même l’unique chose dont j’étais certaine à mon sujet. On me l’avait répété toute ma vie, et ce n’était pas un type dont le désir le plus profond était de me violer qui allait ébranler ma vision de moi-même.

 – J’ai au moins la moitié de votre âge. Je pourrais être votre fille, dis-je en attrapant mon pull qu’il avait jeté de l’autre côté de la chambre.

 – Ça, certainement pas ! gloussa-t-il. Ma fille est une étudiante. Elle deviendra une grande avocate, elle. Ce n’est pas une paumée dans votre genre, qui passe sa vie à satisfaire les besoins de gens plus importants qu’elle.

 Je le fixai dans le blanc des yeux. Je voulais lui montrer que je n’avais pas peur de lui. Ce n’était pas vrai, mais je n’avais rien à perdre.

 – Vous savez, si vous, qui prétendez être aussi haut placé dans la société, vous permettez de violenter les enfants des autres, sachez que quelqu’un d’autre fera un jour la même chose avec votre fille. Quelqu’un abusera d’elle, et vous ne le saurez que lorsqu’elle sera morte à l’intérieur.

En guise d’adieu, les mains de cet homme avaient laissé de jolis bleus sur mes poignets.

*

 Sabrina me passa le plus gros savon de toute ma vie. Personne ne m’avait jamais autant crié dessus, à l’exception de ma mère biologique. Mais je n’en avais cure. J’avais conservé ma dignité malgré tout, comme je l’avais toujours fait dans ma petite enfance, et c’était le plus important. Elle m’avait annoncé que le client avait réclamé un remboursement et que le prix de ce qu’elle avait perdu serait récupéré sur ma paie. Elle avait calculé ma dette, et celle-ci s’élevait à près de mille dollars… Je subissais le pire, et c’était à moi qu’on demandait de l’argent.

 Mais je ne me démontai pas. J’annonçai devant toutes les filles que je voulais quitter mon poste.

 Sabrina éclata de rire. Elle me somma de l’attendre une minute, fonça jusqu’à son bureau, puis en ressortit une minute plus tard avec la photocopie d’un papier qu’elle me plaqua sous le nez.

 – Ça, c’est la reconnaissance de dette que tu as signée. Si tu lis bien, tu vois bien que tu t’engages à rester jusqu’à ce que moi, je décide que tu ne me dois plus rien. Ou alors, si tu veux vraiment t’en aller, tu peux toujours me donner les mille dollars maintenant.

 – Je m’en fous. Je trouverais l’argent.

 – Tu es sûre ? Parce que si tu ne le trouves pas assez vite, j’ai autre chose…

 Elle quitta de nouveau le hall d’entrée pour rejoindre son bureau. Elle en reparut cette fois chargée de son ordinateur portable dont elle tourna l’écran vers moi, et lança une vidéo sans son.

 Mon visage se décomposa lorsque je vis revivre sous mes yeux ce moment que je n’avais pas désiré avec l’homme qui m’avait forcée à l’accompagner. J’étais à deux doigts d’éclater l’ordinateur de Sabrina au sol, mais je songeai qu’elle avait probablement une copie de cette vidéo et qu’elle ajouterait le prix de l’objet à la fameuse dette.

 « Tu vois, avec ça, en plus des quelques captures d’écran que j’ai faites où on te voit toute nue, je pourrais me faire un paquet de blé. Il y a tout un tas de sites pornos qui seraient prêts à me racheter tout ça… »

 Je ne savais pas comment réagir. D’un côté, je refusais de devenir l’esclave sexuelle de Sabrina et, de l’autre, je ne voulais pas non plus que des milliers d’inconnus me voient nue. Et peut-être même ces images finiraient-elles par tomber entre les mains de personnes que je connaissais…

 Lorsque Sabrina retourna s’enfermer dans son bureau, je courus aux toilettes du rez-de-chaussée pour laisser exploser tout mon désespoir. Je pleurais à chaudes larmes quand Claire entra.

 Elle poussa la porte du cabinet dans lequel je me trouvais.

 – Ça va ? me demanda-t-elle d’une petite voix.

 – Comment ça pourrait aller, d’après toi ? lui répondis-je d’un ton un peu trop agressif.

 Elle s’accroupit devant moi, posa ses mains sur mes cuisses.

 – Ma belle, ne laisse pas Sabrina décider de ta vie. Fais de ton mieux, donne-lui ce que tu lui dois, et va-t’en. Si tu ne veux pas rester, ne la laisse pas te forcer.

Je continuai à sangloter, et elle m’attira contre elle pour m’enlacer.

*

 Malgré tout mon soin, les catastrophes s’enchaînaient. Je cassais tous les jours de nouvelles affaires, et Sabrina était toujours dans les parages lorsque ça arrivait. Elle ne se privait jamais de me notifier qu’elle rajoutait cette nouvelle somme à celle que je lui devais déjà.

 Je la soupçonnais de le faire exprès, de provoquer ces malheurs. J’en étais même certaine, mais je n’avais rien pour le prouver, et elle avait toujours une flopée de témoins pour attester du fait que j’étais une Miss Catastrophe. Elle m’obligeait à travailler tard, et me proposait toujours des clients avec lesquels coucher de temps à autres. Je me doutais bien qu’elle s’adoucirait si j’acceptais de me soumettre, mais je préférais mourir que de lui céder.

 Je détestais cette nouvelle vie. J’avais tout misé dessus, et j’étais à présent coincée dans un hôtel de passe miteux avec une patronne qui me maltraitait. Je commençais à me demander si l’enchaînement de tous les malheurs qui avaient toujours composé ma vie n’était pas le signe que je ne méritais pas mieux. C’était comme si j’étais coupable d’un crime, et que la vie me punissait de mon existence. Ou peut-être qu’elle voulait me donner une leçon, mais je ne savais pas laquelle.

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