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 Un soir, un client était redescendu furieux avec une fille, Lizzie, qu’il agrippait par le bras. Il la jeta presque aux pieds de Sabrina, se plaignant qu’elle avait eu ses règles pendant l’acte et qu’il souhaitait être remboursé.

 Sabrina, à mon grand étonnement, prit la défense de la fille. Après avoir houspillé le client, elle lui expliqua qu’il s’agissait d’un phénomène naturel et que s’il n’était pas capable d’accepter le miracle de la vie, il n’avait qu’à partir pour ne plus jamais revenir. Après qu’il avait tourné les talons, fulminant, elle me lança un regard en coin. Je crois qu’elle essayait de me faire passer un message : si je lui obéissais, elle ferait tout pour me protéger. Je crois que c’était aussi pour ça que les filles de Sabrina ne se rebiffaient jamais. Elles savaient que dehors, c’était pire que ça. Ici, au moins, elles avaient l’impression que quelqu’un veillait sur elles.

 Elle m’ordonna d’aller chercher les draps sales et de les emmener à la laverie, censée être ouverte jusqu’à dix heures, tandis qu’elle consolait Lizzie, qui ne semblait pas avoir l’habitude d’être traitée de la sorte.

 Je ne répondis rien, et je m’exécutai.

 Mon gros panier entre les bras, j’entrepris de traverser la rue, mais tombai nez à nez avec la porte close de la laverie : elle fermait exceptionnellement tôt ce soir car le propriétaire était malade. Je poussai un long soupir, puis, sans perdre une minute, je consultai sur mon téléphone les adresses des laveries les plus proches : je savais que Sabrina n’accepterait pas de me voir rentrer avec mon panier de linge taché.

 Il y avait une autre laverie à dix minutes à pied, d’après Google Maps. Ce qui revenait à vingt minutes en portant ce gros panier.

 Pendant mon trajet, je ne regardais pas vraiment où j’allais, ruminant mes pensées noires, si bien que mon pied finit par se prendre dans quelque chose que je n’avais pas pu voir. « Eh ! », s’écria quelqu’un.

 L’exclamation de sa voix me fit lâcher le panier.

 « Tu ne peux pas faire attention ?! », s’énerva une jeune femme que je ne connaissais pas en retirant son pied d’en-dessous du panier à linge.

 Je m’excusai en ramassant mes affaires. A vrai dire, m’excuser platement comme une docile petite fille était devenu mon pain quotidien, depuis que j’avais commencé à travailler pour Sabrina.

 « Quand on est sincère, on regarde les gens dans les yeux », insista-t-elle.

 Je poussai un long soupir, puis passai mon chemin comme si elle n’avait jamais existé.

 Furieuse, elle me rattrapa et tira sur mon poignet. Mon fardeau s’écrasa cette fois dans une large flaque d’eau boueuse, souillant un peu plus les draps supposés être blancs.

 Je me dégageai d’un geste sec.

 « Je t’ai dit que j’étais désolée ! Tu ne veux pas non plus que je me mette à genoux pour implorer ton pardon, non ? »

 Je savais que j’expulsai sur elle toute la rage que je ressentais à l’égard de Sabrina, mais je n’avais pas pu m’en empêcher.

 Elle s’apprêtait à me crier dessus en retour, jusqu’à ce que quelque chose qu’elle avait vu ne l’arrête dans son élan. Ses yeux s’étaient posés sur mes poignets.

 – Qui t’a fait ça ? questionna-t-elle.

 – Personne. Je peux y aller, maintenant ? m’agaçai-je en ramassant mon panier.

 Elle m’arrêta de nouveau, cette fois d’un geste plus délicat. Elle s’intéressa une seconde au panier à linge.

 – Tu bosses chez Sabrina, c’est ça ?

 – Tu connais les paniers à linge de tous les habitants de cette ville ?

 Elle gloussa.

 – Je l’ai porté des centaines de fois, ce panier. Et puis, tu es tout à fait le genre de fille qui lui plait. A vrai dire, je crois que, si tu travaillais pour elle, tu serais sa préférée. Je n’ai jamais vu une fille aussi jolie.

 – Ça me fait une belle jambe…

 Elle n’avait pas lâché mon bras. Elle semblait avoir besoin de me parler.

 – Ça te dirait qu’on aille boire un verre, toutes les deux ? me demanda-t-elle de but en blanc.

 Il me semblait que parler de Sabrina l’angoissait, même si je l’avais rencontrée pendant qu’elle rôdait tout près de son hôtel. J’avais autant de bonnes raisons d’accepter sa proposition que de la refuser : une part de moi avait peur de contrarier le démon Sabrina, tandis que l’autre était très curieuse de savoir comment elle avait réussi à échapper à son contrôle.

 La peur l’emporta, et j’expliquai à cette inconnue que j’avais du linge à laver. Elle rétorqua qu’entre le lavage et le séchage, j’avais bien une longue heure à lui consacrer. Je ne sus quoi répondre, alors j’acceptai de prendre un verre avec elle.

 L’inconnue eut une longue hésitation quant au bar auquel elle souhaitait que nous nous attablions. J’avais pourtant pris mon mal en patience pour la laisser choisir, car j’avais eu la sensation que c’était important pour elle.

 Elle passa approximativement dix minutes à décider de ce qu’elle voulait boire quand j’avais pris environ dix secondes. A ce train-là, j’étais persuadée que l’heure de récupérer mon linge sonnerait bien avant qu’elle n’ait accouché de la moindre phrase pertinente.

 « Avant toute chose, je ne me suis pas présentée. Je m’appelle Ariella », dit-elle en me tendant sa main. « J’aurais seulement une question. Est-ce que Sabrina t’a déjà demandé de… »

 Elle ne parvint pas à articuler la fin de sa phrase.

 – D’avoir des relations sexuelles avec ses clients ? Oui. Mais je lui ai fait passer l’envie de m’envoyer les voir à nouveau. Elle a quand même ajouté à ma dette la perte que j’ai causée.

 – Ah, parce qu’elle continue à faire son truc des dettes ?

 – Oui. Et je ne sais pas comment elle fait, mais elle me fait casser tout un tas de choses. Je lui dois mille dollars.

 – Pourquoi tu ne pars pas ?

 Je mis un temps certain à lui répondre. J’hésitais à lui faire confiance. Après tout, je ne la connaissais pas. Mais je finis par prendre le parti de tout lui raconter. Si elle avait réussi à s’extraire de l’emprise de Sabrina, elle pourrait peut-être m’aider. Je lui parlai alors de sa menace de dévoiler une vidéo et des clichés de moi qu’elle avait récupérés à mon insu.

 – Tu sais, je reviens d’un exil de deux ans en France, ajoutai-je. Quand je suis revenue ici, je n’avais plus rien. Alors je ne veux pas recommencer une nouvelle vie en devant de l’argent à quelqu’un d’aussi peu fréquentable et en ruinant ma réputation. Je voudrais juste essayer de travailler comme il faut, de lui donner ce que je lui dois et m’en aller le plus loin possible d’elle…

 – Tu penses vraiment que tu peux être plus forte que Sabrina ? Que tu peux l’empêcher d’augmenter ta soi-disant dette ? Tout ce qu’elle veut, c’est asseoir une emprise psychologique sur toi. Elle veut te faire coucher avec ses clients, parce que c’est ça qui lui rapporte vraiment de l’argent, et ce que tu vis, c’est sa technique pour convaincre les filles qui lui résistent.

 – Donc, tu as bien été l’une d’elles ? Et c’est ce qu’elle a fait avec toi ?

 – Oui, et ce n’est pas mon meilleur souvenir.

 – Comment est-ce que tu as fait pour partir ?

 Elle me fixa un instant. Ses yeux me glacèrent de l’intérieur. Puis, elle jeta une de ses mèches auburn derrière son oreille.

 – Je suis allée en prison. C’était un endroit où elle ne pouvait pas m’atteindre.

 Je baissai les yeux, embarrassée. Mais Ariella n’avait pas terminé son explication. Elle se moquait de savoir si je l’écouterais ou non, si je suivrais ses conseils. Tout ce qu’elle voulait, c’était me prévenir du danger que représentait son ancienne patronne. Pour elle, c’était à prendre ou à laisser.

 « En deux ans avec elle, elle avait réussi à me dégoûter de mon corps à tel point que je n’arrivais plus à me regarder dans un miroir. Elle laissait les clients faire ce qu’ils voulaient de moi. Je ne m’appartenais plus. Même quand je la suppliais de les arrêter, elle leur donnait sa bénédiction pour continuer. Elle trouvait que j’étais trop sensible. Elle ne me protégeait que quand c’était trop pour elle. Et dieu seul sait à quel point ses limites sont difficiles à atteindre… Elle disait que, dans la rue, ç’aurait été pire. Et peut-être que c’était vrai, mais ce n’est pas parce que la terre s’effondre ailleurs qu’on doit accepter de vivre dans des sables mouvants, tu comprends ?

 « Parce que je n’y arrivais plus, j’ai commencé à me droguer. Je sniffais de la cocaïne. Au début, je le faisais juste avant mes rendez-vous avec les clients difficiles. Puis j’ai commencé à le faire avant tous mes rendez-vous. Puis dès le matin au réveil. Et je suis entrée dans la dépendance.

 « L’argent des passes m’a suffi pendant un moment pour gérer ma consommation. Mais le temps passait, et je sniffais de plus en plus. L’argent a commencé à manquer. Un jour, mon dealer a voulu qu’on s’arrange à l’amiable, lui et moi. Il voulait un paiement en nature, si tu vois ce que je veux dire. J’ai refusé. Il a insisté. Physiquement. Alors je l’ai repoussé et il est tombé. Il s’est cogné la tête sur le coin du trottoir. Il ne s’est plus jamais relevé et moi j’ai été embarquée par les flics. J’ai bien essayé de leur expliquer qu’il avait tenté de m’agresser, mais j’étais connue comme le loup blanc. Ils savaient qui j’étais et ce que je faisais de ma vie. Pour eux, il n’y a rien de plus improbable qu’une prostituée qui refuse un rapport.

 « J’ai pris dix ans, parce qu’ils ont eu pitié de moi. Je suis sortie ce matin. »

 Je levai la boisson qu’on venait de m’apporter à sa santé, pour fêter sa sortie. Elle me sourit et leva la sienne. Nos verres s’entrechoquèrent.

 Nous prîmes cinq ou six verres, je ne saurais plus dire… Le bar où nous nous trouvions n’avait pas demandé à voir ma carte d’identité avant de nous servir. J’imaginais que ce quartier n’était pas le plus scrupuleux pour ce qui concernait les lois… A force d’alcool dans le sang, elle avait fini par me confier qu’elle rôdait autour de l’hôtel de passe parce que c’était le seul endroit qu’elle connaissait, la seule chose qu’elle savait faire. C’était comme si nous étions tous toujours hantés par nos démons du passé, qu’ils revenaient dans nos têtes à chaque moment difficile pour reprendre le contrôle. Mais, il suffisait parfois d’un petit détail pour les chasser, comme une rencontre. La nôtre lui avait rappelé à quel point son ancienne patronne était nocive, à quel point elle préfèrerait retourner en prison pour le restant de ses jours plutôt que de fréquenter Sabrina à nouveau.

 A la fin de son dernier verre, Ariella, qui avait soudainement retrouvé sa sobriété, m’informa qu’elle avait un plan pour me sortir de là. Elle savait tout de Sabrina, en tant qu’ancienne chouchoute et elle allait utiliser ses secrets contre elle.

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