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 Mon linge et moi refîmes notre apparition à l’hôtel vers onze heures. J’avais une heure de retard que Sabrina n’hésita pas un instant à retirer de ma paie. Elle m’ordonna d’aller remettre les draps propres dans la chambre qu’ils avaient quittée. Puis elle m’informa, comme presque tous les soirs, que Victor avait besoin de moi à la plonge.

 L’évier de la plonge se trouvait tout près de la porte de service qui laissait toujours entrer des courants d’air glacés et donnait sur une petite ruelle sombre. C’était la première fois que je n’étais pas dérangée par l’air froid qui me gelait les mains et par les types bizarres qui venaient parfois m’observer pendant que je nettoyais. Je me trouvais exactement où je voulais être.

 Victor me faisait la conversation. Il me parlait de sa femme, de ses deux enfants, un fils et une fille, de leurs études, de la maison où ils vivaient. Je me demandais comment un homme comme lui, qui avait une vie si normale, pouvait travailler sereinement dans l’hôtel de passe en sachant tout de ce qui s’y passait. Comment pouvait-il fermer les yeux sur la situation ? Se voilait-il la face ou ignorait-il volontairement la détresse de certaines des filles qui travaillaient avec lui ? En effet, si Claire semblait bien vivre sa condition de prostituée – c’était par ailleurs pour cette raison qu’elle servait de vitrine à Sabrina, et que c’était toujours elle qui venait s’occuper de moi –, ce n’était pas le cas de Maria, Lily ou Tiffany. Tiffany se droguait, j’en étais certaine. Elle avait tellement maigri en l’espace d’un mois que personne ne pouvait ignorer qu’elle avait un problème. J’avais tenté de lui parler à plusieurs reprises, mais Sabrina et Claire m’en avaient toujours empêchée. Quant à Maria, il m’arrivait de l’entendre pleurer. Elle promettait souvent à quelqu’un au téléphone qu’elle allait bien, et qu’elle allait bientôt ramener plus d’argent, mais c’était elle qu’elle essayait de convaincre davantage que la personne au bout du fil. Je n’avais pas réussi à en savoir plus, mais il était clair qu’elle n’était pas prostituée pour l’amour du sexe…

 Tandis que j’étais plongée dans ces pensées, j’entendis des coups légers sur le simple vitrage de la porte de la cuisine. Je sursautai, alors même que j’avais attendu ces coups depuis que j’avais commencé à frotter la première assiette. Je secouai mes mains pour éjecter la mousse puis appuyai sur la poignée pour laisser entrer Ariella.

 Elle adressa un timide signe de la main au cuisiner, qui lui répondit d’un large sourire avant de s’éclipser.

 – Tu es prête ? me demanda-t-elle d’un ton qui laissait bien entendre que c’était ma seule et unique chance.

 – Prête, répondis-je en hochant la tête.

 La voix de Sabrina, que Victor n’avait pas manqué d’aller prévenir de la visite de son ancienne préférée, surgit alors dans mon dos.

 – Ari ! s’écria-t-elle, ravie.

 – Sabrina ! lui répondit Ariella d’un ton amer. Tu n’as pas changé.

 La maquerelle s’approcha de son ancienne chouchoute et la serra dans ses bras comme s’il s’agissait d’amicales retrouvailles.

 – Tu ne m’as pas manqué, avoua Ariella lorsque l’étreinte se desserra.

 – Toi au contraire, je t’ai regrettée, répliqua Sabrina. Un corps comme le tien, on n’en voit pas tous les jours.

 Le regard de Sabrina tomba sur moi. Elle ne se gêna pas pour me déshabiller du regard, comme si elle tentait de deviner si mes courbes pouvaient rivaliser avec celles de son ex-chouchoute.

 Elle posa de nouveau ses yeux sournois sur Ariella. Elle estimait toujours que cette fille lui appartenait.

 – Tu me dois encore de l’argent, Ari. Mais j’efface ta dette si tu donnes un cours à ma nouvelle recrue. Elle est un peu coincée.

 Ariella feignit de peser le pour et le contre de la proposition qu’elle avait anticipée, puis elle accepta. Ma patronne m’ordonna alors d’ôter mon tablier et de la suivre. Je m’exécutai docilement. C’était tout ce qu’elle attendait de moi : que je lui obéisse au doigt et à l’œil sans poser de questions, comme un labrador fidèle. Elle était si centrée sur elle-même qu’elle ne releva pas mon étrange attitude ; comment ne pouvait-elle pas douter de mon tout nouveau dévouement alors que j’avais jusqu’ici toujours refusé de monter avec ses clients ? Ariella avait raison, elle la connaissait à la perfection au point de pouvoir prédire chacune de ses réactions. Elle avait tout de suite su que Sabrina ne se poserait pas la question de savoir pourquoi elle était revenue, qu’elle songerait immédiatement que son ancienne préférée était là pour elle, parce qu’elle était certaine d’avoir encore de l’influence sur chacune des filles qu’elle avait un jour prostituées.

 La gérante de l’hôtel nous entraîna dans le hall d’entrée, où se trouvaient les filles qui n’étaient pas en rendez-vous, assises sur les banquettes en faux cuir autour de la table basse. Elles piaillaient entre elles, si bien que personne n’avait remarqué notre arrivée jusqu’à ce que Sabrina s’éclaircisse la gorge. Aucune ne reconnut Ariella. Ma nouvelle amie avait probablement quitté l’hôtel avant que la plus ancienne d’entre elles eût été embauchée, alors Sabrina la leur présenta comme la meilleure recrue qu’elle n’eut jamais eue. Elle les informa que le prochain client serait pour nous, et qu’il n’y avait pas à discuter. Je crois que quiconque a côtoyé Sabrina n’essaie jamais de discuter ses ordres.

 L’homme qui entra dans l’hôtel quelques instants plus tard était répugnant. Son pas lourd ajouta à la pression qui m’accablait. Je sentis le nœud dans mon ventre se resserrer. Le type n’avait rien de séduisant : mal habillé, mal coiffé, mal rasé, avec en supplément une petite odeur de poireau qui suintait de tout son corps. C’était donc avec lui que Sabrina voulait que j’échange mes fluides ? Face à ma mimique écœurée, elle confirma d’un signe de tête.

 En dernier recours, j’échangeai un regard avec Ariella, mais il n’y avait rien à faire : si je voulais m’en sortir, il fallait que je joue le jeu. Juste une fois, une unique fois, pour me sauver. L’intégrité de mon corps était le prix de ma liberté. Je ne savais pas si je serais capable de surmonter toutes les alarmes de mon système de survie qui criaient dans ma tête, mais j’allais faire de mon mieux.

 Lorsqu’il réalisa qu’il avait deux filles pour lui tout seul, le type sortit deux énormes liasses de billets de sa poche et en tendit une entière à Sabrina. « J’te fais un supplément si je les aime bien », expliqua-t-il.

 Il attrapa les clefs de la chambre puis nous montâmes tous les trois. Mes jambes chancelaient. J’avais peur.

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