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 – Tu vis où ? demandai-je à Ariella en espérant qu’elle pourrait m’héberger pour la nuit.

 – Eh bien, nulle part…, répondit-elle.

 – Oh, c’est vrai…

 Je me laissai tomber près d’elle, sur le petit muret qui séparait la terrasse du bar du trottoir. Nous n’avions pas pensé à tout, mais c’était toujours mieux que de passer la nuit dans l’une de ces chambres miteuses de l’hôtel de Sabrina.

 Ariella et moi restâmes un moment dans le silence, à écouter le brouhaha des gens heureux derrière nous et celui des pneus sur la chaussée en face.

 A cet instant, je pris conscience que, pour la première fois depuis le décès de mes parents, j’avais réussi à accepter l’aide de quelqu’un sans le regretter, sans me sentir faible ni misérable. Pour la première fois de ma vie, j’avais saisi la main que l’on m’avait tendue, j’avais cessé de me croire invincible, intouchable. Et mon effort avait payé : j’étais libre. J’avais envie de remercier Ariella pour ça, pour la leçon qu’elle m’avait donnée sans le savoir, en plus du reste, mais elle n’aurait pas compris. J’avais toujours eu du mal à exprimer mes sentiments. J’avais même du mal à les comprendre parfois, et c’était si frustrant…

 Un coup de klaxon fit éclater la bulle de mes pensées. Je sursautai et levai la tête. J’aperçus alors le visage de Mike, penché par la fenêtre ouverte de son gros 4×4 gris métallisé.

 – Mademoiselle, vous avez un endroit où aller ? me demanda-t-il.

 Ariella fronça les sourcils. Je haussai les épaules.

 – Dites, j’ai une chambre d’amis…, bredouilla-t-il comme si sa proposition était honteuse.

 – Vous savez quoi ? J’accepte, dis-je en me relevant. Je n’ai aucune envie de passer la nuit dehors.

 Je sentis ma nouvelle amie presser mon bras, elle avait l’air de penser que j’étais inconsciente. Je l’étais peut-être, mais mon instinct me disait que je pouvais faire confiance à cet homme. Je tendis une main à Ariella pour l’inviter à m’accompagner. Aussi inconsciente que moi, ou terrorisée à l’idée de rester seule, elle finit par l’attraper.

*

 Comme je le soupçonnais, Mike n’avait rien d’un homme dangereux. Durant tout le trajet, il nous tint la conversation, évitant toujours soigneusement d’aborder le sujet de l’endroit d’où nous venions. Il nous traitait comme si nous étions deux de ses vieilles amies qu’il n’avait pas vues depuis des années. Il faisait même de l’humour. Je notai qu’il s’embarrassait facilement, alors je m’amusais à le mettre mal à l’aise. A chaque fois, il avait le même tic : il passait sa main dans ses cheveux blonds et frottait pendant quelques secondes sa coupe courte et régulière.

 Il nous conduisit encore plus loin de chez moi que ne l’était l’hôtel de Sabrina, tout au bout de l’île, là où se trouvaient à vrai dire les plus belles maisons de Primerose Town. Certaines appartenaient même à des célébrités locales.

 Il s’arrêta devant la plus étroite de ces gigantesques villas, planquée derrière une sorte de petite forêt. Sa maison, tout au bout d’un chemin de terre que son 4×4 avait franchi sans le moindre accroc, était en grande partie faite de baies vitrées, proposant ainsi une superbe ouverture sur la nature, sans aucun vis-à-vis. J’en étais tombée amoureuse dès que je l’avais vue.

 L’intérieur était encore plus beau que l’extérieur. Tout était décoré avec soin, d’après Mike par sa femme dont c’était le métier, et il n’avait que très peu modifié les lieux depuis qu’elle avait disparu. Je repérai très vite un portrait d’eux, accroché dans l’entrée.

 Alors que j’examinai la photo de cette jeune femme au visage angélique, un énorme Berger Allemand me renversa pour me laver la figure de sa langue visqueuse. « Rocky ! Assez ! », lui cria son maître, mais le chien n’écouta pas, trop heureux de voir du monde alors qu’il n’en avait pas l’habitude.

 Après m’être débarrassée de Rocky, parti déclarer son amour à Ariella, je remerciai mon hôte pour son accueil. Il m’adressa un signe de tête en guise de réponse.

 Mike finit par attraper son molosse par le collier pour le décoller d’Ariella. « Pas bouger ! », ordonna-t-il en forçant le chien à s’asseoir près du canapé. Puis il nous entraîna vers la chambre d’amis.

 – Je suis désolé, je n’en ai qu’une. J’espère que ça fera l’affaire pour vous deux…

 – C’est très bien ! m’empressai-je de répondre.

 – Je n’ai pas l’habitude de recevoir du monde, se justifia-t-il.

 Il pénétra dans l’immense chambre, la traversa et ouvrit une porte moulée tout au fond. Nous découvrîmes alors une salle de bains parfaitement immaculée et astiquée. La plomberie, le carrelage et les murs, tous blancs, brillaient comme si rien n’avait jamais été utilisé. J’imaginais que Mike n’avait vraiment pas l’habitude de recevoir des invités.

 – Votre soirée a été éprouvante, j’imagine, dit-il. Je vous laisse profiter de votre nuit et je vous dis à demain.

 Ariella, qui n’avait pas décroché un mot depuis que nous étions montées dans le 4×4 de Mike, le regarda quitter la chambre d’un air suspicieux. Quant à moi, je m’étais jetée sur l’immense lit. Le matelas à mémoire de forme, autrement plus confortable que celui qui m’attendait dans la chambre de bonne dans laquelle je vivais, m’accueillit en son sein comme une princesse. Je laissai échapper un soupir de bonheur.

 Ariella claqua le verrou de la porte. Je songeai que c’était inutile, car Mike devait avoir la clé, mais je me gardai de lui en faire part.

 Je fus la première de nous deux à honorer la salle de bains. La douche à l’italienne s’éclairait de toutes les couleurs pendant que je me lavais à la noix de coco, les serviettes étaient extrêmement douces. La femme de Mike avait très bon goût.

 A mon retour dans la chambre, je m’aperçus que Mike avait apporté un tee-shirt extra-large pour chacune de nous deux en guise de pyjama et qu’il avait donné la clef de la chambre à Ariella.

 Ma colocataire d’une nuit, quant à elle, était assise sur le lit, perdue dans ses pensées. Après avoir revêtu le tee-shirt à l’effigie d’une équipe de sport que je ne connaissais pas, je m’assis près d’elle.

 – Ça va ? l’interrogeai-je.

 – Oui, répondit-elle.

 – A quoi tu penses ?

 Elle leva le nez vers moi, m’observa un instant, puis sourit :

 – Que tu es canon même sans maquillage et que je suis jalouse.

 Je gloussai et la remerciai.

 Elle poussa un soupir, puis décida de se confier à moi.

 – Je n’aurais pas pensé replonger dans ce monde si vite après ma sortie. Je me pensais plus forte que ça, tu vois.

 – Et moi, je pensais que je n’y tomberais jamais, lui répondis-je. Je crois que le plus important, ce n’est pas la chute, mais la façon dont on se relève. Tant qu’on se relève plus de fois qu’on tombe, c’est gagné.

 – J’aime bien ta façon de voir les choses.

 Je laissai tomber ma tête sur l’oreiller, du côté gauche, tandis qu’Ariella s’affalait du côté droit.

 – Dès demain, on se remet en quête d’un travail, planifiai-je.

 – Toi, peut-être, mais moi, il va falloir que je me débrouille autrement. Qui engagerait une fille qui a fait de la taule ? soupira-t-elle, découragée avant même d’avoir commencé.

 – Tu n’es pas obligée de le dire…, lui suggérai-je.

 – Ah oui ? Et tu expliques comment les dix ans de trou dans mon CV, ma chère ?

 – Facile : un beau petit mensonge bien calculé.

 Elle prit un air perplexe. Je me tournai vers elle, un sourire narquois aux lèvres.

 – Ce n’est pas la peine d’être un ange, il suffit d’en avoir l’air.

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