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 Je m’étais réveillée vers dix heures, alors qu’Ariella était encore en plein sommeil réparateur. Dans le salon, Mike avait préparé un petit déjeuner pour nous. Il ne nous avait pas attendues : sa part avait disparu, et j’entendais couler l’eau de la douche dans sa salle de bains. Son attention m’avait touchée : j’avais l’impression que cet homme se sentait terriblement seul et qu’il avait vu en notre compagnie une porte ouverte vers les relations sociales. Savoir que je pouvais lui apporter quelque chose de positif me soulageait, me faisait sentir un peu moins coupable de lui avoir refusé ce qu’il était venu chercher en passant la porte de l’hôtel de Sabrina.

 Ariella apparut alors que j’étais en train de me servir un troisième verre de jus d’orange. Elle avait les cheveux mouillés et sentait le savon à la noix de coco, le même que celui avec lequel je m’étais douchée la veille. Elle se posa à table sans un mot, se servit une brioche et croqua dedans.

 – Bonjour, colocataire.

 – Je ne suis pas du matin, grommela-t-elle.

 – Je vois ça, me moquai-je.

 Il fallut une dizaine de minutes à Ariella pour émerger et s’habituer à ma présence. Elle m’adressa de nouveau la parole pendant que je répondais aux commentaires sur une photo Instagram que j’avais postée quelques jours auparavant.

 « Le grand blond n’est pas là ? » s’enquit-elle. Pour toute réponse, je mimai le silence pour lui faire écouter l’eau coulant dans la salle de bains. Elle acquiesça.

 Ariella balaya la pièce du regard, et ses yeux se posèrent sur le MacBook qui trônait sur la table basse, tout près d’un casque Bluetooth Bose, dont la marque ne laissait planer que peu de doute sur le prix.

 – On pourrait peut-être piquer deux ou trois trucs pendant qu’il se fait beau…, suggéra-t-elle.

 – Certainement pas, répliquai-je d’un ton peu impliqué sans lever les yeux de l’écran de mon téléphone.

 – Quoi ? Tu me dénoncerais si je prenais son ordi ? Il a largement les moyens d’en acheter dix comme ça…

 – Si tu volais le mec qui nous a accueillies, qui nous traite comme des invitées d’honneur et qui nous a même servi le petit-déjeuner, bien sûr que je te dénoncerais.

 – Je plaisantais…, souffla-t-elle.

 – Eh bien tant mieux.

 Ariella laissa planer quelques secondes de silence, puis elle se servit à boire une tasse du café fumant que Mike avait pris soin de transvaser dans un gros thermos pour le maintenir au chaud.

 Notre hôte reparut quelques minutes plus tard, avec cette odeur de noix de coco que je commençais à connaître. Il nous demanda si nous avions bien dormi, si nous avions apprécié le petit-déjeuner. Je répondis oui à ses deux questions, tandis que ma colocataire d’un soir fit comme si elle ne l’avait pas entendu.

 Il la toisa un instant, mal à l’aise, puis je lui adressai une discrète mimique pour lui faire comprendre qu’il ne devait pas prêter attention à sa mauvaise humeur.

 Après avoir débarrassé le petit-déjeuner – avec ma participation –, Mike déposa ses lunettes sur son nez et une pile de dossiers sur la table. Il m’expliqua que les week-ends n’en étaient plus vraiment depuis longtemps, et se plongea dans le travail, muni d’un unique stylo à bille et d’un iPad.

 Quant à moi, je décidai que c’était le moment idéal pour commencer à rédiger mon CV et invitai Ariella à me rejoindre. J’espérais que la perspective de trouver un travail apaiserait sa mauvaise humeur avant qu’elle ne devienne parfaitement insupportable. Nous nous jetâmes sur le canapé, face à la magnifique cheminée sur laquelle se trouvaient encore d’autres portraits de Mike et Vanessa, et j’attrapai le MacBook de Mike. « Le mot de passe c’est "Nessa" », dit-il dès que l’appareil me le demanda.

 Ariella et moi avions passé notre matinée à compléter nos CV à partir de modèles que j’avais trouvés gratuitement sur internet. Si j’avais une multitude d’expériences professionnelles, du fait que j’avais arrêté l’école peu de temps après la mort de mes parents, il n’en était pas de même pour Ariella, qui s’agaçait de plus en plus de ne rien trouver d’intéressant à écrire.

 Vers midi, Mike ôta ses lunettes, les jeta sur un dossier qu’il avait à peine commencé à consulter, puis poussa un grand soupir. « Je commence à avoir faim », dit-il. « Ça vous dit que j’aille chercher à manger ? Je connais un restaurant qui fait de super burgers, mais ils ne livrent pas à domicile. » Aussi affamée que lui, j’acceptai avec entrain sa proposition. Même Ariella l’approuva d’une petite voix.

 Il rangea ses dossiers dans son bureau, puis s’éclipsa après avoir enfilé son manteau et glissé son porte monnaie dans sa poche.

 Dès qu’il eut quitté la villa, Ariella, qui s’était contenue jusqu’ici, bondit du canapé : « Je n’ai rien à mettre dans ce putain de CV ! Le seul truc que j’ai fait pendant dix ans, c’est soi-disant réfléchir au mal que j’avais fait ! ».

 Je l’invitai à se rasseoir, fis de mon mieux pour la calmer. Mais elle ne voulut pas m’écouter. Pour se changer les idées, elle décida de jeter un coup d’œil dans les affaires de Mike. Je n’appréciais pas de la voir fouiller, mais je n’étais pas sa mère, mon rôle n’était pas de la surveiller. Elle ouvrit les tiroirs, les referma presqu’aussitôt, puis fit de même avec les placards, jusqu’à pousser une petite exclamation qui m’invita à la rejoindre.

 Dans sa main, elle tenait une petite liasse de papiers dont elle me tendit la moitié lorsque je fus à sa portée.

 Je me plongeai dans la lecture et compris qu’il s’agissait de lettres semblant avoir été écrites par la femme de Mike, à son père. Les feuilles étaient tellement intactes que je me demandais si quelqu’un les avait déjà tenues dans ses mains avant nous. Quant à leur contenu, il semblait violent. Les mots « cauchemar », « insomnie » et « peur », que j’avais repérés, me conduisirent à penser que Vanessa ne vivait pas le meilleur moment de sa vie au moment où elle avait pris son stylo. Le respect que j’avais pour mon hôte surpassa ma curiosité, et j’invitai ma nouvelle amie à ne pas violer son intimité.

 – Ce n’est pas un viol ça, protesta-t-elle.

 – Tu aimerais bien, toi, que quelqu’un à qui tu rends service mette le nez dans tes histoires de famille ?

 – Tu m’as dit que tu n’étais pas un ange, hier, mais j’ai vraiment l’impression que tu joues les petites filles modèles, répondit-elle en me tendant les lettres du bout des doigts comme s’il s’agissait de la couche sale d’un bébé.

 – Crois ce que tu veux…, dis-je en replaçant la précieuse liasse dans le placard où Ariella l’avait dérobée, entre deux albums photos.

 Je n’aimais pas beaucoup la suffisance avec laquelle elle me toisait, mais je décidai de ne pas me confronter à elle pour un si petit détail.

 Je ne savais pas, à cet instant, que je finirais par trahir cette valeur de respect de l’intimité d’autrui, tout comme j’avais trahi l’intégrité de mon corps en travaillant chez Sabrina… Ma curiosité et mon besoin d’aventure finiraient par reprendre le dessus.

 Je retournai m’asseoir sur le canapé, me remis à peaufiner mon CV. Ariella m’observait, toujours debout à côté du placard. J’avais l’impression qu’elle me regardait à présent comme une ennemie, je ne voulais pas de ça. Aussi, je tentai de faire la conversation.

 – C’est comment la prison ? questionnai-je.

 L’expression méfiante de son visage se mua alors en une émotion que je ne parvins pas à identifier. C’était un mélange de peur, de rage, mais aussi d’un peu de nostalgie.

 Elle vint s’asseoir près de moi.

 – Je crois que ce qui résume le mieux cet endroit, c’est le mot « promiscuité ». On est toujours ensemble, on n’a plus la moindre intimité. Et on peut dire que les autres n’ont pas spécialement envie non plus de respecter votre vie privée.

 Elle soupira. Elle venait de comprendre pourquoi j’avais refusé de lire les lettres de Vanessa. Puis elle reprit :

 – En fait, pour te donner une image, tu connais ces émissions de téléréalité où les gens sont enfermés dans une maison et surveillés toute la journée ?

 – Oui.

 – Tu vois comment ils se comportent les uns avec les autres ? Comment ils deviennent fous à force de passer tout leur temps enfermés, avec parfois d’autres êtres humains qu’ils ne supportent pas, qui sont violents, agressifs, ou juste agaçants ? Eh bien, c’est un peu la même chose, au niveau des relations en prison. Des clans se créent, des rivalités s’installent. Des amitiés naissent et meurent tous les jours. Et tout disparaît dès que tu remets un pied dehors : celles qui restent te maudissent d’être sorties avant elles, celles qui sont dehors méprisent celles qui sont dedans. Personne n’aime personne.

 Jusqu’ici, la série Orange Is The New Black était ma seule référence en matière de prison, et je devais avouer que ce qu’Ariella me décrivait me semblait bien moins sympathique que la romance entre Piper Chapman et Alex Vause.

 – En fait, ajouta-t-elle, tu ne sais jamais vraiment à qui tu peux faire confiance. Et quand tu fais confiance, tu ne te rends compte que tu as eu tort qu’une fois qu’il est trop tard. Un conseil, ne va jamais en prison, ma belle. Tu te ferais manger toute crue.

 Je hochai la tête. Je me sentais soulagée d’avoir toujours échappé à la prison. Ce n’était pas un milieu sur lequel je désirais en apprendre plus, et si Orange Is The New Black demeurait mon unique source d’informations pour le restant de mes jours, je ne m’en sentirais pas désolée.

 Elle revint alors s’installer à côté de moi, calmée, prête à reprendre le travail où nous l’avions laissé. Peut-être qu’avoir replongé tête la première dans ses souvenirs au pénitencier l’avait remotivée à changer de vie.

 Je décidai de revenir sur le sujet de ses expériences professionnelles.

 – En prison, tu n’es pas restée à compter les dalles du plafond, non ? Tu avais un travail ?

 – Oui. Mais je ne trouve pas que ce soit judicieux de citer « Centre Pénitencier de Primerose Town » dans la case de l’employeur, lança-t-elle d’un ton sarcastique.

 – Tu faisais quoi ? l’interrogeai-je en ignorant sa remarque.

 – Je m’occupais de la bibliothèque.

 – Donc tu faisais du classement ?

 – Entre autres. Je vérifiais les registres, je rangeais les livres, je m’occupais des livraisons…

 – Ok, alors tu peux mettre « bibliothécaire » ou bien… C’est un peu comme du secrétariat, non ? Puis, tu sais taper un courrier ?

 – Où est-ce que tu veux en venir ?

 – Eh bien, tu mets « assistante administrative » et tu écris que tu travailles pour Mike.

 – Tu crois sérieusement qu’il va accepter ? dit-elle.

 – Dès qu’il rentre, on se débrouille pour le faire parler, on lui demande le nom de sa société et son nom de famille. Son numéro de téléphone, on peut l’avoir très facilement… Et si jamais ton nouvel employeur vérifie, chose qui est peu probable si tu as vraiment l’air d’un ange, je suis sûre qu’il rentrera dans le jeu.

 Elle étouffa un petit rire, secoua la tête, puis tapa elle-même « assistante administrative » sur son CV.

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