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 Nous n’eûmes pas besoin d’attendre le retour de Mike pour mettre la main sur les informations manquantes pour compléter le CV d’Ariella Osbourne. Nous n’eûmes qu’à farfouiller un peu dans la maison pour trouver quelques documents avec l’en-tête au nom de sa société, une adresse e-mail professionnelle et un numéro de téléphone d’entreprise. A son retour, nous avions imprimé chacune une vingtaine de CV, en couleurs. Je savais que nous avions vidé l’encre de son imprimante, mais Mike me jura que ce n’était pas un problème.

 Je m’occupai ensuite de l’apparence d’Ariella, qui m’avait demandé de lui donner le même air angélique que le mien. Elle n’était pas aussi blonde que moi, mais j’imaginais que la couleur des cheveux n’était qu’un atout parmi les autres. Je l’avais maquillée très légèrement grâce à la petite trousse qui se trouvait toujours dans mon sac à main, et j’avais coiffé ses cheveux. Elle était très belle, même si c’était ma propre beauté qu’elle ne cessait d’encenser, et c’était un excellent privilège si elle voulait séduire un employeur, en particulier s’il s’agissait d’un homme, même si les femmes n’étaient pas complètement insensibles à un visage gracieux.

 « Il faut que tu donnes l’impression, pour les hommes comme les femmes, que tu as besoin de leur aide, mais sans être désespérée », lui conseillai-je. « Si tu as l’air désespérée, certains seront tentés d’abuser de toi. »

 Elle hocha la tête. « Surtout, tu fais ce que j’ai dit, mais ne cache pas non plus ta motivation derrière le fait que tu as besoin d’eux. Tu dois aussi montrer que tu as des choses à leur apporter. Ça doit avoir l’air d’un échange de services. »

 Au moment de partir, je vérifiai dans la chambre où j’avais passé la nuit que je n’avais rien oublié, puis remerciai Mike pour son hospitalité. Ariella fit de même, bien qu’elle se montrât beaucoup moins démonstrative, voire fermée.

 Dès que nous passâmes la porte, elle retrouva son enthousiasme et accepta que je l’emmène faire une séance de shopping pour achever de lui donner l’air d’être adorable.

 Après son relooking, nous déposâmes des CV partout, nos sourires ne faiblissant jamais jusqu’à nous donner mal aux joues.

 Deux ou trois fois, Ariella s’était arrêtée, debout devant quelques portes à poignées de toutes petites boutiques, et j’avais dû les pousser moi-même, sans comprendre par quel miracle elle espérait que la porte s’ouvrirait sur son passage. Elle finit par m’expliquer qu’en prison, elle n’ouvrait jamais les portes elle-même, et qu’attendre que quelqu’un le fasse pour elle était un automatisme dont elle allait devoir apprendre à se défaire.

 Après avoir posé notre dernière candidature de la journée, je proposai à Ariella d’aller boire un verre pour nous détendre. Elle accepta avec un grand sourire. Au moment de nous installer à une table, alors qu’elle déposait son sac à ses pieds, je remarquai quelque chose qui attira mon attention : un gros casque audio, noir, que j’avais déjà vu.

 Sans lui demander l’autorisation, j’extirpai l’objet du sac.

 « C’est quoi, ça ? » grondai-je alors que je connaissais déjà la réponse à cette question : c’était le casque Bose de Mike, celui-là même qu’elle avait eu l’intention de voler un peu plus tôt dans la matinée. Elle ne répondit pas, mais son air embarrassé avait parlé pour elle. Je reposai la question, parce que je voulais l’entendre de sa bouche. Je n’obtins toujours rien. « Tu vas ramener ça où tu l’as trouvé », tranchai-je.

 – Je ne peux pas faire ça, dit-elle enfin.

 – Et pourquoi ? Si tu as réussi à le piquer, tu peux le rendre.

 Elle cacha son visage entre ses mains, comme si elle avait honte. Je n’avais aucune pitié pour elle. Je lui en voulais vraiment d’avoir volé Mike. En un sens, je m’étais portée garante pour elle, et c’était aussi ma confiance qu’elle avait trahie.

 – Je ne savais pas où dormir, dit-elle pour se justifier. Je me suis dit que je pourrais peut-être le vendre pour passer la nuit à l’hôtel.

 – Je m’en fiche. Ce n’est pas une raison. Il t’a donné un toit, et toi, tout ce que tu as trouvé à faire, c’est le voler ?

 Je sentais que cette discussion ne mènerait à rien, alors je lui posai un ultimatum. « Est-ce que tu ramènes ça ou tu me laisses le faire ? » Elle me dévisagea pendant une dizaine de secondes, puis posa les yeux sur ma main, fermement agrippée au casque. Elle savait que je ne la laisserais pas repartir avec, à moins qu’elle ne me l’arrache par la force. Comme elle ne disait rien, je repris d’un ton plus doux. « Ecoute, je ne pense pas que tu sois une mauvaise personne, mais tu m’as demandé de t’aider, alors je ne peux pas te laisser faire n’importe quoi. Si tu veux repartir du bon pied, ce n’est pas comme ça que tu vas y arriver. »

 Je ne sus pas si ma petite leçon de morale avait fait mouche, ou si Ariella regrettait son geste depuis qu’elle l’avait commis, mais elle accepta de rendre en main propre ce qu’elle avait pris à Mike. Je rangeai le casque dans mon propre sac, pour ne pas qu’elle soit tentée de fuir avec. Je me demandais si elle tiendrait son engagement jusqu’au bout, si elle oserait aller jusqu’à présenter ses excuses.

 Le bus nous avait déposées à une demi-heure à pieds de chez Mike. Nous étions épuisées lorsque nous franchîmes le pas de la porte.

 Mike, lui, sirotait un café en consultant ses mails sur le MacBook que nous avions emprunté pour remplir nos CV. Il s’étonna de nous voir revenir chez lui.

 Je sentis Ariella fébrile, près de moi. J’étais fière d’elle, fière de savoir qu’elle était prête à assumer son geste. Au fond, ça me suffisait. Alors qu’elle s’apprêtait à prendre la parole, je la devançai. « En fait, je suis partie tellement vite que j’ai oublié mon téléphone », dis-je. Les muscles d’Ariella se relâchèrent ; elle était soulagée.

 Je parvins à convaincre Mike de m’aider à le chercher et profitai du fait qu’il soit occupé pour m’approcher du canapé et de la table basse. Je parvins à déposer le casque à sa place, et fis mine de découvrir mon téléphone entre les coussins du fauteuil. Alors que nous nous apprêtions à partir, Mike nous proposa de rester pour le dîner.

 Il avait fait livrer des pizzas et il avait sorti l’un des meilleurs vins de sa cave personnelle. Il avait bu la bouteille à lui seul, ce qui l’avait rendu beaucoup plus expansif que lorsque je l’avais rencontré. Il nous avoua, comme je l’avais deviné, à quel point il se sentait seul depuis le décès de Vanessa. Elle et lui n’avait pas eu le temps de fonder une famille avant qu’elle ne décède dans un accident de voiture. Je me sentais si désolée pour lui et pour sa femme. La Faucheuse lui avait volé sa vie. Je ne pouvais que compatir à sa douleur, parce que c’était un chauffeur ivre qui avait tué mes parents et que leur présence me manquait chaque jour.

 Alors que nous en étions au dessert – de vieux esquimaux qu’il avait pêchés au fond de son congélateur –, il nous fit une proposition, à Ariella et moi. Sans nous connaître depuis plus longtemps qu’une soirée, sans presque rien savoir de nous, il nous proposa de travailler pour lui. Un regard échangé avec Ariella nous mit d’accord sur le fait qu’il était inconscient et naïf, mais nous acceptâmes sa proposition tout de suite, avant qu’il ne revienne à la raison et ne change d’avis. Il ne savait pas qu’il engageait une fille qui m’avait proposé de piller sa maison. Je ne fis aucune remarque.

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