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 Mike m’avait proposé de me ramener chez moi, mais je m’obstinais à répéter qu’il était hors de question que je monte dans la voiture de quelqu’un qui s’était sifflé une bouteille de vin entière. Je préférais rester en vie et passer une autre nuit dans sa maison qui, accessoirement, faisait au moins trente six fois la taille de ma chambre. Ce n’était vraiment pas le pire supplice que l’on m’ait demandé d’endurer.

 Le lendemain, Mike nous réveilla à sept heures moins vingt. Retrouver son état de sobriété ne l’avait pas détourné de l’idée de nous engager. En moins d’une demi-heure, nous étions prêtes à partir au travail, trop excitées pour le faire attendre.

 Mike nous emmena dans son 4×4, s’arrêta au Starbucks pour nous prendre un petit déjeuner à tous les trois, et nous conduisit à son bureau, situé dans une immense tour en plein centre ville. J’avais l’impression que tout s’accélérait dans ma vie. L’avant-veille, j’étais presque prostituée dans un bordel, et aujourd’hui je me retrouvais à être secrétaire dans l’entreprise d’un type qui brassait des millions.

 Il nous avait emmenées dans l’open space principal, où les employés pullulaient. Ils couraient partout, téléphonaient à tout un tas de gens probablement importants. Il nous expliqua que notre job consisterait à faire du classement. Ce travail paraissait facile, mais il nous informa que ses employés, vendeurs, comptables, avaient en fin de compte peu de temps à consacrer au rangement, alors nous aurions probablement une tonne de documents à trier.

 Mike nous abandonna dans un petit espace qui nous était réservé, cloisonné entre des étagères plus grandes que nous, où personne ne nous avait prêté la moindre attention durant toute la journée. Il nous laissa avec un employé qui nous expliqua la façon de fonctionner de l’entreprise. Plutôt, ce dernier nous tendit un classeur qui, soi-disant, avait la réponse à toutes nos questions.

 Si je pris rapidement à cœur notre nouveau travail, Ariella, quant à elle, montra vite des signes d’ennui. Je devais avouer que je ne trouvais pas de réelle passion à cette activité non plus, mais je voulais au moins jouer le jeu pour remercier Mike.

 Ariella abandonna très vite la tâche qui lui incombait. Elle se mit à fouiller les différents prospectus que nous avait donnés notre formateur d’une heure pour le déjeuner.

 – Sushis, ce midi, ça te va ? demanda-t-elle.

 – Parfait, répondis-je d’un ton distrait.

 Elle continua à ne rien faire jusqu’à l’heure du déjeuner, commentant de temps à autres ma façon de ranger, allant même jusqu’à me donner des conseils et émettre des critiques. A midi pile, elle composa le numéro du restaurant supposé nous envoyer son livreur.

 Peu après qu’elle avait commandé, Mike fit son apparition.

 – Alors, vous vous en sortez comment ? demanda-t-il d’un ton enjoué.

 – Hum, disons que je survis, dis-je. Ariella, par contre, est très douée pour faire la sieste.

 Elle me jeta un regard noir, fâchée de m’avoir entendue la dénoncer. Je me tournai vers elle, stoïque.

 – Tu l’apprendras bien assez vite : je ne suis pas ton larbin, crachai-je.

 Je voyais dans ses yeux qu’elle se retenait de me faire manger les intercalaires du classeur qu’elle n’avait pas touché de la matinée, mais je n’en avais cure. Si elle n’était pas décidée à améliorer sa situation, je ne pouvais pas le faire à sa place.

 – Pour qui tu te prends ? beugla-t-elle de sorte qu’elle attira l’attention de tout le bureau et qu’elle mit Mike plus mal à l’aise que jamais.

 – Pour quelqu’un qui n’a pas envie d’être exploitée par sa collègue qui compte les dalles du plafond au lieu de bosser.

 Je ne m’étais jamais laissée faire, je n’avais jamais toléré que l’on me traite comme un paillasson. Je n’étais la victime de personne. La vie m’avait appris à me respecter et à me faire respecter. On y était bien obligé quand on n’avait plus de parents pour nous protéger. Même Sabrina n’avait pas réussi à m’amener là où elle voulait, alors ce n’était pas Ariella et sa feignantise qui allaient avoir raison de moi. Je n’allais pas faire le travail de deux personnes en prétendant qu’elle m’avait aidée.

 Je l’abandonnai à ses sushis et proposai à Mike d’aller déjeuner en tête à tête.

 Nous avions jeté notre dévolu sur une petite brasserie familiale, où le serveur n’avait cessé de me faire de l’œil tout le long de notre visite. J’avais beaucoup plaisanté avec Mike. Il s’excusa d’avoir tant bu la veille, m’exprima tous ses doutes à l’égard d’Ariella. Il me confia qu’il avait l’impression qu’elle attendait qu’il ait le dos tourné pour y planter un couteau. Il m’avoua qu’elle lui faisait peur, affirma qu’elle avait l’air de ne pas vouloir se sortir de sa situation et il se demandait si elle n’allait pas habiter chez lui pour toujours. Il regrettait presque de l’avoir accueillie sous son toit. Je n’arrivais pas à lui donner tort, mais je ne pouvais pas non plus me résoudre à cracher sur cette fille qui m’avait aidée à me sortir de l’enfer. Alors je l’avais mollement défendue, lui avais trouvé des circonstances atténuantes malgré tout. Je m’étais faite l’avocate de Satan.

 Tandis que j’en étais à la moitié de mon plat, son téléphone professionnel sonna. Il entretint une courte conversation avec la personne au bout du fil puis m’annonça qu’une réunion imprévue avec la filiale de Washington, tenue par son associé, allait commencer et qu’il se devait d’être présent. Il m’incita à terminer mon repas, et même à commander un dessert si j’avais encore faim. Il avait l’habitude de déjeuner ici, il avait un compte sur lequel je pourrais mettre la note pour qu’il paie plus tard. Il gloussa qu’il n’y aurait aucun problème parce que le serveur m’avait mangée des yeux durant tout le temps que nous avions passé dans la brasserie et qu’il avait forcément remarqué que j’étais à sa table. Puis il s’éclipsa, me laissant en tête à tête avec mon plat de spaghetti à la bolognaise.

 J’eus à peine le temps de profiter de ma solitude et de mes pâtes quelques secondes que le serveur bondit jusqu’à moi. Il ne s’assit pas face à moi, même si j’étais certaine qu’il en crevait d’envie.

 Pourtant, contrairement à ce à quoi je m’attendais et à ce que croyait Mike, il n’était pas venu pour me draguer. Il se pencha vers moi, sans s’approcher trop près, puis me glissa quelques mots à l’oreille. « Fais vraiment attention à ce mec… Il n’est pas clair… »

 Puis, juste avant que son chef ne le rappelle à l’ordre – je voyais que ça allait arriver dans ses yeux incandescents de patron en colère –, le serveur se redressa sur ses deux jambes et partit en direction d’une table qui semblait l’avoir appelé.

 Je pivotai vers lui et criai, à travers la salle :

 – Je peux savoir à qui j’ai l’honneur ?

 – Je m’appelle Stan, cria-t-il.

 « Sshhhh », le réprimanda son chef comme s’il s’était soudainement mué en bibliothécaire amoureux du silence.

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