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 Ariella ne m’adressa pas la parole de tout l’après-midi. Elle agissait comme si je n’existais pas, songeant que je devais en être embarrassée. Au contraire, son mouvement d’humeur m’avait permis de glisser mes écouteurs dans mes oreilles et de profiter de mes chansons préférées pendant que je travaillais. Savoir qu’elle entendait probablement la basse s’échapper de mes AirPods était presque jouissif, parce que je savais que la musique lui taperait sur les nerfs.

 Vers six heures, la fin de notre journée de travail sonna. Je décrochai mes écouteurs de mes oreilles, les rangeai dans leur boîte, puis me tournai vers Ariella.

 – Tu retournes chez Mike, cette nuit ? lui demandai-je.

 Elle fit d’abord mine de ne pas m’avoir entendue puis changea d’avis.

 – Non. Je crois qu’il n’est pas franchement dingue de moi.

 – Je crois aussi, dis-je en songeant à ce qu’il m’avait dit sur elle le midi.

 Je l’observai un instant en silence, puis tentai de me mettre à sa place pour essayer de comprendre ce qu’elle ressentait, pourquoi elle était comme ça. Je songeai qu’en fin de compte, cette attitude désinvolte qu’elle avait adoptée venait certainement du fait qu’elle n’avait aucun espoir dans la vie. Tout n’était qu’une fatalité pour elle, une succession d’évènements dont elle ne voulait pas, sans plaisir ni passion. Je ne connaissais pas grand-chose de son histoire, mais, si je faisais attention aux détails que j’avais appris sur elle en la côtoyant ces derniers jours, je pouvais comprendre que rien n’avait jamais vraiment été rose pour Ariella. Après tout, je me souvenais avoir écrit sur son CV qu’elle avait vingt-huit ans, je savais qu’elle avait passé dix ans en prison, et qu’elle été restée au moins deux ans avec Sabrina, ce qui impliquait qu’elle avait commencé à travailler pour elle au plus tard à ses seize ans. Seize ans, c’était jeune. C’était l’âge que j’avais quand j’étais arrivée en France dans l’idée de retrouver mon père biologique. C’était l’âge que j’avais quand il m’avait fait comprendre qu’il n’avait pas de place pour moi dans sa vie, qu’il voulait bien me voir de temps en temps, mais loin de sa famille. C’était l’âge que j’avais quand j’avais pleuré toutes les larmes de mon corps et que j’avais tenté de mettre fin à mes jours suite à ce rejet. A seize ans, j’avais perdu les dernières miettes de mes espoirs d’enfant et c’était sûrement ce qui était arrivé à Ariella.

 – Ecoute, chez moi, c’est loin d’être aussi beau et aussi grand que chez Mike, mais si tu veux, je pense que je peux te trouver une petite place.

 – Je croyais que tu n’étais pas mon larbin ? me jeta-t-elle d’un ton acide.

 – Ça n’a rien à voir, et tu le sais.

 – De toute façon, je ne veux pas de ta pitié.

 J’attrapai la chaise que je venais de quitter, la plaçai face à la sienne. C’était le moment de lui parler de la leçon qu’elle m’avait donnée malgré elle. Je lui parlai des mains tendues, de l’ancienne moi qui n’aurait jamais accepté l’aide de personne. Je lui expliquai à quel point comprendre qu’on n’est pas seule avait changé ma vie, à quel point faire confiance aux personnes qui voulaient nous aider pouvait être bénéfique.

 Elle m’avait toisée comme si je lui lisais son horoscope en étant persuadée que chaque ligne était une vérité criante, avec une expression mi-moqueuse mi-incrédule, mais je n’avais pas édulcoré mon discours pour autant. Rien ne me déstabilisait.

 Malgré le ridicule avec lequel elle semblait juger mon monologue, elle accepta de me suivre.

*

 A mesure que nous approchions de mon palace, je ressentais de plus en plus fort cette peur sociale d’autrefois, quand j’avais honte de laisser voir le lieu où je vivais aux personnes qui m’entouraient. Cette fois, je songeai que je ferais mieux de déménager, même si cela signifiait que je ne serais plus la voisine d’Eddy et Liesbeth. Après tout, c’était à présent possible : puisque je n’étais plus mineure et que j’avais un travail, il me serait beaucoup plus simple de louer quelque chose de plus spacieux en toute légalité. Je savais néanmoins que je regretterais la présence du couple de retraités que j’aimais de tout mon cœur.

 Alors que je tapai le digicode de l’entrée, j’entendis la porte de la loge des Callahan s’ouvrir. Eddy jaillit sur le perron avant que je n’aie pu appuyer sur le dernier numéro. Il se jeta sur moi et me serra dans ses bras, très fort.

 – Oh, mon dieu ! Tu m’as fait tellement peur ! J’ai cru qu’il t’était arrivé malheur !

 – Je suis désolée, dis-je en lui rendant son étreinte.

 – Tu te rends compte ? Disparaître deux jours ! En plus tu m’as dit que tu étais réceptionniste de nuit !

 J’étais presque sûre que ce n’était pas la véritable raison de l’inquiétude d’Eddy. J’aurais parié n’importe quoi qu’il avait découvert la face cachée de l’hôtel de Sabrina et qu’il avait tout imaginé me concernant. Alors me voir de retour, visiblement indemne, le soulageait d’un énorme poids. Le reste de ce qui pesait sur ses épaules s’évaporerait lorsque je lui annoncerais que j’avais un nouveau travail.

 Il nous invita à dîner et j’acceptai sans consulter Ariella. J’étais non seulement très heureuse de passer du temps en compagnie des Callahan, mais je tenais aussi à faire savoir à ma nouvelle amie que ce couple était une bénédiction pour quiconque avait l’honneur de croiser leur route. Je me doutais qu’elle avait besoin de chaleur humaine, de gentillesse, et Eddy et Liesbeth étaient les êtres les plus doux que la Terre eut portés.

 Ariella avait beaucoup ri aux plaisanteries d’Eddy, avait été émue par les histoires de famille de Liesbeth. Elle avait repris trois fois du plat principal, avait mangé une dizaine de petits sablés au moment du thé. Je ne pouvais que constater qu’elle passait un excellent moment.

 Soudain, Eddy eut une illumination. Il bondit de sa chaise et courut fouiller dans la petite bibliothèque qui séparait la cuisine du salon, où nous avions migré après le repas. Il en extirpa un petit livre à la couverture noire, nommé La fille de quelqu’un, et le tendit à Ariella. Je souris en posant mes yeux sur cet exemplaire signé Eddy Callahan qu’il avait dédicacé à sa femme « avec tout son amour ».

 – C’est marrant, dit Ariella en me faisant passer le livre. Cette ombre, de profil, on dirait toi…

 – Ah bon ? J’aurais adoré poser pour le livre d’Eddy, mais il ne me l’a pas demandé, dis-je pour le piquer gentiment.

 Elle sourit et rendit le livre à son auteur. Elle ne le lirait pas. Elle n’aimait pas la lecture. Ou plutôt, elle ne l’aimait plus après les dix ans qu’elle avait passés dans la bibliothèque du pénitencier, même si classer et ranger des livres était tout ce qu’elle savait faire.

 Notre conversation s’acheva vers minuit. Eddy nous raccompagna à la porte pendant que Liesbeth s’affairait à ranger les assiettes – et surtout à manger les derniers biscuits avant le retour de son mari.

 Quand j’ouvris la porte de ma chambre à Ariella, elle ne se targua d’aucun commentaire. Je ne notai pas même la trace de la mimique surprise qu’affichaient toujours mes visiteurs la première fois qu’ils franchissaient le seuil de ma porte.

 Elle s’affala sur le lit, nullement gênée par le fait qu’il n’y en eut qu’un seul.

 – Ils sont drôlement sympa, tes proprios ! s’exclama-t-elle.

 – Ils sont un peu comme mes grands-parents, lui expliquai-je.

 – Et tes vrais grands-parents ? me questionna-t-elle malgré le fait que, jusqu’ici, j’avais soigneusement éludé le sujet de ma famille.

 Je pinçai mes lèvres. J’hésitai à lui répondre, puis je songeai que mes histoires de famille ne pouvaient pas être plus sordides que celle du meurtre dont elle s’était rendue coupable et qu’elle m’avait raconté dès notre première rencontre.

 – Les parents de ma mère ne m’ont jamais considérée comme des leurs parce que j’étais une enfant adoptée. Ils disaient que j’étais une « bâtarde ». Et ceux de mon père, c’est différent. Ma grand-mère a fait une dépression nerveuse à la suite de la mort de son fils. Son mari a eu un cancer. Ils sont tous les deux dans une maison de retraite, gravement atteints mentalement. Ils ne me reconnaissent même pas quand je vais les voir.

 Elle hocha la tête d’un air désolé. Je n’osai pas ajouter à quel point je m’étais sentie seule si longtemps, et à quel point cette solitude forcée avait laissé des traces qui affectaient presque toutes mes relations avec les autres.

 J’ôtai mes chaussures et vint m’asseoir près d’elle, sur le lit. Je lui retournai la question qu’elle m’avait posée : où était sa famille ?

 Je ne fus pas surprise d’apprendre qu’elle n’avait plus personne. Après tout, beaucoup de familles n’admettaient jamais que leur enfant puisse être un criminel. Je le fus beaucoup plus lorsqu’elle m’informa que sa famille lui avait tourné le dos bien avant qu’elle n’atterrisse derrière les barreaux, bien avant même qu’elle ne croise la route de Sabrina.

 Mon amie prit une grande inspiration. Elle ne me regardait plus. Je savais qu’elle cherchait une manière de formuler une réponse à ma question.

 – Je ne me suis jamais entendue avec mon père, commença-t-elle. Je vivais seule avec lui, mais il n’était jamais content de moi. Il trouvait que je n’étais pas assez belle, que je n’avais pas d’assez bonnes notes, que je choisissais mal mes fréquentations. Lui, par contre, ne prenait pas sa vie au sérieux. C’est moi qui devais m’occuper de lui. Je lui faisais à manger, je faisais le ménage pendant qu’il retrouvait ses petites-copines. Et même là, ce n’était pas assez bien. Il disait que je ne serais jamais bonne à marier… Enfin, tu vois le genre.

 – Quand est-ce que ça a dégénéré ?

 – J’avais quatorze ans, et je lui ai ramené mon premier petit-copain, un peu plus âgé que moi. Tu imagines bien qu’il l’a détesté dès l’instant où ce garçon a mis un pied à la maison. Il m’a harcelée pour que je le quitte, mais c’est mon père que j’ai quitté. Un après-midi, alors qu’il était de sortie, j’ai séché les cours et je suis venue récupérer toutes mes affaires avec mon petit-ami, qui m’a fait une place chez ses parents. Comme tu peux t’en douter, notre bonheur n’a pas duré. Il m’a trompée, nous nous sommes disputés et il m’a foutue dehors. Je n’ai pas voulu retourner chez mon père, alors je suis restée dehors.

 – A la rue ?

 – Oui. J’ai erré dans la ville, en demandant à tous les commerces s’ils ne cherchaient pas à embaucher quelqu’un. C’est là que je suis tombée sur Sabrina. Elle, elle n’a pas hésité un instant à m’engager et à me proposer une chambre. Elle savait exactement ce qu’elle voulait faire de moi…

 – Ton père n’a jamais cherché à te retrouver ? m’étonnai-je.

 – Absolument pas. Je crois qu’il était content que je ne sois plus là. Je pense qu’il s’occupait de moi par obligation, parce que ma mère, avec qui il avait divorcé peu avant ma naissance, était morte quand j’avais quatre ans et qu’il avait récupéré ma garde. Avant ça, il n’avait jamais vraiment eu de contact avec moi, il ne payait même pas la pension alimentaire. Par contre, mon ex, lui, a cherché à me retrouver. Il n’était pas aussi pourri que je croyais quand il m’avait trompée. Quand il a vu que j’étais absente du lycée, il m’a cherchée partout. Il m’a laissé des tonnes de messages auxquels je n’ai jamais répondu. Il a fini par abandonner l’affaire.

 J’étais désolée pour elle. J’avais l’impression qu’elle et moi étions deux âmes en peine, piégées dans une vie qui ne voulait pas de nous. Mais, depuis que j’étais revenue à Primerose Town, je n’avais cessé d’espérer un futur meilleur. Je songeais que tout était possible, que je pouvais devenir quelqu’un. J’osais croire qu’Ariella le pourrait aussi.

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