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Il fut convenu que je commencerais au Del’Arte dès le lundi suivant. Tay m’accordait toute la journée du vendredi pour quitter mon ancien emploi. Je rédigeai, entre deux dossiers à classer, une superbe lettre de démission, que je remis à Mike à l’heure de la pause déjeuner.

Il l’attrapa d’un mouvement lent, désireux de retarder le moment où il lirait ma prose, et je compris qu’il savait qu’il ne me reverrait jamais. Ni lui ni moi n’abordâmes le sujet. Nous nous quittâmes sur cette note de pudeur, d’un adieu expédié.

Pendant que Mike ruminait sa solitude, je descendis déjeuner seule à la brasserie où travaillait Stan. Il devina très vite que j’étais revenue pour lui et il décida de prendre à sa charge la coupe de sorbet à la fraise pour laquelle j’avais opté en dessert.

De nouveau, il reprit sa pause au moment où je payais – je réglais pour la première fois mes consommations dans ce restaurant et je réalisai alors à quel point il était au-dessus de mes moyens.

Stan me retrouva devant la porte, où je l’attendais.

– Merci de m’avoir prévenue, lui dis-je.

– Pas de problème.

Il se passa une seconde de silence, durant laquelle nous fixâmes nos chaussures.

– Alors je ne te verrai plus pendant la pause déjeuner ? demanda-t-il d’une petite voix presque triste.

– Il faut croire…

– Je n’ai aucun moyen de te revoir ?

Je lui souris, attrapai sa main et le stylo qui dépassait de sa poche, accroché à son carnet de commandes, puis inscrivis mon numéro de téléphone sur sa paume.

Je le quittai en embrassant sa joue.

*

Stan n’avait pas attendu longtemps avant de me recontacter. Le soir-même, il m’avait envoyé un texto pour me demander si je voulais sortir. Sans l’ombre d’une hésitation, j’avais accepté. Ariella m’avait aidée à choisir une tenue qui me mettrait en valeur.

Elle m’observait depuis la pièce principale – l’unique autre pièce – pendant que je me maquillais, le visage presque collé au miroir de la salle de bains.

– Pourquoi tu mets toujours ce rouge sur tes lèvres ? demanda-t-elle.

– C’est le dernier cadeau que m’a fait ma mère, lui répondis-je sans décoller les yeux de mon reflet. Enfin, le vrai, je l’ai usé depuis longtemps. Mais depuis, je porte cette couleur tous les jours, en son honneur. Je veux qu’il y ait toujours un peu d’elle près de moi.

– C’est pour ça que tu as un tube de rouge à lèvres tatoué sur le poignet ?

Je posai mes yeux sur ce petit dessin, uniquement fait de lignes noires à l’intérieur duquel se trouvait la lettre N pour « Nancy », et mon cœur se serra.

Elle reprit son interrogatoire lorsqu’elle comprit que je n’avais pas l’intention d’en dévoiler davantage.

– Et tu n’as rien en l’honneur de ton père ?

Je détournai enfin les yeux de mon reflet. Cette question me dérangeait. C’était peut-être parce qu’elle était criante de vérité. J’avais, bien sûr, aimé mon père de tout mon cœur. Mais la relation fusionnelle que j’avais avec ma mère était la toute première qui, dans mon cœur, avait changé quelque chose à la fillette abîmée que j’étais.

– Quand j’ai été adoptée, c’est avec elle que j’ai créé un lien en premier.

– Lui, il ne t’a pas donné autant qu’elle, c’est ça ?

Je hochai la tête. Aussi loin que je m’en souvienne, c’était toujours Nancy qui avait tout fait pour moi. Elle ne m’avait jamais lâché la main, jusqu’aux derniers instants. Elle m’encourageait pour tout, avait lutté de toute son âme pour réparer le cœur en miettes de l’enfant abandonnée que j’étais avant de croiser sa route. Même si je ne l’avais jamais appelée « maman » c’était elle qui prenait la place de ma mère dans mon cœur. Rien ni personne ne pourrait jamais l’en déloger. Et rien d’autre ne pouvait entrer dans ce cœur… A vrai dire, j’éprouvais souvent la sensation d’être morte en même temps qu’elle, d’être totalement éteinte depuis qu’elle n’était plus là pour me serrer dans ses bras… Parfois, je me demandais s’il restait seulement une étincelle de vie en moi à rallumer, ou bien si j’allais rester anesthésiée pour le restant de mes jours. Je ne ressentais plus rien, je vivais ma vie dans le seul but de survivre, aussi solide et indestructible qu’un Tardigrade malgré mes tentatives et celles de mon entourage pour me blesser. Je voyais les jours défiler sans aucun but, sans la moindre place pour l’amour, la passion ou la joie. Mon existence était vide de sens, et personne ne pouvait sincèrement aimer le néant… Les seules choses que je pouvais encore ressentir étaient la peur et cette merveilleuse impulsion d’adrénaline qui la suivait de près. Là seulement, je me sentais vivante. Le danger était comme mon essence. Et cette curiosité qui me démangeait souvent était le moteur. Pourtant, je n’arrivais jamais à exprimer tout ça, à personne, comme si les mots étaient coincés dans ma gorge.

Parfois, quand je posais mon rouge sur mes lèvres, je me retenais de pleurer en me rappelant le visage souriant et bienveillant de Nancy. Puis, je me souvenais qu’il n’y aurait personne pour essuyer mes larmes et effacer mon maquillage souillé si je m’effondrais. Je trouvais qu’il n’y avait rien de plus pathétique qu’un sanglot esseulé, alors je me retenais toujours in extremis.

« J’aurais aimé avoir une mère », me confia Ariella, me ramenant à la réalité.

Avant qu’elle n’eût pu parler davantage, mon téléphone vibra. Stan m’informait qu’il m’attendait au pied de mon immeuble.

Je descendis les marches d’escalier presque en courant, mais ralentis peu avant d’arriver en bas. Je ne voulais pas avoir l’air trop pressée. Stan était l’un des premiers garçons que je rencontrais qui me paraissait être vraiment bien. Je ne voulais pas le faire fuir avec une attitude de groupie.

Je pouvais le voir, à travers la porte vitrée de mon immeuble. Il était à califourchon sur sa moto, son casque sous le bras. Il me regarda sortir, un sourire stupide agrafé à ses lèvres. Je crois que je lui plaisais autant que la réciproque était vraie.

– Tu es vraiment très belle, bafouilla-t-il lorsque je m’arrêtai devant lui. Cette robe te va très bien.

– Toi aussi tu n’es pas mal, dans ton costume de motard.

Il se leva de sa selle puis la souleva pour sortir un second casque du coffre. Il me le tendit et je l’enfonçai sur ma tête. « Accroche-toi bien », me conseilla-t-il avant de démarrer.

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