D'un nom maudit vers un chemin de note.

de Image de profil de muriel Maubecmuriel Maubec

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Note de l'auteur : une idée de texte qui est venue ce matin. Moi qui joue avec les sonorités, avec les mots, je vais aller au plus profond de la puissance évocatrice des mots.

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Je viens d’une lignée dont le nom se prononce comme un coup porté.
VIOLLAT. En Savoie, ça se dit VIOL. On le dit vite, presque machinalement, comme on respire. Moi, je l’ai porté longtemps sans savoir qu’il m’habitait, qu’il me traversait. Chaque fois que je le prononce je sens comme un frisson froid qui descend le long de ma colonne vertébrale, sans que je puisse l’arrêter. Parce que, malheureusement, un nom semble pouvoir désigner un destin, comme si certains étaient nés pour subir, pour se taire, pour encaisser. Dans les registres de famille, mon nom traverse les siècles. Des hommes, des femmes, des montagnes, des hivers. Personne n’explique jamais les noms. Ils s’imposent, ils s’héritent. Ils collent à la peau.

C’était le nom de mon arrière-grand-mère. Elle a épousé un RIGOLI. La gravité et le rire, côte à côte. Dans ma famille, ces deux noms s’effleurent sans jamais se regarder. VIOLLAT comme une cicatrice ancienne, RIGOLI comme un souffle fragile. Comme si, dans l’arbre de nos vies, quelqu’un avait tenté un équilibre, un geste de tendresse sur un passé trop lourd pour être porté seul. Je ne sais pas si elle a eu le choix. Je ne sais pas si elle a souri ou pleuré derrière la porte de sa chambre. Mais moi, je ressens cette histoire comme un écho qui ne m’a jamais lâchée.

À quatorze ans, le mot est entré dans mon corps. Brut, nu, insurmontable. Je n’ai pas crié. Je n’ai pas compris. Il est resté logé quelque part, profond, invisible aux yeux des autres, mais vivant dans chaque respiration, chaque nuit où je me réveillais en sursaut. Je me suis dit que c’était ainsi, que certaines choses arrivaient à ceux qui portent certains noms, à ceux dont le corps se souvient avant la tête.

Ce n’est que très récemment que j’ai osé le déposer ailleurs que dans mon corps : sur un bureau, dans une plainte, dans l’attente désormais silencieuse d’une décision qui ne m’appartient plus. Classé ou pas. Reconnu ou pas. Le temps judiciaire a sa langue à lui, froide, administrative, presque étrangère à la mienne. Et moi, je reste là, fragile et fébrile, à attendre que quelqu’un d’autre mette un mot sur ce que j’ai subi, que le monde reconnaisse que j’ai existé dans cette violence.

Et pourtant… dans ce chaos, une idée est apparue, irrésistible, presque enfantine. Une envie que je n’osais pas formuler, que je gardais dans un coin secret de mon esprit : apprendre le violon.

Le violon. Le même mot, presque, mais transformé. Ce n’est plus ce qui blesse. Ce n’est plus ce qui prend. C’est ce qui résonne. Quatre cordes tendues, un bois qui tremble sous l’archet, un son qui peut gémir ou chanter. La promesse d’un geste qui ne fait pas mal, qui ne soustrait rien mais qui donne. Donner quelque chose au monde, même un souffle, même une note, même une vibration fragile.

Je ne l’ai pas encore. Je n’en ai jamais tenu un. Mais j’y pense, tout le temps. Parfois la nuit, dans le silence, j’imagine l’archet glisser sur les cordes, mes doigts tremblants qui cherchent la bonne note, le bois chaud contre mon épaule. Peut-être que tenir cet instrument sera la première fois où je reprends possession de quelque chose qui m’a été volé. Peut-être que chaque note sera un pas vers moi-même, un geste de révolte douce mais ferme. Le violon. Quatre cordes tendues, un bois creusé, une plainte qui peut devenir chant. Le même mot, presque, mais déplacé. Transformé. Non plus ce qui blesse, mais ce qui résonne. Ce qui tremble. Ce qui s’apprend lentement, maladroitement, jusqu’à ce que le son cesse de grincer.

Je ne sais pas ce que la justice décidera. Elle décidera peut-être que rien n’a existé, qu’il ne s’est rien passé. Mais je sais une chose : je refuse que mon nom dise ma défaite.
Il reste la trace d'un viol dans mon histoire, alors je veux aussi qu’il y ait un violon.
Et cette fois, ce sera moi qui déciderai de la note, de la cadence, du souffle, du tremblement.
Cette fois, ce sera moi qui ferai vibrer le monde.

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D'un nom maudit vers un chemin pavé de notes.Chapitre7 messages | 2 semaines

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