La souris
Une fois rentrée à la maison, je trouve Charlie, ma colocataire, debout sur une chaise, vêtue uniquement d’une culotte en coton et d'un débardeur. Une main sur la bouche, elle ne lâche pas des yeux une paire de fesses moulée dans un jean qui farfouille sous l’évier de la cuisine.
— Qu’est-ce que tu fous à moitié à poil en pleine après-midi ?
Elle me jette à peine un coup d'œil et ne répond pas, un air inquiet sur le visage, avant de reporter son attention sur le derrière, occupé à vider le contenu du placard.
— Salut Gaby !
Devant qui d’autre Charlie se baladerait-elle en culotte en plein milieu de la journée ?
— Ça c’est bien passé ?
C’est bien sa voix. Il cherche je ne sais quoi avec le flash de son téléphone.
— Ouais, mais visiblement, ce n’était pas le truc le plus intéressant qui soit arrivé dans ma journée. Qu’est-ce qui se passe ici ?
— On a une putain de souris, répond Charlie.
À ces mots, un frisson la saisit, comme si mentionner la petite bête risquait de la matérialiser sous ses yeux.
— Ah ! Ça explique pourquoi tu as enlevé ton pantalon.
Gabriel pouffe dans son placard, et elle me jette un regard noir. Charlie ne tolère pas la moindre allusion à la relation qu’elle entretient avec lui. Elle ne tolèrerait d’ailleurs pas que j’appelle “relation” ce qu’elle appelle “amitié améliorée”. Gaby, lui, s’en fiche comme d’une guigne. Je crois même qu’il est content qu’enfin quelqu’un ose confronter Charlie à ce sujet, lui-même ne se le permet pas. Il a bien trop peur de la froisser. Mais moi, je n’ai pas peur d’elle. Elle peut bien me jeter tous les regards noirs du monde, un chat reste un chat, et coucher avec le même homme depuis des années signifie quelque chose, qu’elle l’admette ou non.
— Et du coup tu comptes vider les placards jusqu’à ce qu’elle se rende avec son petit drapeau blanc, ou bien ?
Il sort la tête de sous l’évier, s’assoit sur ses talons et marmonne “Ou bien.”, avec un regard qui sous entend que sans la rouquine au bord de la crise de nerfs, la souris pourrait bien faire le tour de l’appartement en monocycle si elle en avait envie, ça lui ferait une belle jambe.
— Mais, on fait quoi alors ? Je peux pas vivre dans la même maison que cette sale bête. Rien que de la savoir cachée, là, quelque part…
Elle tressaille. C’en est ridicule.
— Je ne vois qu’une solution Charlie. Il faut que tu ailles dormir chez Gaby ce soir. Moi je vais poser des pièges, et croiser les doigts pour qu’elle se laisse attraper.
— Tu vas pas la tuer quand même ?
— Non ! Je vais lui préparer un petit repas et l’amadouer, pour qu’elle vienne d'elle-même…
Je m'interromps. Face à son air naïf, impossible de garder mon sérieux.
— Bien sûr que je vais la tuer Charlie, tu veux que je fasse quoi d’autre ? Ou alors je demande à la voisine du dessous de nous prêter un chat, il se chargera du sale boulot.
— Ah non ! Hors de question qu’il me foute des poils partout. Déjà que ça pue la pisse dans toute la cage d’escaliers à cause de ses chats. Fais comme tu veux, je m’en tape. Mais pas de chat, et débarrasse moi de cette saloperie.
Elle doit s’apercevoir du ton qu’elle vient d’employer, parce qu’elle ajoute d’une voix mielleuse.
— S’il te plait, Mimi.
— Tu sais que c’est très joli une souris ? Ça a des petites moustaches toutes mignonnes, des petits yeux brillants, et des petites pattes, comme ça, qui…
— Arrête !
Une heure plus tard, Gabriel a dû lui apporter son jean, ses chaussettes, et même ses chaussures, pour qu’elle se rhabille, sans descendre de sa chaise. Puis il a préparé un sac d’affaires à emporter pour la nuit, et l’a portée jusqu’à l’entrée. Ils ont fini par quitter l’appartement, me laissant seule avec ma compagne à moustaches, et le contenu du placard de l’évier éparpillé sur le sol.
Après avoir rangé et installé deux pièges achetés à l’épicerie du coin, j’enfile mes chaussons, me prépare un thé et me lance sans plus attendre dans le devis pour Madame Gardner. Les deux heures suivantes, je les passe à calculer les dimensions de chaque pièce, lister les interventions nécessaires et me renseigner sur les tarifs des entrepreneurs du secteur, exorbitants comparés à ceux pratiqués par chez moi, dans les Adirondacks. Finalement, engourdie d’être restée trop longtemps immobile sur ma chaise, je m’étire et consulte ma montre. 19 heures 30. J’ai pile le temps de manger un bout et de me préparer pour le boulot. Mon autre boulot, celui qui paye mes factures.
Je suis arrivée à Irvington avec pour objectifs de trouver un appart et un job en un temps record, le second étant indispensable pour garder le premier. Trois mois et demi plus tôt, après deux semaines de recherches intensives et presque désespérées, je suis tombée sur cette annonce, qui disait :
“Salut !
Moi c’est Charlie. Je cherche UNE coloc sympa pour un appart à Irvington, dispo dès maintenant ! L’endroit est lumineux, cosy et bien situé (à deux pas du parc, avec les meilleurs bars à côté, une épicerie, et même une boulangerie qui vend de vrais croissants).
Je cherche quelqu’un:
- Avec de l’humour,
- Qui voit le verre à moitié plein et surtout qui le boit. (Ça m’a fait rire)
- Qui aime faire des trucs de nanas: papoter, faire du shopping… (J’ai dû mentir, je n’apprécie pas vraiment ce genre d’activités)
Ambiance cool et décontractée. Respect de l’espace commun, pas de crados !
Il y a moyen qu’on partage des fringues.
Charlie.”
Comment résister ? J’ai postulé, et j’ai su que c’était gagné quand j’ai mentionné mon métier. Elle a ouvert de grands yeux ronds et m’a demandé, pleine d’espoir :
— Alors, tu saurais déboucher un évier ? Celui de la salle de bains est bouché depuis des lustres, j’ai mis des produits, mais ça ne fait rien. Le proprio ne veut pas appeler un plombier, il dit que ce n’est pas à sa charge et que c’est sûrement mes cheveux le problème.
Le contraire m’aurait étonné, vu sa crinière à la Julia Roberts. Je n’oublierai jamais ses hauts le cœur quand j’ai retiré l’énorme bouchon visqueux. Elle se tenait à l’encadrement de la porte et répétait “C’est dégueulasse, je vais gerber.” J’ai beaucoup ri ce jour-là. Il semblerait que ça lui ait plu, puisque ça fait maintenant trois mois et demi qu’on partage le quotidien l’une de l’autre.
J’ai eu de la chance de la trouver. C’est elle qui m’a parlé de ce bar, le Malone’s, qui cherchait une barmaid. J’avais désespérément besoin d’un travail, et j’aurais pris n’importe quoi pourvu que ça me permette de payer mon loyer en attendant de lancer ma petite affaire. Quand je me suis présentée au bar, le patron, Stan, un grand costaud à la cinquantaine bien tassée, m’a tout de suite fait passer derrière le comptoir.
— Je veux voir comment tu te débrouilles avec les clients. Aucune importance que tu ne saches pas préparer un cocktail, tu apprendras. Mais le sourire commerçant, on l’a ou on ne l’a pas. Ça ne s’apprend pas.
Heureusement, je suis d’un naturel jovial et engageant. Ma mère dit de moi que je suis un rayon de soleil. Après une demi-heure de service, j’étais prise à l’essai. Deux semaines plus tard, j’étais engagée.

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