Premier jour 2/2

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À la fin de la journée, la maison est presque vide. Ne reste que les meubles dont Madame Gardner aura besoin à son retour et sur lesquels elle a collé des post-it avec la mention “garage”. La petite table de la cuisine et ses deux chaises, un fauteuil, son lit et quelques autres. Nate les y remisera dès le lendemain et les travaux pourront commencer.

Dieu merci, je ne travaille pas au bar ce soir. Dan assurera mes services ces prochaines semaines, en contrepartie, je prendrai ses week-ends. Je m’installe donc dans la balancelle pour profiter des derniers rayons du soleil, et pousse un soupir de soulagement en m’asseyant. Ma première journée s’est bien passée, c’est tout ce qui compte pour moi en cet instant.

Je caresse la chaîne froide, grattant la peinture écaillée avec l’ongle de mon pouce, et ramène mes genoux contre ma poitrine. Une trouée dans les arbres dévoile un bout du fleuve Hudson ainsi que les collines en arrière-plan, où le soleil rasant joue sur les reliefs, entre ombre et lumière. Les branches commencent à se parer aux couleurs automnales, en camaïeux de vert et d’orange. Le gazouillis des oiseaux me berce. Je suis bien.

M’interrompant dans ma contemplation, Nate sort de la maison, un énorme mug dans chaque main. Des mèches châtain s’échappent de son chignon, lui donnant un petit air farouche. Il me tend une tasse fumante.

— Pomme cannelle.

— J’adore ! Ma mère en fait des tartes à se damner.

La balancelle grince quand il s’assoit.

— On a bien bossé.

— Oui, je suis contente.

— Tu es impressionnante Amy ! Qui aurait cru qu’une si petite chose cacherait une telle force ?

Je souris mais ne réponds pas, et reporte mon attention sur le jardin, qui scintille sous la lumière du couchant. Comme si des milliers de pépites d’or brillaient dans les arbres, projetant leur éclat dans tous les sens.

— Tu as vu ces couleurs ?

— C’est magnifique, oui.

Après un silence, je demande :

— Et sinon, tu fais quoi dans la vie ?

— De la gestion de patrimoine.

Devant mon air interrogatif, il explique :

— En gros, on fait gagner de l’argent à des gens qui en ont déjà beaucoup. On investit pour eux dans l’immobilier, ou en bourse. Ce n’est pas très passionnant.

— Passionnant, je ne sais pas, mais ça a l’air important. Et compliqué.

Une petite moue me répond avant lui.

— Ça paye les factures. Et puis, je ne sais faire que ça.

— Ça fait longtemps ?

— Oh, une éternité. Quinze ans.

— Mais… attends ? Tu as quel âge ?

— Trente-et-un.

— Je ne savais pas que tu étais si vieux.

Il ricane, les yeux rivés sur ses mains, qu’il frotte lentement l’une contre l’autre.

— Et toi ?

— Vingt-cinq.

— Ah ! Tu verras, ça passe vite. Tu te couches un soir à vingt-cinq ans, tu te lèves le lendemain, tu en as déjà trente-et-un, et tu te demandes ce que tu as fabriqué tout ce temps.

Je pouffe et me plaque la main sur la bouche.

— Pardon ! Je ne veux pas avoir l’air de me moquer mais… c’est vraiment un discours de vieux, ça. Du genre “l’âge, c’est dans la tête”. Non ?

Son rire me saisit. Il éclate sans prévenir et résonne sous le porche. Un rire franc, jovial, à l’opposé du Nate discret que j’ai côtoyé toute la journée. Il y a un truc dans ses yeux. Une sorte d’éclat de je ne sais quoi. C’est très… Ça y était déjà ? Peut-être. Non. Non, c’est sûr que non. Je n’aurais pas pu le manquer.

Je m’aperçois que je le fixe et détourne le regard. On parlait de quoi ? Merde ! Nos âges. Mais encore ? Ah, oui ! Son travail. Son travail qui ne le passionne pas.

— Pourquoi tu restes ? Si ça ne te plait pas.

Son rire s’éteint d’un coup. Je regrette ma question en voyant disparaître son sourire.

— Désolée, c’était un peu indiscret.

Il me jette un regard avant de retourner à la contemplation de ses mains.

— Non. Il n’y a rien de secret.

Il soupire.

— C’est plus compliqué que ça malheureusement. Je n’ai pas… vraiment choisi. C’était la boîte de mon père. Mais ce n’est pas important. L’important, c’est que je peux prendre plusieurs semaines de congés d’affilée, sinon je ne serais pas ici, à dire des trucs de vieux. J’ai une super équipe. Ça, c’est vraiment cool. Et puis… Je les connais depuis tellement longtemps. Ils sont un peu comme une deuxième famille.

Il manque le “mais” et la réponse à ma question, accessoirement. Je ne veux pas paraître insistante, encore moins le mettre mal à l’aise. Alors je ne creuse pas plus. Contre toute attente, c’est lui qui ajoute :

— C’est juste que parfois… je me demande si c’était ma voie. Bon, et toi ? Comment on en arrive à pouvoir assumer ça à seulement vingt-cinq ans ?

Il englobe la maison comme si elle était quatre fois plus grande qu’en réalité. Je suis soulagée de constater qu’il se rend bien compte de la masse de travail qui nous attend. Du changement de sujet aussi.

— Ça ne s’invente pas, mon père. Chez nous, c’est l’entrepreneur du coin. Il sait tout faire et il m’a toujours emmené sur ses chantiers. Quand j’étais petite, il me mettait un marteau dans les mains, et je jouais à planter des clous dans une planche. Quand j’y pense… Plus personne ne ferait ça aujourd’hui.

— Oui, mais c’est bien. Ça a fait de toi une dure à cuire.

— C’est vrai. Je me souviens d’une cabane à oiseaux que j’ai fabriquée, je devais avoir sept ou huit ans. Il m’a laissé la scie en me disant : “Tu avais dix doigts en te levant, tâche de toujours les avoir en te couchant.”. Quand il a raconté ça à ma mère le soir, elle lui a passé un sacré savon.

Le soleil a disparu depuis longtemps derrière les collines et il fait nuit noire quand je rentre à la maison, fourbue mais sereine, et impatiente d’être à demain pour démarrer les travaux.

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