Chapitre 4 - Alliance
Le silence s’était abattu sur le groupe comme une chape de plomb. Seul le bruissement du vent dans les feuillages troublait le crépuscule qui enveloppait l’atmosphère de ses teintes rougeoyantes. Le soleil couchant projetait des ombres déformées sur le sol irrégulier de la clairière. Felicia dévisageait Winifred avec méfiance. Cet homme venait de leur déballer une histoire complètement insensée : une relique - ce morceau d’écorce étrange - lui parlait et lui avait soufflé de rejoindre la Tour des Cieux, un monument mythique dont on ne croyait plus l’existence depuis des millénaires. Il s’agissait, d’après la légende, d’une tour gigantesque qui permettait d’atteindre le lieu de vie des premiers Dieux, autrefois Hommes, qui étaient montés de la Terre au Ciel quand leurs pouvoirs avaient atteint leur apogée. Felicia avait déjà entendu cette histoire des centaines de fois de la bouche de la doyenne de son village d’enfance. Et voilà qu’un garçon prétendait vouloir rejoindre cet endroit ? Et qu’il les avait cherchés, elle et Asbel, comme si tout cela était écrit d’avance ? Elle croisa le regard d’Asbel. Il n’avait pas encore dit un mot depuis son retour, mais elle devinait très clairement ce qu’il pensait. Se jeter à corps perdu dans une quête guidée par une voix mystique ne sonnait pas réellement comme une bonne idée, et elle partageait le même avis.
- Et si c’était un piège ? demanda-t-elle enfin.
Winifred sembla prendre l’accusation en plein cœur, au vu de l’expression outrée qui se peignit sur son visage. Il serra les poings en se redressant.
- Un piège ? Pourquoi ? Vous livrer à la garde ? Ils me recherchent aussi !
- Justement, intervint Aristide en s’appuyant nonchalamment contre un tronc. Tu es un atout de choix pour nous traquer. Il suffit qu’un soldat reconnaisse ton visage pour que nous soyons tous jetés aux fers.
- Dans ce cas, nous devons partir. Et maintenant, coupa Sibius d’un ton tranchant.
Il pointa du doigt l’orée de la forêt lorsque tous les regards se tournèrent vers lui.
- L’alerte a été sûrement déjà été donnée. Dès l’aube, la garde nous cherchera aux quatre coins de la forêt.
Un silence pesant s’installa de nouveau et Felicia sentit son souffle se bloquer dans sa poitrine. C’était insensé, complètement insensé. Asbel posa une main ferme sur son épaule et baissa ses yeux noisette vers elle pour rencontrer ses prunelles disparates.
- Tout ce que nous voulons, c’est reprendre une vie normale et régler ce…malentendu, dit l’épéiste, tendu, nous ne viendrons pas avec toi. Ton histoire ne nous concerne pas.
- Il y a un soucis, fit Aristide en jouant avec une bouton de sa chemise, j’ai été accusé de meurtre. Felicia m’a libéré. Il vous sera impossible de la blanchir de ce crime sans avoir prouvé que je suis innocent. Elle est, théoriquement, une complice à l’évasion d’un criminel.
- Il a raison, et vous le savez, intervint Winifred, heureux d’avoir un soutien autre que son garde du corps.
Sibius plissa les yeux avec méfiance.
- Et tu l’es ? Tu es innocent ?
- Bien sûr que oui ! Je suis victime d’un complot. (Il fit un geste théâtral, la main sur coeur) Croyez-vous vraiment qu’un si bel homme pourrait commettre un meurtre sanglant ?
- Ça arrive souvent dans les histoires, qu’un si bel homme soit un meurtrier sanguinaire, marmonna Felicia, lassée de ses pitreries.
- J’ai quelque chose à vous proposer, coupa Winifred avec aplomb, laissant sa timidité de côté pour quelques instants.
Ils turent tous de nouveau, désireux de mettre fin à cette situation catastrophique.
- Je crois que votre seule solution, pour le moment, est de m’accompagner, continua-t-il en faisant les cent pas, la…relique a insisté pour que je vous trouve. Je ne peux vous forcer à rien, mais je peux vous dire ce que j’ai entendu de l'Écorce.
Les autres restèrent silencieux et attentifs.
- Elle m’a montré le Pantheon. Le vrai, pas celui des mythes. Celui qui était là, bien avant la montée de la Brume. J’ai vu Uran’Samar, à l’époque où les Dieux étaient encore sur Terre… Puis, je vous ai vus, vous.
- Nous ? Tu divagues complètement, c’est insensé !
- Non, rétorqua-t-il sans se démonter, je t’ai vue toi, entourée de flammes incontrôlables. J’ai vu Asbel, cerné par les ombres et Aristide errant entre deux miroirs. Brisé mais toujours vivant.
Asbel sentit un grand froid monter le long de sa colonne vertébrale. Il savait. Il savait ce qui enflait, grandissait en son sein depuis des mois. Il croyait que seule Felicia était au courant.
- L'Écorce m’a dit de vous trouver, et vous emmener avec moi au Pantheon. Sans vous, ma quête ne pourra pas s’accomplir et le monde se retrouvera de nouveau déchiré. Et nous aurions droit à un nouveau Cataclysme. Sans vous, je n’y arriverai pas…
- Tu voudrais qu’on te suive selon la foi d’un vieux bout de bois magique ? C’est complètement absurde, coupa Asbel froidement, et ce n’est pas ça qui nous permettra de nous innocenter.
- Nous avons tous vu que la magie dégénère déjà. Nous avons eu les premières preuves avec l’attaque des Démons, ajouta Aristide, conciliant. Avec la nature qui se flétrit et les animaux maudits. Je peux vous assurer qu’il se passe quelque chose de pas net, et que cela dure depuis déjà plusieurs mois.
- Vous pensez que nous rendre au Pantheon pourra nous aider ? demanda Felicia.
- Si vous cherchez des réponses, le Pantheon est peut-être le seul endroit où on pourra en trouver, intervint Sibius, qui avait été silencieux jusqu’à maintenant.
Winifred les regarda tous, un à un, décelant l’hésitation dans les yeux d’Asbel, la perplexité dans ceux de Felicia et toute l’attention d’Aristide, qui l'encouragea d’un signe de tête. Il avait au moins gagné un compagnon de voyage, pour sûr.
- Je ne vous promets pas une paix immédiate, ni la rédemption. Mais je peux vous offrir un but et un chemin pour échapper à cette traque qui s’annonce difficile, termina le jeune homme blond en fermant les paupières, craignant la réponse de ses pairs.
- Tout ça…ça fait beaucoup à avaler, dit finalement Felicia calmement. J’aimerais avoir plus de temps pour y réfléchir.
- Sauf que nous ne l’avons pas.
Asbel se détourna légèrement.
- Felicia, je peux te parler ? En tête-à-tête.
La jeune femme suivit son compagnon un peu plus loin, laissant les autres dans leurs propres pensées. La nuit avait étendu son voile sur la forêt désormais, et seules des lucioles éclairaient faiblement le lieu. Les traits d’Asbel étaient tirés. Il chercha le regard bigarré de Felicia dans la pénombre.
- Ce qu’il a dit à ton propos, commença finalement la jeune femme, il disait vrai. Il sait pour l’Ombre.
Asbel hocha lentement la tête en frottant son menton légèrement barbu.
- Je pense que nous devrions aller avec lui, asséna-t-il sans détour.
- Et qu’est-ce-qui nous dit qu’aller avec lui va arranger quoi que ce soit ? demanda Felicia, sceptique.
- Tu vois une autre option ? Pour l’instant, on n’a rien. Je pense que nous devrions le suivre…et faire un crochet par Mistharbor pour voir ma tante. Elle saura nous aider.
Felicia se tut, car elle savait pertinemment qu’il avait raison. A part se cacher comme des rats dans un trou, quelle autre option avaient-ils ? Jamais la Garde ne les croirait s’ils débarquaient avec Aristide pour clamer leur innocence. Après tout, c’était un fait : Felicia avait libéré un prisonnier qui allait certainement être exécuté. Elle était une criminelle. Cela reviendrait à se jeter dans la gueule du loup. En vérité, le seul innocent dans toute cette histoire, c’était Asbel qui était simplement accusé d’une complicité qui n’était pas réelle.
- Je suis désolée d’avoir agi sur un coup de tête, soupira Felicia en massant ses tempes. Si je n’avais pas libéré ce type, on n’en serait pas là. Mais il avait l’air si sincère, et j’ai trouvé tout ça si…injuste. Je le crois quand il dit qu’il est innocent. Je n’ai pas entendu une once de mensonge dans sa voix.
- Ce que tu as fait, c’était complètement stupide, grommela Asbel avec un air plus qu’agaçé. Mais c’est fait. Et je te connais assez pour savoir que tu n’aurais pas pu l’écouter parler puis le laisser crever. Même si ce gars parle aussi bien qu’un charmeur de serpents.
Un petit silence s’installa entre eux et Felicia posa son front contre l’épaule d’Asbel. Elle avait mal au crâne.
- Alors tu veux qu’on suivre Winifred ? On a déjà assez d’ennuis comme ça. Je ne sais pas si c’est une bonne idée.
- Ce gamin est bizarre, mais il sait des choses. Il sait pour l’Ombre, Felicia, et je pense que c’est plus que suffisant pour le prendre au sérieux. On est liés à cette histoire, que tu le veuille ou non. Je la sens grandir en moi, s’agiter. J’ai besoin d’en savoir plus avant que ça me dévore de l’intérieur.
Elle leva la tête vers lui. Ils faisaient presque la même taille, elle n’avait donc qu’à incliner un peu le menton pour croiser ses prunelles sombres.
- Et toi aussi, ça te concerne. Tu pourrais en savoir plus sur tes origines, reprit-il avec douceur. Une occasion comme ça ne se présentera pas de nouveau. On ne peut pas commencer une fuite en cercle, comme ça, car on sait tous les deux que ça nous mènera à l’emprisonnement, voire à la mort.
Felicia fit les cent pas un moment, silencieuse, les yeux baissés.
- Ok, céda-t-elle finalement, je te suis. Je te suivrai même dans la Brume, jusqu’au bout du monde. Jusqu’aux Dieux s’il le faut.
Il lui tendit son poing et elle tapa dedans avec le sien.
- Tant qu’on est ensemble, souffla-t-elle, ce sera moins difficile.
- Tu peux compter sur moi. Même si tu adores prendre des décisions irréfléchies sans me consulter avant, répondit Asbel avec un air à la fois moqueur et accusateur.
Elle lui jeta un regard blasé.
- T’es pas obligé d’en rajouter une couche, j’ai compris.
L’épéiste la poussa dans une accolade bourrue et elle faillit cracher ses poumons.
- Ouais, ouais. Allez, on y va.
Ils rejoignirent les trois autres, qui avaient l’air de s’ennuyer à mourir.
- Bon, vous avez fini vos messes-basses ? siffla Sibius, acerbe. Je vous rappelle que nous n’avons que peu de temps.
- Nous venons avec vous, dit Felicia en ignorant la remarque du garde du corps. Mais nous avons une condition : il nous faudra faire un passage à Mistharbor pour consulter quelqu’un.
- Vraiment ? Mais n’est-ce-pas trop…dangereux ? balbutia Winifred, incertain.
- Elle est la seule qui pourra nous apporter une aide précieuse. C’est à prendre ou à laisser.
- Je vote pour, dit Aristide avec entrain. Toute aide nous serait bénéfique, surtout de ta tante, qui a l’air très…commode !
- Elle n’est pas commode, répondit Asbel avec froideur. Mais elle en sait un paquet sur la vieille magie et l’Ancien Monde. Si on veut avoir une chance de rester en vie, on a grand intérêt à lui parler.
- S’il c’est ce qu’il nous faut, alors nous le ferons. Je ne vous demande pas de me suivre aveuglément…je vous propose de marcher à mes côtés, uniquement parce que vous sentez qu’au fond de vous, c’est ce qu’il faut faire et que ça en vaut la peine.
Felicia et Asbel hochèrent la tête de concert et Aristide tapa dans ses mains, un sourire espiègle s’étirant jusqu’à ses yeux.
- Bien ! Et si nous nous mettions en route alors ?
- Je suggère que nous quittions Cyradorn pour rejoindre le port le plus proche, à l’Est, afin de rejoindre l’archipel des Saikar, exposa timidement Winifred, nous pourrions atteindre facilement Kaolun et ses Grandes Archives.
- Pourquoi tu veux t’attarder là-bas ? s’enquit Asbel en fronçant les sourcils.
- Réfléchis, intervint Sibius d’un ton arrogant. Ils ont beaucoup de documents anciens à propos du Pantheon et de l’Ancien Monde. Ta tante en sait peut-être beaucoup, mais elle doit manquer de certaines informations.
Felicia hocha la tête tandis qu’Asbel se renfrognait, mécontent du ton que prenait Sibius avec eux. L’envie de lui envoyer son poing dans le visage ne manquait pas. Mais l’heure n’était pas aux querelles puériles.
- Traverser Velmoria ne sera pas simple, ajouta le garde du corps en s’adoucissant un peu. Mais je connais plutôt bien ce royaume, alors je saurais nous guider.
Ils se mirent en route peu de temps après, essayant de s’éloigner le plus possible de la zone de recherche de la Garde de Durnstall. Le trajet se fit d’abord dans un silence gêné, mêlant timidité mais aussi méfiance. La peur d’être repérés, d’être traqués les suivait comme une ombre, silencieuse mais persistente. Le seul qui semblait à l’aise était Aristide, dont le visage affichait toujours cette tranquillité profonde, cette nonchalance qui paraissait presque outrageante aux yeux d’Asbel. Comment ce type pouvait-il avoir l’air si tranquille alors que son amie s’était condamnée pour le sauver ? Il avait conscience que l’homme s’était déjà excusé et était prêt à donner de sa vie et de son expérience pour payer sa dette, mais il ne pouvait pas s’empêcher de se méfier. Il avait confiance en l’instinct que Felicia avait envers les gens : quand elle sentait qu’une personne mentait ou était foncièrement mauvaise, il la croyait. Mais avec Aristide, c’était différent de d’habitude.
L’aube pointa alors le bout de son nez. Ils avaient passé la frontière depuis plusieurs heures déjà, et s’étaient cachés à plusieurs reprises des allers et venues de la Garde. Le signal avait déjà été transmis aux frontières. Cependant, ils avaient une bonne longueur d’avance et il n’avait pas été difficile de contourner la surveillance.
Cyradorn était une belle région, tout comme le royaume de Velmoria, qui semblait figé éternellement dans le plus bel automne. Ses couleurs chatoyantes s’accordaient parfaitement aux premières lueurs du jour et, malgré leur couleur brun-orangé, la végétation paraissait forte et vivante. Des champs s’étendaient à perte de vue autour des petits villages et la capitale, Valmor, était une cité grouillante, vive et aux passages nombreux. Mais les terres, autrefois fertiles, semblaient rongées par quelque chose d’inhabituel. Désormais, même les oiseaux se taisaient et cela fit frissonner Sibius. Les arbres ne semblaient plus aussi forts et vivants qu’auparavant, leurs couleurs devenues fades. Velmoria entier avait l’air d’avoir profondément changé depuis son enfance. Tandis que le groupe progressait vers la seconde plus grande région du royaume, là où la capitale siégeait, le changement se fit plus oppressant. Autrefois royaume en paix, Velmoria n’était plus qu’ordre et suspicion. A chaque relais, ils croisaient des patrouilles, des avis de recherches, des yeux curieux et scrutateurs. Ils durent se faire discrets comme des souris, payer le silence des plus avides. Le moindre faux pas, et ils rejoindraient tous la prison la plus proche.
Leur périple forgea entre eux un étrange lien, malgré les discordances de personnalités. Un accord tacite, une solidarité plutôt bancale mais tenace, née des cendres de la méfiance et de décisions précipitées. Felicia se surprenait parfois à se chamailler avec Aristide entre deux pauses, et Asbel jeter des regards en coin à Winifred. Sibius, lui, se contentait d’être lui-même : arrogant, silencieux, solide comme une montagne. Entre deux silences et des repas bons mais frugaux, une fragile confiance s’installa et, petit à petit, la méfiance s’effaça au profit de sentiments plus positifs.
Lorsque la mer leur apparut enfin, à l’horizon, un souffle de soulagement les traversa. Le port de Théléris, lové dans une crique sujette aux vents capricieux, offrait un tumulte plutôt rassurant. L’endroit semblait pour le moment épargné par le brouaha du reste de la région. Marchands, marins et contrebandiers s’y mêlaient dans une joyeuse confusion tandis que les habitants, eux, semblaient habitués à cette cacophonie ambiante. Trouver un navire prêt à les emmener vers l’archipel des Saikar ne fut pas simple, les traversées étant rares et coûteuses. Le groupe se déplaçait parmi la foule entre les quais, assommés par les cris des marins. L’odeur du sel et du poisson s’insinua dans les narines de Felicia, qui se sentit d’un coup presque comme chez elle. Elle observait les navires aux voiles déchirées, d’autres flambant neuves. Tout ce joyeux chaos lui plaisait et lui rappelait son enfance. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas eu l’occasion de naviguer sur la Mer des Brumes, et cela lui avait manqué.
- Je me demande si nous trouverons un navire ici, dit Winifred en fronçant le nez. On dirait que la moitié d’entre eux fuient la guerre et que l’autre moitié ne sait même pas où elle va !
- Parfait. Ça nous fait au moins un point commun, répondit Asbel, pince-sans-rire.
- Après, on cherche pas un navire de croisière. Juste quelque chose qui flotte, qui pue pas trop et qui accepte des passagers discrets. Très, très discrets.
- Discrets ? répondit Sibius avec sarcasme. Felicia, notre groupe est tout sauf discret.
- Je peux toujours prétendre être un marchand d’épices, pouffa Aristide. Je suis très fort pour ça.
- Ce serait crédible…si tu regardais pas chaque passant comme s’il allait t’empoisonner !
- Moi ? Je fais ça, moi ?
Asbel posa une main sur les épaules d’Aristide et Felicia, le visage crispé d’agacement. Les deux baissèrent la tête, frissonnant. Asbel pouvait être terrifiant quand il s’y mettait.
- Commencez pas, vous deux. On se concentre. Il y a forcément quelqu’un prêt à fermer les yeux contre quelques pièces. Ou quelques promesses.
- Ou contre des menaces, ajouta la magicienne avec un sourire carnassier.
- On ne va pas menacer quelqu’un de nous emmener, s’indigna Winifred. Ce serait comme hisser un drapeau sur notre tête et indiquer notre position à la Garde !
- T’inquiète, petit prince, on ne va menacer personne. Celui-là, là-bas. Il a l’air solide.
Ils se tournèrent comme un même homme vers un navire long et effilé, dont les voiles gris perle avaient été renforcées de coutures en cuivre runique. Des bandes d’un tissu irisé, cousues avec la base des voiles, aidaient à répartir la puissance du vent lors de la navigation. Son bois était peint d’un bleu sombre comme la nuit et ses planches alternaient avec des plaques de métal renforcé, gravées de runes illuminées, pulsant au rythme d’un cœur puissant. La proue donnait la sensation que le navire courait à toute vitesse sur la Brume, sa tête de loup chimérique ouvrant sa gueule face à l’horizon. Des petites cheminées en cuivre expulsaient régulièrement une vapeur tiède. Enfin, à l’arrière, une large roue à aubes demeurait immobile, neuve et reluisante sous le soleil de la mi-journée.
- Il s’agit du Vent-Azur, leur apprit Sibius en plissant les yeux. Mauvaise réputation. D’après les rumeurs, son capitaine aurait été banni de trois ports principaux. Et son second mangerait des rats crus pour le souper.
- J’en pense que c’est parfait, répondit Aristide avec un sourire malicieux.
- Vous…vous êtes sûrs ? Il a l’air peur fréquentable. C’est peut-être un pirate.
- C’est pile ce qu’il nous faut. Quelqu’un de trop respectable pourrait griller notre couverture, dit Felicia, pragmatique.
- Je ne suis pas sûr qu…essaya le garde-du-corps, consterné.
Aristide fit le premier pas en avant, enjoué.
- Si je me fais empaler par un crochet de pirate, je n’aurai au moins plus besoin de porter mon sac.
- Si on crève tous, c’est toi qui porteras nos bagages dans l’au-delà, rétorqua Asbel en le talonnant. Allez, allons leur parler.

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