Chapitre 3 : Une étrange journée
Le lendemain, je pris mon temps pour me lever et me préparer, même pour un dimanche, car la météo était vraiment mauvaise pour la saison, automnale même, alors que le bulletin régional de la veille au soir avait prévu du beau temps. Une pluie drue, froide, énervante, tombait sans discontinuer et le ciel était sombre, d’un gris noir, où ne perçait aucune chaude lumière solaire.
Pour ma part, l’atmosphère était étrange, perturbante. J’avais l’impression que l’air était parcouru d’électricité, que je la percevais au plus profond de moi, et ma magie réagissait à tel point que je n’arrivais pas à me concentrer sur quoi que ce soit. Mon corps semblait osciller entre froid et chaud : c’était vraiment singulier. Je n’avais jamais éprouvé une sensation similaire.
Par conséquent, la matinée se déroula difficilement, et je vis arriver midi avec beaucoup de soulagement. Afin de détacher mon esprit de ces perceptions, je me restaurai tranquillement, puis je tentai de me mettre un peu au travail, puisque le ciel menaçant ne me donnait pas envie d’aller faire une excursion, même en voiture. Finalement, comme je ne parvenais pas à avancer dans ma traduction, je préférai passer ma fin de journée à broder un peu un dessus de coussin devant la télévision. J’arrêtai un moment pour dîner d’une soupe de légumes — vu le temps, un plat chaud convenait tout à fait ! —, puis je repris mon ouvrage. Cette activité simple, manuelle que j’affectionnais particulièrement et qui ne demandait qu’un peu de concentration et pas de grande réflexion — puisque je n’avais qu’à suivre le modèle — était destinée à me détendre un peu, mais cela ne commença à agir vraiment qu’à la tombée de la nuit, et surtout lorsque cette pluie se calma enfin.
Lorsque j’allai dormir, je me doutais que ce ne serait pas une nuit reposante. Et en effet, elle fut entrecoupée de réveils soudains et de courts laps de sommeil : elle se révéla pénible pour mes nerfs, même si heureusement elle se passa sans cauchemars.
Ce fut une nuit aussi bizarre que la journée qui l’avait précédée.
Au matin, comme la veille, je rencontrai des difficultés à amorcer ma journée : mon corps et mon esprit étaient complètement déroutés.
Quand le petit Julien, le petit-fils de Mme Brachet, vint me déposer le journal — qui avait été lu par toute la famille au cours du week-end —, comme tous les lundis matin avant d’aller à l’école, il ne put s’empêcher de me dire que j’avais une tête bizarre. Mais avant qu’il n’ait commencé à bavarder plus, sa maman l’avait rappelé à l’ordre d’un coup de klaxon énergique ! Il était parti en courant, et sa maman et moi nous nous étions saluées par un signe de la main. Cependant, ce fut cet interlude agréable qui me permit de démarrer ma journée.
Je me mis à lire le journal pendant le petit déjeuner, que j’avais fait copieux, car j’avais le sentiment de ne plus avoir d’énergie, d’être complètement épuisée. Je tournai les pages machinalement, quand je tombai sur un article qui m’interpella : un éleveur d’un petit hameau voisin avait trouvé vendredi dernier plusieurs de ses vaches égorgées, voire dépecées, par des animaux sauvages. La scène qui était décrite ressemblait à une « véritable boucherie », pour reprendre l’expression du journaliste, et il y était aussi mentionné que les morsures n’étaient ni celles d’un chien ni celles de tout autre carnassier de la région. au contraire les traces relevées sur le sol étaient humaines. La gendarmerie menait l’enquête, même si tous ces éléments rendaient ces événements par trop mystérieux.
À la lecture de cet article, j’analysai très vite tous ces indices. Je ne voyais qu’une seule créature qui puisse agir de cette sorte, avec ces détails : morsures animales et empreintes humaines, toutefois elle appartenait au monde de la magie, et n’opérait, si elle n’en sortait, que dans des lieux reculés, jamais près des hommes. Toutefois, franchir un portail n’était pas à leur portée.
Je posai le journal un instant pour dresser un rapide bilan : un vampire dans le village voisin, des ogres ou des loups-garous aux alentours, même si leurs présences me paraissaient inopportunes… Mes conclusions étaient sans doute trop hâtives… Je secouai la tête.
Les prochains mois allaient devenir très singuliers, si cela continuait ainsi. Cependant, je me trompai peut-être…
Ayant une nouvelle idée, je repris le journal pour le parcourir de nouveau, toutefois cette fois-ci avec promptitude : je n’y lus aucune mention de mort humaine suspecte. Donc le vampire ne se nourrissait sans doute pas dans les environs. J’allai chercher les journaux de ces trois dernières semaines, que j’avais laissés sur un coin du buffet de la cuisine, et je n’y trouvai rien d’anormal non plus. Cela me semblait vraiment étonnant, alors qu’il y avait un vampire dans les environs : il ne pouvait pas rester aussi longtemps sans boire du sang. Mais sans doute possédait-il un véhicule qui lui permettait de se mouvoir sur un plus large périmètre, sans compter qu’il devait, comme ses congénères, être capable de se déplacer très vite ! Il fallait attendre pour avoir davantage de précisions…
J’abandonnai tout en plan pour revenir à des considérations plus habituelles. Comme cette journée ressemblait vraiment à celle d’un mois de mai, j’achevai mes tartines et mon chocolat, je rangeai la vaisselle dans l’évier et la nourriture restante dans le frigo, puis j’allai dehors jardiner un peu, afin de profiter du calme ambiant revenu et de la chaleur naissante. Je ne rentrai dans la maison que pour prendre mon repas, ensuite je m’installai sur ma table de jardin pour travailler. Je m’efforçai de rattraper le retard accumulé la veille, et par une routine d’occuper mon esprit.
Pour l’instant, tout paraissait redevenu familier, toutefois j’avais quand même l’impression que ce qui était arrivé le jour précédent allait se reproduire. Cette certitude inexplicable ne me quitta pas de tout le reste de la journée : je verrais bien si elle se confirmerait. Je pus travailler toute l’après-midi, et même jusque tard dans la soirée, puis je me couchai, laissant mes interrogations pour plus tard.

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