Chapitre 3 : La prophétie des dieux

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Ce fut trois jours après le couronnement de Suchong que le grand prêtre demanda une audience privée. Il fit préciser également qu'il souhaitait la présence du prince Muon. Les deux frères s'étaient donc retrouvés dans un des salons des appartements de l'empereur. Quelques gardes se trouvaient avec eux : l'empereur demeurait rarement seul. Même dans les moments les plus intimes, des gardes n'étaient jamais loin. Et s'ils n'étaient pas à portée d'yeux, ils l'étaient d'oreilles.

Le grand prêtre était accompagné de deux autres prêtres, mais il leur demanda de demeurer à l'extérieur de la pièce. De même, après s'être incliné devant l'empereur et son frère, il déclara :

- Votre Majesté, j'ai demandé un entretien privé. Pouvez-vous donner l'ordre aux soldats de quitter la pièce ?

Muon jeta un regard à son frère. La demande était exceptionnelle, il le savait pertinemment. Surtout pour un tout jeune empereur. Mais Suchong accepta et ils se retrouvèrent tous les trois. Le jeune empereur était assis, son frère se tenait debout à sa gauche et le grand prêtre leur faisait face, également debout.

- Merci, votre Majesté. Ce dont j'ai à vous faire part ne peut être entendu que de vous seuls.

Suchong demeurait impassible alors que la situation intriguait Muon au plus haut point. Son frère semblait comme détaché. Peut-être était-ce une façon pour lui d'endosser son nouveau rôle. Le grand prêtre poursuivit :

- Vous le savez, Majesté, et vous, Prince Muon, nous, prêtres, avons été reconnus par les dieux et nous sommes habilités à recevoir leurs messages. Depuis trois jours avant la mort de votre père, j'ai commencé à avoir des visions. Et elles allaient toutes dans le même sens, sans oublier que nous nous trouvons à une période très particulière.

Il marqua alors une courte pause, regarda tour à tour les deux frères, puis reprit :

- Les étoiles sont en train de s'aligner. Une prophétie s'annonce.

- Et que dit-elle ? demanda Suchong avec intérêt. J'espère que vous nous apportez de bons signes !

Le grand prêtre le fixa avant de poursuivre :

- La prophétie se décline en deux versants. C'est pourquoi j'ai demandé à être entendu de vous deux. Car elle vous concerne tous les deux. Permettez votre Majesté, que je m'adresse d'abord au Prince Muon.

- Faites... fit Suchong en accompagnant ses propos d'un geste lent, presque las.

- Prince Muon, puis-je vous demander si vous portez la marque ?

Muon frémit. Personne dans son entourage, pas même son frère, ne connaissait l'existence de cette marque. Les deux seules personnes à l'avoir vue étaient Eni-Ja à qui il avait été impossible de la cacher puisqu'elle était apparue quand il avait six ans, et Hoyong qui l'avait vue par hasard, un jour qu'ils combattaient ensemble et qu'il avait dû retirer les longs bracelets de cuir qu'il portait autour des poignets. Ces bracelets, tous les soldats en avaient pour protéger leurs avant-bras. Mais celui qui couvrait le poignet gauche de Muon n'était pas qu'une protection : il cachait aussi la marque, qui aurait pu passer pour une cicatrice mal refermée, une longue estafilade qui partait de son poignet et courait jusqu'au milieu de son avant-bras.

Comment le grand prêtre pouvait-il savoir ? Il n'officiait même pas quand il était enfant ! Il n'avait pu en avoir qu'une vision... Cela impressionna fortement l'adolescent. Il s'inclina avec respect et dit :

- En effet, grand prêtre. Voulez-vous la voir ?

- Je la vois mieux que si vous me la montriez, votre Altesse, répondit celui-ci avec un mince sourire. Mais je pense en effet que vous devez la montrer à votre frère.

Muon retira alors son bracelet de cuir et présenta son poignet gauche à Suchong. Celui-ci hocha la tête, puis il s'apprêta à poser une question, mais le grand prêtre ne lui en laissa pas le temps. Il se dit qu'il pourrait toujours interroger son frère plus tard à ce sujet. Il se sentait cependant ennuyé et presque vexé : Muon lui avait caché quelque chose ! Alors qu'ils étaient jumeaux et si proches... Mais il abandonna vite ces pensées pour se concentrer sur les propos du grand prêtre, et d'autant plus que ce dernier s'adressait désormais plus particulièrement à lui.

- Votre Majesté, Prince Muon, vous connaissez la légende qui rappelle les fondements de notre dynastie.

- Oui, répondirent-ils d'une même voix.

- Ce n'est pas qu'une légende, dit-il d'une voix très grave. A intervalles réguliers, la dynastie doit se régénérer pour perdurer. Et c'est votre tour, Majesté.

- Comment cela, c'est mon tour ?

- C'est en effet à votre tour d'épouser une descendante d'Yul, de la première dynastie.

Le silence suivit ces propos. Muon n'osait pas regarder son frère. Celui-ci demeurait silencieux, comme plongé dans ses pensées. Puis il éclata d'un grand rire.

- Ce n'est pas le plus difficile à vivre ! Les descendantes d'Yul sont réputées pour être parmi les plus belles femmes du monde...

- Il vous faudra l'épouser, reprit le grand prêtre, ignorant la remarque du jeune empereur. Et qu'elle vous donne un héritier avant que la lune rouge ne revienne. Soit dans dix ans.

Muon frémit. Selon les légendes, la lune rouge annonçait une période troublée, difficile. Des récoltes moins bonnes, des invasions, voire des guerres. Dans dix ans, donc ! C'était encore loin, dix ans... Et d'ici là, son frère aurait certainement une descendance. L'empire ne serait donc pas menacé.

- Cependant, comme vous le savez, les descendantes d'Yul sont rares. En trouver une sera difficile...

- Je confierai cela à un homme d'honneur, à de bons soldats. Ils la trouveront aisément. Mais en quoi la prophétie concerne-t-elle aussi mon frère ? demanda l'empereur.

- Elle concerne aussi le Prince Muon, en effet. Car d'ici la même échéance, le Prince doit s'acquitter du droit de mort, chaque jour.

Autant la première partie de prophétie avait provoqué l'hilarité de l'empereur et un léger amusement de son frère, autant cette seconde partie les plongea tous les deux dans l'effroi.

- Etes-vous... commença Muon avant de s'interrompre : il était inutile de demander au grand prêtre s'il était sûr de lui.

- La marque que vous portez en est le signe, votre Altesse, dit le grand prêtre en s'inclinant légèrement. Pour assurer la stabilité de l'empire, il faut non seulement un héritier. Mais aussi la force et l'autorité. L'héritier sera du devoir de l'empereur ; celui de la force, le vôtre. Et pour l'autorité, elle vous revient à tous deux, chacun dans votre domaine.

**

Muon et Suchong fixaient d'un même regard sérieux la porte qui s'était refermée. Aucun des deux n'osait parler. Après avoir annoncé la prophétie, le grand prêtre n'était pas resté longtemps en leur présence, se limitant à quelques propos sur les suites de la cérémonie du couronnement. Et Muon avait alors eu le sentiment qu'il parlait de cela plus pour ne pas les quitter froidement. S'ils avaient été un peu plus âgés, sans doute ne se serait-il pas attardé.

Dans sa tête tournaient les propos du grand prêtre : il était condamné à tuer, chaque jour, un homme ou un animal, sinon l'empire s'effondrerait. Et tuer plusieurs hommes le même jour, au cours d'une bataille, ne l'exonérerait pas d'en tuer un le lendemain. Il allait devenir un boucher. Et quand bien même il avait le goût pour la chasse et pour le métier des armes, il n'avait jamais envisagé d'être un assassin. Mais il n'avait pas le choix : les intentions des dieux étaient parfois impénétrables et les prophéties ne devaient pas être ignorées.

Son frère eut un mince sourire :

- Finalement, la prophétie s'applique bien à chacun de nous deux. Toi, tu as le goût des armes, et moi, celui des belles choses...

- Tu trouves cela réjouissant que de devoir tuer un homme ou un animal chaque jour ?

- C'est ce que font les soldats et les chasseurs, répliqua Suchong.

Muon ne dit rien et haussa les épaules. D'un certain point de vue, son frère n'avait pas tort, mais il avait encore du mal à accepter cette perspective. Le jeune empereur poursuivit :

- Il va falloir maintenant que je trouve une épouse Yul... Elles sont si peu nombreuses qu'on dit qu'elles ne sont qu'une légende. Je vais devoir lancer mes plus fidèles hommes sur leurs traces et d'ailleurs... Il me semble que c'est quelque chose qui pourrait te convenir.

- Aller à la recherche de ton épouse ? s'exclama Muon, un peu consterné par la proposition.

- Oui, fit Suchong en appuyant nonchalamment sa tête sur sa main droite. Tu vas ainsi parcourir le pays avec Yuang-Xi ou d'autres, tu mèneras des combats ou tu pratiqueras la chasse. Tu pourras remplir ta part de la prophétie sans même y penser. Et quand tu auras trouvé la fille Yul, tu me la ramèneras. Je remplirai alors ma part en l'engrossant. Alors oui, cela me convient plutôt bien.

Muon fixait son frère avec un mélange de consternation, d'abattement et d'incrédulité. Comment Suchong pouvait-il tenir de tels propos ? N'avait-il donc rien à faire du consentement de la jeune fille ? Elle n'était pas la fille d'un allié qu'on épouse pour asseoir un échange, un engagement. Elle n'était pas non plus celle d'un ennemi qu'on contraint ainsi à accepter défaite et soumission. Elle était descendante de la première dynastie ! Envoyée des dieux ! Cela lui donnait quasiment le même statut qu'à eux, à savoir enfants d'un empereur. Ils devaient la considérer comme une égale ou presque. Ce que son frère semblait oublier...

Il comprit vite cependant qu'il était inutile d'argumenter avec ce dernier. Celui-ci appelait déjà des serviteurs pour qu'ils apportent quelques rafraîchissements. Et à l'un des eunuques, il fit savoir qu'il avait l'intention de passer la soirée et la nuit avec sa deuxième concubine. Tout cela laissait un goût amer à Muon.

- Veux-tu boire quelque chose, mon frère ? Nous devrions sceller cet arrangement par une coupelle de saké, qu'en dis-tu ?

Muon aurait préféré ne pas boire avec Suchong, mais il ne voyait pas comment faire autrement. Le poids de la prophétie pesait déjà sur ses épaules. Il accepta sans joie les quelques gouttes d'alcool, puis prit congé.

**

En quittant les appartements de l'empereur, il retrouva Hoyong. Son air sombre alerta aussitôt son ami :

- Votre Altesse, que se passe-t-il ? Vous avez le regard chargé... Est-ce lié à votre visite à l'empereur ?

- Hoyong, c'est pire que cela. Mais je ne peux rien t'en dire pour l'instant.

- Comme il vous plaira, votre Altesse. Voulez-vous que nous sortions nos chevaux ?

- Bonne idée.

Ils gagnèrent l'écurie, Hoyong donna l'ordre de sceller leurs deux montures qu'ils enfourchèrent rapidement. Les écuries impériales étaient toutes proches de l'enceinte du palais et ils la franchirent vite, puis quittèrent la ville en empruntant la longue et large avenue menant vers l'est. De là, ils se retrouvèrent à traverser de belles étendues de champs à perte de vue. Dès qu'il leur fut possible, ils lancèrent leurs chevaux au galop, ne s'arrêtant finalement qu'en ayant atteint une rive peu escarpée. Ils laissèrent alors leurs montures avancer au pas, s'abreuvant parfois ou mâchant quelques brins d'herbe verte, et profitèrent du calme des lieux, du chant des oiseaux et des insectes, du cours paisible de la rivière.

Le jeune soldat ne disait rien. Il guidait simplement sa monture pour rester à hauteur du prince. Ce fut finalement Muon qui rompit le silence.

- Hoyong, je vais te confier un secret. Tu ne dois le répéter à personne, ne jamais y faire allusion à qui que ce soit, sans mon autorisation.

- Il sera fait selon votre volonté, votre Altesse, fit Hoyong d'une voix émue.

Le jeune homme était très touché par la confiance que lui accordait le jeune prince, et avait bien compris, au ton et à l'air sérieux qu'il arborait, que ce secret était des plus graves.

- Mon frère et moi sommes touchés par la prophétie des dieux.

Les yeux de Hoyong s'ouvrirent tout grand. Il avait entendu parler de la prophétie et de la malédiction qui l'accompagnait. Si elle n'était pas accomplie, cela signifierait la fin de la dynastie et le chaos dans tout l'empire. Muon poursuivit :

- Mon frère va devoir trouver une épouse Yul. Quant à moi...

- Vous devrez combattre et tuer chaque jour, termina Hoyong.

- C'est cela, soupira le jeune prince. Et ce, pendant dix ans. De même, l'épouse Yul de mon frère devra mettre au monde un héritier au cours de cette période.

- Cela semble plus facile à réaliser.

- Et moins laborieux, pourrais-tu ajouter, fit Muon en fronçant les sourcils. Et mon frère n'a rien trouvé de mieux à dire que la prophétie s'appliquait bien à chacun de nous ! Lui va se perdre dans les plaisirs et moi dans la mort...

- Je serai à vos côtés pour vous soutenir, chaque jour, votre Altesse. A quelle échéance commence-t-elle ?

- Elle prend effet à partir de demain nous a dit le grand prêtre.

- Alors, demain, nous irons chasser. Et vous tuerez votre premier animal.

- Le premier d'une longue liste... La guerre m'occupera aussi. Mais c'est long, dix ans. Dix ans de carnage...

- Essayons de favoriser la chasse, plutôt que la guerre, mon prince, dit Hoyong.

- Tu parles sagement, mon ami.

Puis il se tut, laissant sa monture faire encore quelques pas. Un éclat argenté se devina à la surface de l'eau : une belle truite se glissait dans l'onde. Il l'observa durant quelques instants, puis reprit quand elle eut disparu derrière un ruban d'algues :

- Mon frère m'a aussi confié une mission. Celle de trouver sa future épouse Yul. Nous quitterons bientôt la capitale pour nous acquitter de cette tâche.

- Pourquoi ne demande-t-il pas à d'autres ? Il pourrait envoyer des émissaires dans tout l'empire...

- Je suppose qu'il ne veut pas ébruiter, dans un premier temps, la prophétie. Et ensuite... Il est possible qu'il m'accorde une plus grande confiance pour lui ramener ce bien si précieux. Si nous ne la trouvons pas dans les dix années à venir...

- Il n'aura alors pas accompli sa part.

- Et cela pourrait le mettre en grande difficulté. Qui sait ce que les dieux nous enverraient alors ? Epidémies ? Mauvaises récoltes ? Famine ? Guerre ?

- Le général Yuang-Xi avait l'intention de nous mener vers le nord, vous souvenez-vous de ce qu'il disait avant la mort de votre père ?

- Oui. Je me suis entretenu avec lui après le couronnement. Notre départ sera juste retardé de quelques semaines. Nous pouvons déjà entamer nos recherches en allant vers l'est, jusqu'à la mer, et être de retour dans deux mois, pour l'accompagner. Nous partirons sous le prétexte d'une expédition de chasse. Et pour porter la parole du nouvel empereur à ses sujets.

- Ce sont de bons prétextes, fit Hoyong après une courte réflexion. Nous pouvons emmener avec nous Li-Huyng, le maître de chasse. Et parfaire notre pratique. Cela nous sera utile, de toute façon.

- Tu as raison. Et autant joindre l'utile au nécessaire, cela rendra les choses moins difficiles... conclut le jeune prince.

Les deux jeunes hommes échangèrent un regard complice. Et cela réconforta quelque peu Muon.

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