Chapitre 2
Sarah & Carl - Appartement 32
Carl et moi-même rencontrons de plus en plus de succès. Il est écrivain et je suis violoniste. Les gélules de Nathan fonctionnent à merveille. C'était notre premier mois d'essai, et nous venons tout juste de payer notre dette.
Je suis musicienne de profession depuis longtemps tandis que Carl s'est récemment mis à l'écriture, en complément de son job de journaliste free-lance. Tous les hommes que j'avais rencontrés avant lui avaient fini par me décevoir. J'ai toujours eu une préférence pour les hommes à la fibre artistique et créative. Mais beaucoup ne comprenaient pas mon acharnement pour l'entraînement. Ils auraient sans doute préféré que je me contente d'être une violoniste ordinaire, douée sur le plan technique sans pour autant avoir du talent. Que je me laisse effacer par le reste de l'orchestre.
Mon but n'a jamais été de faire partie d'un orchestre ou d'un groupe. Se fondre dans la masse, rester cachée par l'harmonie du collectif, pas une note au-dessus de l'autre.
Tous mes professeurs ont confirmé que ma technique était entièrement maîtrisée, mais il manquait toujours quelque chose. Ils n'ont jamais su mettre le doigt dessus ou n'ont peut-être jamais voulu me le dire. Ce qui me manquait, c'était le talent.
Je détiens la compétence et la volonté, mais je ne possède pas ce don naturel et inné. Je suis motivée et assidue, mais il me manquait cet élément indispensable pour être remarquée et reconnue en tant que musicienne solo. Quel musicien a besoin d'un orchestre quand il sait hypnotiser le public par son talent ?
Quant à Carl, il a toujours eu cet esprit entrepreneur et indépendant. Être en freelance lui donne de la liberté, mais il avait besoin d'exprimer sa créativité et d'exploiter son imagination. Lui aussi est très bon en écriture. Il a réellement une belle plume. Il a du potentiel, tout comme moi. Mais il a malgré tout besoin d'un coup de pouce, tout comme moi.
Alors quand Nathan (le propriétaire de l'immeuble) nous a proposé ces gélules noires, nous avons accepté son marché. Carl était plutôt sceptique, mais j'ai réussi à le convaincre que c'était le seul moyen pour parvenir à notre but ultime. Et puis, il nous avait dit qu'on n'aurions rien à donner en retour si l'on ne les trouvait pas efficaces.
Les premières semaines, nous n'avions pu nier à quel point elles fonctionnaient. Carl est resté à son bureau à écrire pendant des journées entières, débordant d'inspiration. Il n'était même pas dérangé ou distrait par mon violon qu'il m'entendait jouer de l'autre pièce.
Quand j'ai commencé à jouer après avoir avalé une gélule noire, c'était comme une lumière qui s'allumait. Comme si j'avais enfin découvert le sens de toute cette musique. Tout était désormais plus clair. La technique était bien sûr la même, mais elle était accompagnée par quelque chose que je ne saurai définir. Un élément nouveau, qui reliait les notes entre elles.
Le rythme, la mélodie, le timbre. Tout se jouait dans un consensus parfait.
Bien évidemment, Nathan n'offre rien sans rien obtenir en retour. Nous avions un mois pour couper des doigts et nous l'avons fait.
Carl s'est occupé du repérage : il a trouvé des sans-abris addict à la drogue. Des détritus de la société, comme j'aime les appeler. Il s'est aussi chargé de les endormir grâce à un produit extrêmement fort qu'une de nos voisines infirmière nous a fourni. J'imagine qu'elle aussi a dû passer un marché avec Nathan pour être ainsi sans scrupule. De mon côté, je me suis chargée de couper leurs doigts avec un sécateur. Nathan ne nous a pas demandé d'apporter les doigts, il nous a juste demandé de le faire. Je ne sais pas s'il nous espionne ou si ces gélules noires lui permettent de savoir ce qu'il se passe dans notre tête, mais une chose est sûre : il sait quand on a payé notre dette.
Ces actes peuvent paraître horribles et je le conçois, mais nous ne sommes pas entièrement des monstres. Leurs mains ont été anesthésiées, (encore merci à notre voisine infirmière !) bien qu'ils étaient déjà sous l'emprise de drogues dures. Je prends même soin de désinfecter et de leur faire un bandage solide dont notre voisine nous a fait la démonstration.
Je ne suis pas fière de ce que je fais, mais je suis fière d'être douée dans ce que je fais.
Quand ils se sont réveillés et ont réalisé ce qui leur manquait, ils avaient encore le temps de se rendre dans un hôpital avant que la douleur ne revienne. Et nous l'avons fait sur plusieurs personnes en même temps, afin qu'ils en gardent chacun quelques-uns. Après tout, ont-ils vraiment besoin de tous leurs doigts pour faire la manche ?
À la fin du mois, Carl avait terminé d'écrire son premier livre. Plusieurs éditeurs se sont jetés sur lui avec de belles propositions. Quant à moi, j'avais pu prendre le temps de m'enregistrer jouer des partitions dans un studio et je viens tout juste de les envoyer à différentes agences artistiques. Je suis sûre qu'elles vont toutes me recontacter.
Le problème, c'est que se faire connaître et exploiter son talent peut prendre du temps. Un mois, c'est beaucoup trop court.
- Aujourd'hui est notre dernière gélule, lui fais-je remarquer.
- Et on en a profité au maximum, répond-il. C'était complètement horrible de faire ce qu'on a dû faire pour y parvenir, mais au moins, tout ça est derrière nous. On peut se concentrer sur notre succès imminent.
- Comment ça, derrière nous ? Tu veux vraiment te contenter d'écrire qu'un seul livre ?
- Non, je compte continuer bien sûr. Mais peut -être que la notoriété que je vais obtenir de mon premier livre suffira pour la suite ?
- Carl, tu sais bien que ce ne sera pas suffisant.
- En tout cas, rien ne presse. Attendons de voir les aboutissants. Nous verrons quoi faire après.
Je reste pensive sur sa réflexion. Pour lui, c'est plutôt facile : il lui suffit d'écrire une dizaine de livres à succès et il sera peut-être assez riche pour ne plus dépendre des gélules noires de Nathan. Quant à moi, je ne pense pas pouvoir m'en passer. Même si je rencontre un succès fulgurant, je ne veux pas me contenter de jouer pendant un court laps de temps.
Je pense bien vouloir jouer toute ma vie, et pas seulement bien jouer, mais jouer à la perfection, comme j'ai pu le faire ce mois-ci sans aucun effort, sans aucune lassitude.
Je veux continuer à jouer ainsi, quoi qu'il en coûte. Qu'il soit d'accord ou non.

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