Chapitre 8
Claire - Appartement 54
- C'est ici, me dit Sarah.
Quand on sort de sa voiture, je remarque davantage la pauvreté du quartier. On dirait un ensemble d'habitations laissées à l'abandon, oubliées par la société.
On parcourt lentement le squat, je l'observe balayer les lieux du regard, tel un chat cherchant sa proie. Elle repère un homme si maigre avec d'énormes cernes. Un lacet est placé à côté de son bras. Il a dû l'utiliser pour faire ressortir ses veines quand il s'est piqué.
- Lui, désigne Sarah. Prends un bras, j'en prends un autre. On va le traîner à l'arrière du bâtiment.
Je m'exécute sans trop réfléchir. Une fois installées, elle regarde autour d'elle puis sort de son sac à dos toute différents objets : seringues, flacons, bandages, pendant que je tiens ma batte de baseball. Je n'en reviens pas de ce que nous allons faire à ce pauvre homme. Il a dû traverser des moments tellement difficiles dans sa vie pour en arriver là. On juge souvent ces gens-là facilement, oubliant totalement que des épreuves peuvent être si difficiles à traverser que certains succombent à tout ce qui leur permet d'échapper à leur situation.
- Injecte lui ça dans ses jambes. Une piqûre en haut des cuisses devrait suffire.
- Devrait ? je lui demande.
- Écoute, ce n'est pas moi l'infirmière, d'accord ? Elle m'a dit que ça devrait faire l'affaire. De toute façon, la vie de ces gens est déjà fichue, alors je ne m'en ferais pas trop si j'étais toi. Regarde ses jambes : tout ce que tu ne pouvais pas faire en étant sur ton fauteuil roulant, lui pouvait le faire. Et regarde ce qu'il en fait ! Il ne les utilise que pour aller chercher sa drogue. Le reste du temps, il reste allongé là, sans utiliser ses jambes. Quel gâchis. Tu mérites tes jambes, Claire.
Je suis toujours mal à l'aise mais son discours me convainc d'avancer. Mes mains tremblent un peu quand j'approche la seringue de son corps, alors je ralentis ma respiration pour reprendre le contrôle. Un exercice que l'on utilise souvent avant d'entrer sur scène.
Pendant que j'applique les piqûres, je repense à ce pour quoi je fais ça. Il est hors de question de redevenir dépendante d'un fauteuil roulant et de toutes les contraintes que cela implique. Tant que je joue un rôle, je suis capable d'avancer. Et ce soir, je joue le rôle d'une odieuse criminelle.
J'ai un violent haut de cœur quand je vois Sarah lui couper les doigts. Le sang jaillit et forme des petites flaques.
- T'aurais pu me prévenir, lui dis-je.
- Tu sais pourquoi on est là. Ne tarde pas trop, on ne peut pas rester ici longtemps.
Je prends la batte de baseball et frappe l'une de ses maigres jambes de toutes mes forces, jusqu'à ce que j'entende un crac. C'est fait. Je l'ai fait, je peux le refaire. Alors je recommence sur la deuxième jambe. Mon cœur se tord quand je pense à ce pauvre homme qui va se réveiller avec des doigts sectionnés et des jambes brisées. Je connais l'horreur de se réveiller avec des membres inertes. Il m'est difficile de faire subir aux autres ce que j'ai moi-même subi. Je dois avouer ne plus me reconnaître. Comment en suis-je arrivée là ? J'ai l'impression d'improviser un personnage que j'ai du mal à cerner.
- Comment Nathan saura-t-il que c'est fait ?
- Je n'en sais rien, mais je peux t'assurer qu'il le sait. Il n'est pas normal. Enfin, je veux dire : il n'est pas comme nous. Il y a quelque chose de surnaturel chez lui. Quelque chose qui nous dépasse. L'infirmière du 21 est un peu bizarre elle aussi, mais bien utile. Elle nous donne les outils qu'il nous faut, tant qu'on la paie.
- Pourquoi tu dis qu'elle est bizarre ? je demande.
- Elle a l'air d'être un peu dans son monde. Elle se vante d'être une sorte de médium et m'avait proposé de me tirer les cartes du tarot, ce que j'ai refusé. Apparemment, elle ne prend pas de gélules noires.
Nous quittons les lieux discrètement et je commence à fatiguer. Nous sommes au milieu de la nuit et j'ai répétition demain. Je me conforte dans cette projection. Retrouver la scène et me fondre dans un personnage. Oublier la personne que je suis devenue et être quelqu'un d'autre, le temps d'une pièce. C'est pour ça que je fais ce que je fais. Et je sais que je vais continuer.
De nouveau dans sa voiture, je réalise les points communs que nous avons avec ces crackheads. Nous aussi, sommes accrocs à quelque chose. Une substance qui nous permet de retrouver une certaine extase. En fin de compte, ces drogués ne sont pas accrocs à la drogue mais plutôt au lâcher prise et au soulagement qu'elle procure. Elle leur offre une échappatoire à leur réalité, tout comme les gélules m'offrent la capacité de jouer un rôle, d'être quelqu'un d'autre.
- Pourquoi Carl ne t'accompagne plus ? je demande à Sarah.
- Pour être honnête, il ne sait même pas que je continue à faire ça. Il ne sait pas que je continue à prendre les gélules noires. Au fond, je ne pense pas qu'il soit capable de comprendre. Il a écrit son livre, et il n'a plus qu'à attendre que succès se fasse. De mon côté, c'est un besoin continu. Je ne compte pas faire ça toute ma vie vu ce que Nathan demande en retour. Mais sois sûre que je ne compte pas m'arrêter en si bon chemin, peu importe le nombre de doigts que je dois sectionner. Tout ça, je peux le faire seule. Mais je pense qu'il vaut mieux être à deux. C'est plus sécurisé et au final ça nous arrange toutes les deux.
Sur le trajet du retour, je compare nos deux situations. Sarah et moi-même faisons toutes les deux des métiers artistiques, des métiers de passion. Je suis toutefois choquée quand je réalise que son plus grand désir n'est pas de pouvoir continuer à jouer de son instrument, mais plutôt d'avoir du talent. N'est-ce pas un peu trop demandé au vu de ce que cela implique ? Je ne demanderai jamais une telle chose, même pour le théâtre. Elle pense sûrement que si j'avais d'emblée des jambes fonctionnelles, j'aurais demandé à avoir du talent et du succès en tant que comédienne, mais ce n'est pas le cas. Je ne cherche ni les strass, ni les paillettes. Je ne souhaite même pas forcément obtenir le premier rôle. Tout ce que je veux, c'est jouer un rôle, peu importe lequel.
Excepté celui de la pauvre orpheline en fauteuil roulant.
Quelques jours plus tard, Nathan entre dans mon appartement. À en croire son sourire, il sait que je souhaite renouveler notre marché. Alors il me donne les gélules noires et je sais que je vais devoir continuer à faire, bien que cela me déplaise.
Quelques semaines plus tard, je décide de me rendre dans l'appartement de l'infirmière. Je me suis proposée pour récupérer ce dont Sarah et moi avons besoin pour notre prochain massacre. J'aimerais aussi m'assurer que nous avons ce qu'il faut pour que nos victimes souffrent le moins possible. Cela peut paraître absurde au vu de ce qu'on leur inflige, mais ça pourrait m'aider à soulager -ne serait-ce que légèrement- ma conscience.
Quand j'arrive devant sa porte, elle m'ouvre sans même que j'ai besoin de frapper.
- Bonjour, je suis Catherine. Entrez.
- Bonjour, je suis Claire, de l'appartement 54.
Je lui explique la raison de ma venue et elle m'invite à entrer. Elle me montre aussitôt le matériel.
- Je vous assure que ce sont de puissants anesthésiants. Ils ne ressentiront rien, même à leur réveil. Ils auront le temps de trouver de l'aide avant que la douleur ne réapparaisse. Par contre, je ne peux rien faire contre le choc psychologique que ces personnes vont subir.
- Je ne suis pas fière de ce que je fais, je lui confie.
- Je ne vous juge pas, Claire. Nathan sait charmer les résidents en leur promettant ce qu'ils désirent le plus, avec une démonstration à la clé.
Je lui donne l'argent et elle me remercie.
- Claire, je suis ce qu'on appelle une médium. Cela peut paraître étrange, mais je possède quelques dons, et je pense que vous pourriez en bénéficier. Souhaitez-vous que je vous tire les cartes de tarot ? La première séance est gratuite.
J'ai toujours été de nature cartésienne, mais depuis mon EMI et ma capacité à marcher à nouveau, mon esprit s'est ouvert. Je décide alors de me prêter au jeu. Catherine m'installe à une table ronde dont des sections en forme de cartes sont creusées dans le bois de la table.
- Bien, commençons. Avant de tirer les cartes, vous devez me poser une question. Une question qui vous est cruciale, liée à votre existence et au sens de votre vie.
Je réfléchis. Il y a tellement de questions que j'aimerai poser. Mais le sujet le plus préoccupant, c'est le cercle vicieux de Nathan. Vais-je briser des jambes toute ma vie ? Vais-je abandonner ou finir en enfer comme le menaçait Nathan ?
- Ma questions est la suivante : Comment vais-je me libérer du cycle pernicieux de Nathan ?
- Voilà une bonne question. Maintenant, observez la table et les sections creuses. Chaque emplacement a une signification bien précise. Au centre, c'est le voyageur. C'est vous. Cela représente qui vous êtes et ce que vous apportez à la situation, vos attributs fondamentaux.
Elle place une première carte au centre. Un cœur placé au centre d'une tempête. Il est transpercé par trois épées.
- Le Trois d'épée : séparation douloureuse, chagrin, douleur. Ne pas se sentir à sa place.
Bien que l'interprétation des cartes de tarot reste subjective, je pense inéluctablement à mon accident. M'être séparée de mes parents, vivre avec cette douleur. Ne pas me sentir à ma place quand mes jambes sont inertes et mon besoin constant de jouer un rôle, d'être quelqu'un d'autre.
- L'emplacement suivant est la quête. Il s'agit de ce qui manque, du voyage à entreprendre, de l'enjeu et de la raison de votre quête.
Elle tire une nouvelle fois une carte avec des épées et la place cette fois-ci à l'envers. On y voit une femme, ligotée, les yeux bandés. Elle se tient entre huit épées plantées au sol.
- Le Huit d'épée, à l'envers. Elle symbolise la libération, l'émancipation. Dépasser ses peurs pour avancer. Ce qui représente plutôt bien votre quête, Claire. Le plus intéressant est à venir. L'emplacement sur votre gauche symbolise le chemin parcouru. Les blessures subies et les expériences acquises.
Quand elle place la carte suivante sur la table, je suis interloquée. Je reconnais cette figure.

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