Chapitre 14

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Léviathan

Je suis Léviathan, le démon de l’envie. Certainement la plus grande cause de malheur moral. L’envie est la convoitise mêlée de dépit, de haine ou de tristesse à la vue du bonheur des autres ou de ce qu’ils possèdent. Les humains de ce monde m'appellent Nathan, un prénom que je me suis approprié.

J’ai toujours vu les humains comme des êtres aussi intéressants que complexes. Ils sont tous très différents mais possèdent chacun une force indéniable : la volonté. Et je suis ici pour l’exploiter. Jusqu’où sont-ils prêts à aller pour avoir ce qu’ils désirent le plus ? Je veux connaître leurs limites, pour chacun d’eux.

Je connais tous les résidents de cet immeuble. Après tout, j’étais ici le premier. Dans cet environnement plutôt restreint, je garde une proximité avec chacun de mes résidents.

Quand un logement se libère (le locataire précédent est généralement en enfer, par mes soins), je me charge de traiter les candidatures.

Quand une personne déménage, elle recherche souvent un nouveau départ. Les humains n’aiment pas affronter leurs propres démons. Déménager n'est pourtant jamais un moyen de passer à autre chose. Où que l'on aille, on apporte toujours son paradis et ses démons avec soi. Ils amènent parfois avec eux un lourd passé, des événements tragiques, des blessures qui peinent à se refermer. Mais ils ont toujours en eux cette flamme de volonté, estompée par le manque d’espoir. Quand je leur apporte mes gélules noires, fruit de ma création, je fais raviver cette flamme.

C’est l’un des éléments qui me fascine le plus chez les humains. La famine, la pauvreté, la maladie. Ils pourraient remédier à tout cela, si tout le monde en avait la volonté. Il n’y a rien que l’humain ne puisse résoudre. Le collectivisme pourrait être leur plus grande force. S’ils décidaient de se passer de leurs voyages, de leurs sorties, et de toutes les dépenses liées uniquement au plaisir, ils pourraient consacrer davantage de temps et d’argent à se réunir et à agir pour des causes bien plus nobles et utiles à tous.

En fin de compte, ils finissent tous par se concentrer sur leurs désirs individuels. Ils peinent à accepter les aléas de la vie : les accidents, les maladies, le deuil ou simplement le manque de talent. Ils perçoivent ces éléments comme des injustices, ce qui renforce leur volonté. Ils veulent prendre leur revanche sur la vie, en obtenant ce qui leur est inaccessible.

Jusque-là, personne n’a réellement été capable d’en payer le prix, du moins sur le long terme.

Je considère l’humanité comme une expérience. Et les résidents sont mes cobayes. Quand on mène une expérience, on cherche à résoudre une équation, une énigme.

La mienne est la suivante : Les humains peuvent-ils renoncer à ce qu'ils désirent le plus ?

La plupart des résidents ont choisi de s’adonner à mes gélules. Mais pas un seul n’est parvenu à s’en passer, à part Carl. Toutefois, je doute qu’il tienne bien longtemps.

Je ne me décourage pas pour autant : j’ai foi en l'humanité. Et en étant désormais propriétaire de l’immeuble voisin, je vais pouvoir continuer mes expériences avec encore plus de cobayes à ma portée.

En attendant, je garde un œil sur mes résidents actuels. Car plus j’échange avec le Docteur Livier, plus je réalise avoir de quoi me méfier d’eux.

  • Du nouveau sur vos patients ? je lui demande. Une question que je lui pose tous les mois. Ses réponses lui permettent d'honorer sa dette mensuelle.
  • J’ai reçu une nouvelle patiente : Claire, du 5e étage. Elle a subtilement fait allusion à son addiction aux gélules noires et son angoisse quant à sa capacité à honorer sa dette. Elle cherche un moyen de contrer tout cela, en tentant potentiellement d’impliquer d’autres résidents. Je pense l’avoir convaincue de nous entretenir régulièrement.
  • C’est une bonne idée. Quant aux autres ?
  • Catherine, du 2e, continue les séances. Elle souhaite se remémorer les leçons occultes qu’elle a suivies plus jeune. Elle veut perfectionner ses dons. Oh, j’oubliais : j’ai aussi reçu une nouvelle résidente récemment. Elle s’appelle Adrienne. Elle vient pour une forte amnésie due à un accident. Je ressens comme un blocage dans son esprit. Il y a un obstacle à dépasser.
  • J’espère que les gélules vous suffiront à entrer au plus profond de son esprit. Il faudra rapidement rappeler à Adrienne qui elle est réellement.

Le docteur Livier ne le sait pas, mais Adrienne n’est pas nouvelle dans l’immeuble. À ce jour, je la connais mieux qu’elle ne se connaît elle-même. Je compte sur le docteur Livier pour lui rappeler qu’elle aussi, a une dette à payer.

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