Avec ou sang
Je n’arrivais pas à m’habituer à cette dentelle qui courait le long de mes bras. Je me grattais sans cesse et regrettais amèrement d’avoir écouté les règles de bienséance de ma mère. De plein jour, la ville me répugnait. Nous marchions tous à découvert, chacun pouvait émettre des jugements sur l’autre. Cette promiscuité me mettait mal à l’aise ; porter une robe à la mode ne m’aidait en rien. Je ressemblais à une jeune femme bien sous tous rapports, une dame sérieuse de la haute société, ce que je n’étais pas. Pour le jour de la Célébration, la première édition, j’avais fait un effort et laissé de côté mes sempiternels pantalons confortables.
Mes yeux vifs examinaient et récoltaient le maximum d’informations. Je n’aimais guère les surprises, je me prémunissais toujours contre les rencontres indésirées. La rue grouillait de monde. Nombre de groupes d’hommes en costume me passèrent devant, l’air malsain. Ils sortaient de l’université Maria Richtij, comme le soulignaient l’écusson et les couleurs de leur cravate. Je me souvenais parfaitement de mes années dans cette faculté à étudier les sciences ; un sourire illumina mon visage. J’y avais passé d’excellents moments et m’étais parfaitement intégrée. Parmi l’une des rares filles de la filière d’hématologie, je m’étais également fait des ennemis, qui ne voyaient pas d’un bon œil que je pose autant de questions et que je m’intéresse à des sujets aussi délicats.
Un couple riait aux éclats à quelques pas, je les entendais discourir sur les prochains spectacles auxquels ils assisteraient peut-être. La félicité qu’ils affichaient me rendait jalouse. Leur vie semblait simple alors que la mienne manquait cruellement de sens. Je passais mes journées à vouloir comprendre le « pourquoi » de mon existence et de mon univers. Longtemps auparavant, la joie et le bonheur m’avaient désertée. Je m’étais promis de ne plus penser à ce qui m’était arrivé, mais je n’y parvenais pas. Dès que je me levais, toutes mes pensées se focalisaient sur ces êtres étranges.
Je continuai de marcher, seule sous ce soleil brûlant. Suspects, tous ceux que je croisais ne m’inspiraient aucune confiance. Très bien habillés pour la plupart, ils me faisaient me sentir moins idiote avec ma petite robe noire et mon châle à la mode. Je me fondais parfaitement dans la foule ; je remerciai les lubies de ma mère en silence. Des groupes d’enfants me bousculèrent. Je me retournai, furibonde. Ils s’extasiaient sur le dernier comics qui venait de sortir, ils ne m’avaient pas vue. Je ne l’avais pas encore lu ; je devais me dépêcher si je ne voulais pas que l’on me gâchât la fin. On m’en avait dit du bien et j’avais hâte d’enfin découvrir les mystères de Old City et de ses habitants.
Des sièges avaient été disposés en ligne devant une grande estrade, nombre d’entre eux se trouvaient déjà occupés. Ma mère devait fermer la boutique et arriverait à la dernière minute. Elle m’avait demandé de lui réserver un siège tout près de la scène pour admirer notre maire et le chef de la communauté des Crochus. D’ailleurs, je n’en voyais aucun nulle part. Mes sens aiguisés m’avaient-ils quittée ou ces êtres se cachaient-ils à ma vue ? Nous vivions en harmonie avec eux, depuis quelque temps à présent. Pourtant, la cohabitation ne semblait pas du goût de tous au vu des commentaires déplaisants qui me parvenaient.
Ils se nommaient eux-mêmes les Vagabonds, mais nous les appelions « les Crochus », à cause de leurs nez immondes comme ceux des sorcières et leurs yeux immenses et globuleux comme ceux de monstres. L’imagination et la cruauté de l’humanité n’avaient décidément pas de limites. Ils nous avaient expliqué avoir été expulsés de leur communauté et vouloir trouver refuge chez nous. Leur maladie de sang les affaiblissait et leur posait de nombreux problèmes.
Ils effrayaient ceux qu’ils côtoyaient et avaient été rejetés pour cela. Notre petite ville s’était montrée si émue, à l’époque. Je me souvenais encore des regards attendris et des exclamations dramatiques. Ils nous avaient demandé de leur fournir du sang, utile à leur survie. Grâce à lui, ils comptaient effectuer des transfusions périodiques. Ils s’étaient excusés à maintes reprises pour cette requête atypique. Scientifique et passionnée par ce domaine, je les plaignais. Les maladies de sang, les hémopathies comme on les désignait, nécessitaient des soins quotidiens de par un dysfonctionnement dans la production du sang ou de certains de ses éléments. J’avais souvent honte de les affubler d’un nom aussi grotesque alors qu’ils devaient atrocement souffrir. Cependant, je ne pouvais aller contre ce que je ressentais quand je les percevais. Je n’avais jamais réussi à les considérer comme des humains.
Peut-être avais-je lu trop d’ouvrages imaginaires ou de comics, mais j’étais persuadée qu’ils représentaient des créatures infâmes, des monstres, voire des vampires. Récemment, j’avais obtenu des confirmations. Je n’en avais parlé à personne, de peur que l’on me trouvât encore plus bizarre, et je menais, depuis plusieurs jours, mes petites expériences en toute clandestinité pour découvrir leur secret. Ma mère ne savait rien de mes actes, j’espérais que cela restât ainsi. La pauvre les considérait comme des enfants de Dieu qu’elle se devait d’aider et n’arrêtait pas de s’apitoyer sur leur sort.
— Mes amis, je vous remercie d’être venus aussi nombreux en ce jour de la Célébration. Attendons quelques minutes les retardataires.
À suivre...

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