Les marquis
Moi, Églantine, cent neuf ans, onze mois et vingt et un jours, je ne puis encore longtemps m’étendre sur ma jeunesse. Elle fut heureuse bien qu’elle fût quelques fois légèrement tourmentée. Le temps presse. Il faut cependant que je relate ma relation avec Clémentine Peeters, la rebouteuse, car il serait vilain et faux de croire qu’elle n’a eu aucune influence sur ma vie, mon aura et ma personnalité.
Je me réveillai, ce matin-là, en sueur dans le dortoir de notre pension. Un cauchemar m’avait tant bouleversé que je ne pus me rendormir. Je savais que ce maudit rêve cachait une prédiction mais j’en ignorais la teneur. Je restai toute la journée, maussade et solitaire. Lorsque je revins au château en fin de semaine, cette sourde angoisse ne m’avait pas quittée.
C’était Hortence qui vint nous chercher à la gare. Elle était très excitée, Dorothy venait de mettre au monde une petite fille. On m’attendait pour lui donner un prénom. Je regardai Grand-Mère avec une mine tellement pitoyable qu’elle me demanda si j’étais malade.
- Elle est comme ça depuis mercredi, déclara Alice qui s’inquiétait également de mon état.
- Serais-tu devenue une femme ?
Je niai d’un mouvement de tête.
- Dis-nous alors ce qui te tourne en tête.
- Un cauchemar, répondis-je en éclatant en sanglots.
Hortence demanda au cocher de s’arrêter en ville pour nous offrir un chocolat chaud. Quand nous fûmes attablées, je lui confiai le cauchemar et surtout mon angoisse réelle de l’oracle qui s’y cachaient et dont je ne percevais pas le sens.
- Tu devrais revoir la vieille madame Peeters, dit Alice. Elle pourrait t’aider, non ? Elle t’avait dit ce que signifiaitle voile noir.
- C’est vrai, mais votre mère ne le veut pas, répliqua Hortence.
- Oh, Grand-Mère, demandai-je avec des larmes plein les yeux, vous ne pourriez pas intercéder pour que je puisse la voir, j’ai tellement besoin de comprendre !
Hortence promit.
Quand j’entrai dans la chambre, je vis directement ce bout de soleil qu’était ma petite sœur. Je proposai d’une petite voix en caressant sa joue :
- Mireille, un petit éclat de soleil.
- Bravo ! murmura Olivier. Nous avons bien fait de t’attendre. Ta mère et moi nous hésitions entre Cunégonde et Yvonne.
- Quelle horreur ! intervint Alice. Je préfère nettement Mireille.
Je souris à la remarque de ma sœur aînée. J’étais entièrement d’accord avec elle. Je sentais le regard de Dorothy posé sur moi. Je levai furtivement les yeux, sa mine était sévère, anxieuse. Je baissai directement les yeux sur Mireille. En une fois, je pris mon courage à deux mains et je regardai ma mère, droit dans les yeux.
- Pourquoi vouliez-vous que je donne moi-même le prénom, n’est-il pas à vous de le faire ?
- Manifestement, tu as bien plus de goût que nous, répondit Olivier, joyeusement.
- Est-ce vraiment une question de goût ? Pourquoi, alors, ne pas avoir demandé l’avis à mes sœurs ?
Un long silence en suivit, chargé d’une réponse qui ne voulait ou qui ne pouvait sortir. Dorothy regarda Olivier qui écartait les sourcils en soupirant. Ils avaient la réponse, ils n’osaient tout simplement pas la formuler. En une fois, je pris peur, toujours cette sale prédiction du frère de Dorothy sur la possibilité qu’ils pussent me renvoyer d’où je venais. Je baissai les yeux, je marmonnai une excuse pour l’impertinence et je quittai la chambre directement en fermant doucement la porte. J’avançais encore dans le couloir quand Olivier me rappela d’une voix ferme.
- Églantine ! dit-il. Reviens !
Je stoppai ma progression mais mes pas refusaient de faire demi-tour, tant j’étais persuadée qu’ils allaient me punir ou me jeter sur les routes. Quelques larmes coulaient sur mes joues. Olivier me rattrapa et me mit une main ferme sur l’épaule. Il découvrit mon visage baigné de larmes.
- Mais pourquoi pleures-tu ? dit-il doucement.
Je devins un torrent. Il me prit dans les bras, je le serrai très fort et je lui avouai en deux mots la crainte qu’ils me bannissent de la famille.
- Pourquoi ferait-on cela, bon Dieu ? s’écria-t-il.
- Je ne suis pas de votre sang.
- Églantine, je n’ai que deux enfants sur six de mon sang. Crois-tu vraiment que je fais une différence entre vous ? Même si tu avais fait une énorme bêtise, nous resterons tes parents jusqu’à la fin de ta vie, répliqua-t-il avec force. Qui t’a mis ça dans la tête ?
Je lui racontai alors la scène que j’avais surprise des années plutôt. Sans rien ajouter, Olivier pinça les lèvres, une pointe de fureur envahit son visage. Il me fit légèrement peur. Mais j’étais relativement soulagée d’avoir pu exprimer cette crainte qui me taraudait depuis trop longtemps. Il me prit la main et il me tira vers la chambre de Dorothy. Il demanda à tout le monde de sortir sur un ton très autoritaire. Je restai la tête basse, face à mes parents. Olivier raconta l’histoire à Dorothy, tandis que je me remis à pleurer. Dorothy se précipita vers moi. Elle me prit dans les bras et me déclara :
- Jamais, Églantine, jamais je ne te jetterai sur les routes. Si mon imbécile de frère avait réussi son enlèvement, j’aurais été chercher Alice et Victoria avec vous. N’en doute pas un instant. Nous t’aimons comme nous aimons nos autres enfants. Retire-toi cette mauvaise pensée de la tête une fois pour toutes.
- Mais si vous deviez choisir entre nous, n’est-il pas normal que vous choisissiez les filles du comte ?
- Non ! Dieu me préserve de ce genre de chantage, mais il n’est pas question que je préfère l’une plutôt que l’autre.
Elle m’emmena vers le lit où elle me força doucement à m’asseoir. Elle et Olivier se mirent à ma hauteur et répondirent à ma première question :
- Nous te demandons de choisir le prénom de ta sœur, dit Olivier, parce que nous connaissons ton don pour percevoir ce qui a de bon en les autres. Tu vois ce que nous ne voyons pas. Je me demande encore comment j’aurais pu donner un prénom aussi moche que Yvonne ou Cunégonde !
J’hésitai encore un moment, je me mordis légèrement la langue. Dorothy leva les sourcils et d’un petit mouvement tenta de me persuader à continuer à me confier.
- Dis-nous, Églantine, nous ne nous fâcherons pas, dis-nous ce qui te tracasse au fond de toi. Tu ne peux plus rester avec des idées comme celle qu’Harry t’a mise dans la tête. Nous sommes là pour t’écouter.
- Je veux revoir la vieille madame Peeters, murmurai-je.
- Madame Peeters, s’écria mon père, mais pourquoi ?
J’expliquai alors mes angoisses de ne pas comprendre les cauchemars et les oracles qui y étaient dissimulées. J’expliquai avec tant de force que je crois que j’ébranlai quelque peu les résolutions de ma mère.
- Bien, dit Olivier en fin de compte, laisse-nous du temps pour décider de cela.
Je hochai de la tête réellement soulagée d’avoir pu me confier jusqu’au bout. Je sautai du lit, le cœur nettement plus léger. J’arrivai à la porte quand Dorothy me rappela :
- Tu as eu un cauchemar récemment ?
- Oui. Il était terrible. J’en ai très peur ! dis-je.
Olivier et Dorothy se fixèrent un instant, puis Dorothy trancha :
- D’accord. Pour cette fois, nous demanderons à Grand-Mère si elle veut bien inviter madame Peeters à prendre le thé.
- Nous sommes toute la famille sur la plage. Nous regardons la mer en riant et en parlant calmement. En une fois, une énorme vague nous engloutit tous. Quand la vague se retire, je suis seule avec Dady et Violette. Nous sommes très agités, nous cherchons l’autre partie de la famille, mais il n’y a plus personne.
Dorothy, Olivier, Hortence ainsi que Madame Peeters écoutaient mon cauchemar avec attention. Dorothy y vit directement un danger venant d’Angleterre mais elle attendait que la rebouteuse donne son avis. Celle-ci plissa les yeux.
- Est-ce que dans chacun de vos rêves vous ne revoyez pas le reste de la famille ou bien parfois vous la retrouvez ?
Je fermai les yeux pour mieux me souvenir, puis je les rouvris en affirmant :
- Parfois, ils sont là, étendus sur le sable, inconscients ou alors, l’un d’eux fait un petit geste mais aucun son ne sort de sa bouche.
- Rêvez-vous parfois que vous partagez un gros gâteau et que quand vous vous apprêtez a mangé un morceau...
- Un gros ver en sort ? continuai-je. Oui, ça m’arrive assez souvent, mais depuis que je ne mange plus de gâteau, le rêve s’est estompé.
Madame Peeters sourit.
- Vous êtes déjà allée à la mer ?
- Non jamais, mais je sais que c’est la mer parce qu’Alice et moi, nous aimons regarder les livres qui parlent de géographie ou de voyage.
- Pouvez-vous me raconter le rêve que vous avez fait cette nuit ? dit-elle.
- J’ai rêvé qu’un loup rôdait à la lisière du bois qu’il nous épiait mais qu’il n’arrivait pas à nous toucher, comme s’il y avait un grillage invisible entre lui et nous.
- Qui était en cage ? Le loup ou vous ?
- Le loup, cela nous amusait terriblement. Ce n’était pas un cauchemar.
- Les rêves prémonitoires sont rarement des cauchemars. Vos cauchemars sont vos angoisses qui ressurgissent pendant vos nuits. Celui de la mer et du gâteau signifient la même chose : vous avez peur d’être éloignée de votre famille par une personne extérieure qui vous a déjà très effrayée. Par contre, le loup à la lisière du bois vous prévient d’un danger dont vous sortirez indemne. Ce danger est extérieur à votre famille, il s’agit plutôt d’une tentative d’agression sur l’ensemble de votre famille dit-elle pensivement. Quoi qu’il en soit, il ne doit pas vous inquiéter !
- Dans combien de temps ? demanda Dorothy, bien malgré elle.
- Les prévisions se limitent aux six à huit semaines à venir.
Avec un petit sourire très doux, madame Peeters laissa traîner son regard sur les personnes qui assistaient à l’entretien. Elle ne fit pas d’autres commentaires. Elle posa enfin les yeux sur Dorothy et dit :
- Voilà, c’est fini. Je n’ai rien à ajouter.
Dorothy sembla étonnée. Depuis son arrivée, madame Peeters n’avait pas arboré l’attitude belliqueuse qui avait tant hérissé Dorothy lors de ses premières entrevues. Elle s’excusa même, auprès d’elle pour son comportement cavalier. Dorothy lui avait répliqué alors :
- Soyons clairs, madame Peeters, je ne suis pas encore disposée à vous confier ma fille pour qu’elle soit votre successeure. Je reste persuadée qu’il lui faut de hautes études et qu’elle en a toutes les capacités mais je voudrais que vous l’aidiez à surmonter ses rêves en lui en faisant comprendre le sens. Vous serez la bienvenue au château à chaque fois qu’Églantine le souhaitera mais mon mari ou moi serons présent à chacune de vos visites.
Sur l’heure, Madame Peeters avait respecté le souhait de Dorothy. Celle-ci en fut soulagée. Dorothy se tourna vers moi et me demanda :
- Et toi, Églantine, voudrais-tu encore poser une question à madame Peeters ?
J’avais une foule de questions à lui poser mais, comme madame Peeters, je sentais que je ne devais pas trop insister lors de ce premier entretien. Je répondis donc par la négative. Elle me fit un petit clin d’œil complice et elle se leva en s’appuyant sur sa canne. Elle salua respectueusement Dorothy puis Olivier. Olivier voulut parler mais il fut pris par une vilaine quinte de toux. Elle fronça les sourcils et dit :
- Monsieur Chandelon, vous avez une très mauvaise toux, me permettez-vous de vous offrir les plantes qui vous en débarrasseront ?
- Volontiers ! répondit Olivier en essuyant sa bouche avec son mouchoir. Cela fait quinze jours que cela traîne, j’en ai assez !
- Je vous avais entendu au journal. Voici un plant de thym, vous en ferez des inhalations avec quelques feuilles d’eucalyptus. Si vous voulez, vous pouvez planter aussi cette jeune pousse d’arbre. Mettez-le dans un endroit bien abrité et protégez-le l’hiver. Cette essence supporte le gel mais à très faibles doses. Je pense qu’Églantine trouvera l’endroit idéal.
Elle se pencha vers lui et lui chuchota :
- Vous pouvez aussi demander à Églantine de mettre ses mains sur votre torse, mais je ne voudrais pas vous l’imposer.
Dorothy avait froncé les sourcils quand elle vit les plantes à repiquer mais lorsqu’elle vit que l’une d’elles était un eucalyptus, un petit sourire se dessina sur son visage.
C’est ainsi que madame Peeters fit son entrée au château et que le jardin médicinal prit la place du potager des religieuses. Dorothy avait, bien entendu, perçu que les plantes arriveraient au fur et à mesure des entretiens et, si madame Peeters n’avait pas commencé par un eucalyptus, ma main à couper qu’elle n’y serait pas parvenue.
La semaine suivante, notre petit groupe des cinq amies pensionnaires, furent invités à nous rendre chez l’une de nous, Marie-Antoinette Servais, pour le goûter du mercredi. C’était son anniversaire et madame Servais avait obtenu de la pension que nous restions pour le souper. Nous étions ravies et très excitées car sa maman était tellement charmante que nous étions sûres que cette fête serait extraordinaire. Nous étudiâmes à cinq dans leur salle d’étude, jusqu’à l’heure du souper. Quand le repas fut prêt, nous entrâmes à la suite l’une de l’autre dans leur grande salle à manger.
Nous attendîmes le père de Marie-Antoinette bien sagement debout derrière notre chaise quand il entra dans la pièce. Il était gros, plantureux ! Des cheveux filasse et presque blancs encadraient une figure carrée. Ses yeux d’un gris vert jetaient un regard froid et extrêmement distant ; les sourcils en bataille, un nez rouge et retroussé ainsi qu’une moustache rousse parfaisaient une image peu engageante du personnage. Nous en étions toutes terriblement intimidées. Marie-Antoinette, elle-même, semblait avoir perdu dix centimètres et sa mère semblait tout aussi terrorisée. L’ambiance au château était tellement différente, que je compris directement pourquoi notre pauvre amie n’arrivait pas à mettre un pas devant l’autre sans avoir peur de commettre une bêtise.
Le repas fut très silencieux. De temps en temps, courageusement, la mère tentait une petite question pour dissiper le malaise qui régnait autour de la table. C’est ainsi qu’elle nous demanda très innocemment où nous habitions toutes. Esther et Jeanne répondirent sans que cela fît mouche mais lorsque vint le tour d’Alice et qu’elle répondit poliment :
- Ma sœur et moi nous habitons au château de Belrive, entre Namur et Dinant.
Le père qui ne semblait pas avoir entendu le reste de la conversation laissa sa cuillère entre l’assiette et sa bouche en dévisageant ma sœur d’un air horrifié. Il déposa sa cuillère lourdement, s’essuya la bouche et gronda :
- Dehors !
- Plaît-il ? demanda la mère suffoquée.
- Que ces sottes sortent de ma maison ! hurla-t-il en désignant la porte.
Nous restâmes pétrifiées. Marie-Antoinette se mit à pleurer, la mère n’en était pas loin. Elle souffla puis dit :
- Jean-Paul, c’est l’anniversaire de votre fille !
- Ce n’est pas une raison pour venir m’insulter dans ma maison ! Que ces petites effrontées sortent immédiatement ou je les jette par la fenêtre.
Sans sourciller, Esther se leva, regarda par la fenêtre et se tourna vers nous :
- Entre les deux, je préfère la porte. Venez, mes sœurs, il est inutile de fêter un anniversaire avec lui. Nous terminerons cela à la pension, viens Marie, on ne va pas se laisser abattre pour si peu.
Nous nous levâmes ensemble. La mère nous regardait faire, horrifiée. Marie-Antoinette nous suivit, trop heureuse d’éviter les foudres de son père. Pour finir, la mère se leva à son tour, jeta sa serviette sur son assiette et grommela à son mari qu’il pouvait terminer tout seul. Elle nous raccompagna à la pension, en pleurnichant. Tout à coup, Marie-Antoinette se mit à rire.
- Mon Dieu, Mère, je ne crois pas que j’ai déjà vu la tête de Père comme ça ! c’était vraiment un cadeau inestimable, je vous remercie de m’avoir offert ce spectacle !
Sa mère se mit à rire et nous suivîmes sans retenue. Au bout de ce fou rire, la maman fronça légèrement les sourcils et nous invita à terminer le repas chez sa sœur. Celle-ci nous reçut avec beaucoup de chaleur. Elle improvisa un repas digne d’un quinzième anniversaire, nous mangeâmes des frites et des gaufres à la cassonade.
Quelques jours plus tard, Hortence arriva avec une lettre écrite en anglais, pour que Dorothy la traduise. Au fur et à mesure que Dorothy la lut, elle devint de plus en plus pâle. C’était son frère. Il avait appris par les religieuses qu’elle se « cachait » en Belgique. Il demandait au marquis de pouvoir loger chez lui le temps qu’il « arrange » ses histoires de famille. Dorothy raconta son enlèvement avec encore un nœud dans l’estomac. Le vieux couple en fut horrifié, ils ne répondirent pas à la lettre.
Dorothy devint de plus en plus nerveuse. Elle ne voulut plus que les petites jouent dans le parc, elle demandait trop régulièrement à Hortence, si elle avait d’autres nouvelles avec à chaque fois une pointe d’angoisse. Égide prit le taureau par les cornes et envoya une lettre très ferme à Harry où il relata son peu d’estime pour un homme qui a maltraité une femme au point de l’obliger à se soulager dans une église, car c’était cela, dans l’épisode, qui l’avait le plus choqué. Il le menaça de prévenir ses relations dont il cita quelques noms au cas où on ne laisserait pas tranquille la famille propriétaire du château.
Un mois passa, Dorothy se calma. Harry devait avoir eu un dernier sursaut de bon sens, quoiqu’elle en doutât. Mais elle ne pouvait pas éternellement obliger ses filles à la méfiance, et celles-ci étaient insupportables à force de devoir rester à proximité du château.
Pour revenir de pension, nous prenions le train, Alice et moi, le samedi midi. Nous fûmes surprises de trouver le père de Marie-Antoinette à la gare. Il fit mine de ne pas nous voir et nous l’ignorâmes à notre tour, nous avions aucune envie d’essuyer une de ses colères dans la gare. Nous n’avions toujours pas compris pourquoi il s’était mis en rogne et quand on le demanda à Marie-Antoinette, elle ne fut pas très loquace.
Nous choisîmes un compartiment où il ne restait plus que deux places pour qu’il ne pût pas s’y installer. Nous avions six arrêts à passer avant de descendre. Hélas, le compartiment se vida à la quatrième station et Monsieur Servais s’installa en face de nous. Très poliment, nous le saluâmes et nous nous replongeâmes dans notre roman.
- J’ai eu le grand honneur de voir votre oncle, lord Angel. Il m’a raconté que votre soi-disant père est un assassin ...
- C’est une erreur, Monsieur, nous n’avons pas d’oncle et notre père n’a pas de sang sur les mains, répondit calmement Alice.
- À vrai dire, je m’en moque. Laquelle de vous deux est Alice ? demanda-t-il.
Alice me prit la main et la serra outre mesure. Sans me démonter, je répondis :
- C’est moi !
- Non, c’est moi, intervint ma sœur.
Monsieur Servais nous fixa l’une après l’autre. La chevelure rousse d’Alice l’aurait volontiers trahie, si ce monsieur connaissait notre mère mais comme ce ne fut pas le cas, il reprit :
- C’est très simple, mesdemoiselles, soit vous me dites qui est Alice et Églantine pourra sortir à l’arrêt suivant, soit vous ne dites rien et nous continuons la route jusqu’à Namur où votre oncle saura vous reconnaître.
- Ça, ça m’étonnerait, m’écriai-je. Nous sortirons toutes les deux à l’arrêt suivant.
L’homme nous prit chacune par un bras.
- Vous êtes bien présomptueuses, jeunes filles, pour croire que vous arriverez à vous libérer ?
Nous nous tûmes quelques secondes, le temps d’ajuster notre position des pieds et de nous « ancrer dans le sol », comme le disait notre père.
- Patineur ! me lança Alice.
Dans un ensemble parfait, nous nous abaissâmes et j’envoyai un coup violent dans ses parties génitales. Il se courba en jurant, se tourna vers moi pour me frapper, Alice s’était préparée et envoya un coup de pied dans sa tête. Il tomba à plat ventre devant nous. Le train s’était déjà arrêté. Nous empoignâmes nos affaires et nous voulûmes sortir du compartiment mais il bloqua la porte avec son pied. Il se retourna et prit la cheville d’Alice en se redressant. Je sautai sur son bras, Il hurla de douleur, Alice perdit l’équilibre et tomba sur lui. Il la maintint avec son autre bras. Il serra de plus en plus fort, son bras sur sa gorge. Il ne se contrôlait plus.
- Je vais t’étrangler petite garce !
Et il était bien capable de le faire. J’étais derrière eux, j’ouvris la porte du compartiment et hurlai en espérant de l’aide. J’entendais à peine Alice dont le teint virait au rouge.
- Crinière du lion, me souffla-t-elle.
Je pris les deux oreilles de l’homme et tirai la tête en arrière pour la frapper violemment sur mon genou. Je pris Alice sous le bras ; le chef de gare sifflet déjà le départ, lorsque nous sortîmes en titubant sur le quai. Grand-Mère nous attendait.
- Mon dieu, que vous est-il arrivé ? demanda-t-elle en nous voyant si échevelées.
- On vient de se faire attaquées, lui dis-je dans un souffle.
Sans en apprendre davantage, elle interpella le chef de gare qui arrêta le train. Deux contrôleurs arrêtèrent Servais. Quand Hortence le reconnut, elle lui lança :
- Voilà la place qui vous revient, monsieur ! N’avez-vous pas honte de vous en prendre à des demoiselles ?
D’autres voyageurs se mirent à le huer et à lancer des cailloux. La marée-chaussée l’emporta. Nous retournâmes rapidement au château. Sur le trajet, Grand-Mère ne décolérait pas. Nous nous arrêtâmes au journal où elle relata notre agression à Olivier.
Notre père monta immédiatement dans le clarence. Nous reprimes tous ensemble la route pour le château. Il nous demanda comment nous avions pu nous délivrer. Nous relatâmes notre bataille dans le compartiment, il était fier de nous, il nous complimenta sur notre défense et fit un clin d’œil à Hortence en disant :
- Vous voyez, comme cette danse du matin est utile !
- Je ne crois pas que la bataille a dû se passer au même rythme que votre gymnastique ! répliqua-t-elle.
- Non, mais à force de répéter les gestes justes, elles ont pu les reproduire efficacement en vitesse.
- Le kung-fu nous a aussi aidés, intervint Alice.
- Je n’en doute pas et je suis bien heureux que vous ayez suivi mes leçons.
- Toutes les filles devraient en faire autant ! dit Hortence. Même si après cela, je doute que les hommes veuillent encore d’elles.
- Pourquoi ? Elles ne sont pas féminines, mes filles ?
- Oh si ! elles le sont ! dit Hortence en riant, mais imaginez ces furies au lit !
Olivier arqua les sourcils avec un petit sourire. Il était étonné qu’Hortence parlât de lit devant les filles. Elle aussi d’ailleurs, elle mit une main devant sa bouche en ricanant. Pour notre part, nous n’avions absolument pas compris l’allusion.
Ce soir-là, Égide, Hortence, Olivier et Dorothy étaient au salon, atterré et inquiet. Égide se leva, il fixa ses copropriétaires et déclara :
- Nous n’allons pas rester repliés sur nous-mêmes pour un neveu prétentieux. Laissez-moi quelques jours, je vais finaliser ce que je rêve de faire depuis un an.
- S’il vous plaît, Égide, répliqua Dorothy, je vous en prie, vivons dans la paix.
- Vous verrez que votre frère rampera devant vous et qu’il ne vous ennuiera plus jamais tandis que mon neveu ira se faire pendre ailleurs ! Il n’aura plus un sou vaillant, je vous le promets !
Quelques jours plus tard, Égide fit mander Olivier dans son cabinet particulier. Le notaire du marquis était attablé et finissait d’écrire un long acte qu’il lut, une fois Olivier assis. Au fur et à mesure de la lecture, Olivier avait un peu pâli tout en transpirant de grosses gouttes : Égide l’adoptait. Il en faisait son héritier légitime et lui donnait par là même, son nom, son titre et sa nationalité.
À la fin de la séance, Égide servit un whisky à Olivier pour lui permettre de récupérer quelques couleurs. Olivier le but d’une traite. Il n’arrivait pas à refaire surface, à bredouiller n’importe quel mot de remerciement. Il dit simplement :
- Égide, vous êtes complètement fou.
Égide sourit et répondit :
- L’idée que mon nom et mon titre disparaissent me chagrinait outre mesure. Vous me ferez bien un petit héritier mâle, n’est-ce pas ?
- J’y travaille follement, répondit Olivier malicieusement.
Égide rit aux éclats.
C’est ainsi que je changeai de nom pour la troisième fois : Églantine de Soignes.

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