XIV – Sécurité

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Pompton Lakes. Un peu plus de onze mille habitants. Un revenu moyen par habitant légèrement supérieur à la moyenne nationale. Une ville paisible.

Un poste de police plus occupé par les contraventions, les excès de vitesse et les in-rendus de bibliothèque que par la criminalité.

Pas aujourd’hui. L’homme avait le visage tuméfié. Mais chacun de ses membres le faisait souffrir. Il avait pris des coups. Violents.

‑ Une folle, je vous dis !

‑ Et elle vous est tombée dessus sans raison ?

‑ Mais oui ! une cinglée !

‑ Et elle vous a pris quelque chose ? De l’argent ? Un objet de valeur ? Montre ? Téléphone ?

‑ Rien ! Une vraie psychopathe !

Le policier qui prenait sa déposition se garda bien d’inscrire le mot « psychopathe ». Un terme médical… Sans expertise… Mais Vincent Harris, le plaignant, était, tout de même, salement amoché.

‑ Alors, reprit le policier, à quoi ressemblait l’individu qui vous a agressé ?

‑ Une fille sans aucune classe, moche, en plus…

Près de la machine à café, Armstrong écoutait d’une oreille lointaine et distraite. La réponse du plaignant lui arracha un sourire moqueur, plus encore que la mine déconfite du policier qui enregistrait la déposition.

‑ Monsieur Harris, raisonna le policier, ce n’est pas ce que je vous demande. Était-elle blanche, noire ? Grande, petite ? Grosse, maigre ? Y avait-il un détail remarquable ? Un tatouage ? Quelque chose ? Avait-elle les cheveux longs ? Courts ? Comment était-elle habillée ?

‑ Assez grande… Plutôt mince… une espèce de clocharde… je dirais… assez jeune… Des cheveux noirs… ébouriffés… assez courts… et plus longs sur le dessus…

‑ Bon ! Là, on avance…

‑ Une espèce de punk ! avec des mitaines noires, en cuir… et une espèce de collier à chien autour du cou…

‑ « Une espèce de collier à chien autour du cou. » répéta le policier en tapant sur son clavier.

‑ Et son blouson… Il était dégoûtant… Et son pantalon… tout déchiré…

Armstrong s’approcha.

‑ Chaussures en cuir usées ? Dr Martens ?

‑ Oui, c’est exactement ça !...

‑ Et vous ne l’aviez jamais vue avant ?

‑ Jamais ! Une hystérique pareille, je m’en souviendrais !...

‑ Vous devriez aller à l’hôpital, faire soigner vos blessures…

‑ Mais c’est cette folle qui doit payer les frais !

‑ Je pense qu’elle n’est pas solvable… Mais vous, vous devez être assuré…

‑ Pourquoi c’est mon assurance qui devrait payer ?

‑ Il y aura un arrangement à trouver, mais l’urgent, c’est de vous soigner…

Armstrong lança un regard au policier, puis reprit la direction du bureau du capitaine. Le policier se leva, s’excusa auprès de Harris, et rejoignit l’agent fédéral.

‑ Agent Armstrong ? Vous savez qui l’a agressé ?

‑ J’ai une petite idée… Mais ça ne colle pas avec une agression gratuite… Je pense que votre gars doit avoir oublié un détail… Volontairement ou non…

‑ Quel genre de détail, d’après vous ?

‑ Je ne sais pas… Mais, par précaution, vous devriez vous débrouiller pour en savoir plus sur lui…

‑ Je ne comprends pas…

‑ Il s’est empressé de vous décrire une folle, une hystérique, une psychopathe… Ensuite, pour toute description physique, il a juste dit qu’elle manquait de classe et qu’elle était moche…

‑ Et alors ?...

‑ Alors, ce sont des descriptions qu’on s’attend à trouver dans la bouche d’une personne de peu d’éducation. Mais lui, il porte une Rolex, des vêtements de marque, même s’ils sont déchirés. Il doit être d’une catégorie socio-professionnelle élevée.

‑ Il est dentiste…

‑ Et où a-t-il été agressé ?

‑ Il y a un quartier où vivent les indigents, pas loin du fleuve. C’était là…

‑ Et vous croyez qu’il y soignait des dents bénévolement ?

‑ Difficile à envisager, oui…

‑ Vous pourriez m’y emmener ?

Armstrong s’était fait déposer dans le quartier. Il se débrouillerait pour rentrer. Aller, venir, observer, questionner. Il ne lui fallut pas longtemps pour trouver celle qu’il cherchait. Blackbird.

‑ Mademoiselle Blackbird… Vous vous souvenez de moi ?

‑ Comment vous oublier ? Un flic généreux, qui donne cinq dollars quand on lui en demande un… Et moi, c’est Blackbird, pas mademoiselle.

‑ Daniel… ça vous a perturbé ?

‑ Sans plus…

‑ Il n’était pas votre ami ?

‑ On discutait, juste…

‑ Ce n’est pas ce qu’on nous a dit, au centre…

‑ Ils ne savent pas… Pas grand-chose, en tout cas…

‑ Tranquille, le quartier, en ce moment ?

‑ Il est allé pleurnicher chez vous ?

‑ Il est en mauvais état…

‑ Quand on crache en l’air, faut s’attendre à ce que ça nous retombe sur le nez…

‑ Il a fait quoi, pour mériter ça ?

‑ Venez avec moi…

Blackbird se leva avec une légèreté qu’Armstrong n’attendait pas d’une fille de la rue, usée, déprimée, fatiguée. Blackbird n’était pas une victime fragile du système. Une battante, malgré l’adversité.

Deux ruelles plus loin, Armstrong vit Blackbird s’approcher d’un tas couvert d’un plaid en laine. Elle tendit la main, le tas bougea, découvrit un visage triste et sale qui s’illumina. La jeune femme sortit de sa torpeur, enroula ses bras autour du cou de Blackbird et se serra contre elle. Armstrong aperçut une larme couler le long de sa joue.

‑ Monsieur Federal, je vous présente Joanie.

‑ Joanie… Je suis l’agent Armstrong, du FBI…

Joanie eut un mouvement de recul. Blackbird avait une présence rassurante.

‑ Le dernier homme qu’elle a rencontré, cette nuit, il n’avait pas vos manières…

‑ Il n’a pas perdu de temps à se présenter ?...

‑ Il a voulu entrer directement dans le vif du sujet…

‑ Ce qui l’a conduit au poste de police…

‑ C’est facile de s’en prendre aux filles, ici…

‑ Pas toutes les filles, on dirait…

‑ Normalement, on essaie de ne pas rester seule. À deux ou à trois, c’est moins facile de se faire agresser…

‑ Mais ce n’est pas toujours possible de rester ensemble…

‑ C’est ça… et il y a toujours des types qui chassent…

‑ Mais quelqu’un veille ?...

‑ C’est un devoir citoyen, non ?

‑ Vous prenez soin des autres, donc… Qui prend soin de vous ?

‑ Vous êtes là pour ça, non ?

‑ Je ne travaille pas sur cette affaire…

‑ Mais vous êtes là…

‑ Vous devriez être prudente…

‑ Pourquoi je me cacherais ?

‑ Pour votre sécurité, déjà…

‑ Où vous voyez de la sécurité, dans ce merdier ?

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