La Mécanique du Désespoir

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Le Poste n°4 était devenu un réacteur de tension pure. Depuis l’enlèvement brutal de Julia, William Murdoch n’était plus qu’un spectre mécanique. Il avait traîné le suspect capturé dans les geôles avec une sauvagerie inhabituelle, mais l’homme, une brute aux dents cassées, se contentait de ricaner, le regard vide de toute peur. William n’avait pas le temps pour les protocoles. Il avait laissé George au poste pour surveiller les lignes télégraphiques et s’était jeté dans la nuit de Toronto.


Pendant des heures, William avait retourné la ville. Il avait forcé les portes des entrepôts désaffectés des docks, bousculé les informateurs dans les quartiers malfamés, et même fait irruption dans une réunion privée de hauts fonctionnaires, son arme au poing. On pensait que son génie, sa connaissance intime des recoins de la ville et sa rage de mari désespéré allaient finir par payer. Il parcourait les rues comme un loup, le souffle court, chaque minute de retard étant un clou de plus dans son propre cercueil. Mais chaque piste s’avérait être un cul-de-sac soigneusement orchestré. On le baladait, on le drainait, on l’éloignait du seul endroit qui comptait.


Épuisé, couvert de boue et de sueur, William finit par revenir vers le seul lieu de certitude : le Poste. Le silence qui l’accueillit en passant le seuil était anormal. Les lampes à gaz vacillaient, projetant des ombres mouvantes sur les murs. George et les autres étaient absents de la salle commune. C’est alors qu’il entendit le bourdonnement. Un son grave, cyclique, provenant de son propre bureau.


Il s’approcha lentement, son cœur martelant contre ses côtes. En ouvrant la porte, la réalité bascula. Edwards était là, assis derrière le bureau de William, les pieds posés sur les dossiers de l'enquête. Mais c’est ce qui se trouvait à ses côtés qui figea l’âme de Murdoch. Julia était attachée à une chaise de fer, livide, consciente mais terrifiée. L’invention de William — ses bobines, ses circuits haute tension — avait été démontée et réinstallée de force autour d'elle. Des câbles dénudés étaient fixés à ses poignets et à ses tempes, reliés directement aux accumulateurs chargés à bloc.

William fit un pas, mais Edwards leva un levier, une étincelle bleue crépitant près du visage de Julia. Le message était clair : un mouvement de plus, et elle serait consumée.


L’Inspecteur Edwards affichait un sourire de prédateur satisfait. Il ne demandait rien, il attendait simplement la reddition. William, cet homme qui avait voué sa vie à la justice et à la rigueur morale, regarda sa femme. Il vit la sueur sur son front, la douleur dans ses yeux. D'une main tremblante, il porta ses doigts à son veston. Dans un geste d'une lenteur agonisante, il décrocha son insigne en argent. Il la regarda une dernière fois avant de la poser sur le sol, la faisant glisser vers la porte de son bureau fermé. William mit genoux à terre, regardant Edwards, les yeux lui suppliant de ne pas actionner la manette. C’était la fin de William Murdoch, le policier. C’était l'acte de soumission totale. Il était prêt à tout pour qu'il ne l'actionne pas.

Le sourire d'Edwards s'élargit, devenant une grimace de haine pure. « Trop facile, Murdoch, » semblait dire son regard. Sans un mot, avec une cruauté gratuite, Edwards abaissa brutalement le levier.


Le cri de Julia fut étouffé par la violence de la décharge. Son corps se cambra, ses muscles se tétanisant sous le voltage inhumain. William hurla, un son qui n'avait plus rien de civilisé. Il ne réfléchit plus. Il ne calcula plus. Il se jeta contre la porte de son bureau, la brisant sous le poids de son épaule. Il percuta Edwards avec la force d'un boulet de canon.


La bagarre fut brève et sauvage. William ne cherchait pas à l'arrêter, il cherchait à détruire. Il projeta Edwards contre le mur, ses poings s'écrasant sur le visage de l'inspecteur corrompu avec une cadence de métronome sanglant. Il frappait jusqu'à ce que ses propres articulations éclatent, jusqu'à ce que le visage d'Edwards ne soit plus qu'une bouillie informe. Dans un dernier râle, alors que William le tenait par la gorge, Edwards cracha un mélange de sang et de dents, ses derniers mots sifflant comme un venin, William s'approcha de son visage, et entendit que l'investigateur de tout ceci n'était autre que le maire de la ville.


William le lâcha comme un déchet et se précipita vers Julia. Il arracha les câbles, brûlant ses propres paumes au passage. Il la détacha et la prit dans ses bras, la serrant contre sa poitrine. Mais le silence était revenu. Le cœur de Julia, trop sollicité par la foudre de l'invention, avait cessé de battre.


C’est à cet instant que le reste du monde fit irruption. George, Effie et Higgins entrèrent dans le bureau, armes au poing, prêts pour un combat qui était déjà terminé. Ils s’arrêtèrent net. La vision était insoutenable. Le bureau de Murdoch, autrefois temple de la raison, était transformé en abattoir. Le corps d'Edwards gisait dans un coin, la gorge écrasée. Et au centre, William, agenouillé, tenant Julia comme un trésor fragile, ses larmes creusant des sillons clairs sur son visage couvert de sang et de suie.


Le silence qui s'installa au Poste n°4 était plus lourd que n'importe quel cri. George retira son chapeau, ses mains tremblant de manière incontrôlable. Effie se détourna, incapable de supporter la vue de la mort dans les bras de l'homme qu'elle admirait. William ne les regarda pas. Il ne voyait plus rien. Il se contentait de bercer Julia, son regard fixé sur l'insigne d'argent qui gisait par terre, désormais inutile, symbole d'une vie qui venait de s'éteindre deux fois.L’ombre de la mairie planait désormais sur chaque centimètre carré de la pièce. La guerre n'était plus une enquête. C'était une condamnation.

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