Le Jugement Dernier
Le soleil se leva sur Toronto avec une indifférence glaciale, une lumière d'un blanc chirurgical qui semblait vouloir mettre à nu chaque plaie de la cité. Devant la demeure des Murdoch, l'air était encore chargé de l'odeur métallique du sang qui avait imbibé le bois du perron. George Crabtree ne s'était pas assis de la nuit. Il n'avait pas pleuré. Les larmes étaient un luxe que son âme, désormais pétrifiée, ne pouvait plus s'offrir. Il était resté là, debout dans le vestibule, fixant les corps de William et d'Henry, ses mains crispées sur les dossiers récupérés aux archives. Dans le silence de la maison, il avait écouté le bruit du vent s'engouffrer sous la porte, un sifflement qui ressemblait aux derniers râles d'agonie qu'il n'avait pas pu entendre. Chaque seconde qui passait forgeait en lui une résolution nouvelle, une noirceur méthodique qui remplaçait peu à peu l'homme de lettres qu'il avait été.
George commença par préparer les corps avec une méticulosité qui aurait rendu William fier. Avec une bassine d'eau claire et un linge blanc, il nettoya les visages de ses frères d'armes, effaçant la poussière de la mairie et la sueur de leur ultime combat. Il prit le temps de fermer les paupières de Higgins, cet homme qui était mort en bouclier, trouvant dans son expression figée une noblesse que la vie lui avait souvent refusée. Puis, il s'occupa de Murdoch. Il réajusta le col de sa chemise blanche, masquant avec soin la tache sombre et circulaire qui marquait l'endroit précis où le cœur avait cessé de battre. C'était son ultime acte de dévotion, une manière de rendre à son mentor une dignité que les hommes du Maire avaient tenté de lui voler en le jetant sur ce seuil.
Une fois sa tâche accomplie, il ramassa les dossiers. Il ne se rendit pas au Poste n°4, devinant que le bâtiment était désormais une coquille vide investie par les agents corrompus venus effacer les dernières traces du génie de William. Il se rendit au seul sanctuaire que le Maire ne pouvait pas profaner par la force brute : les rotatives du Toronto Gazette. George entra dans les locaux alors que l'équipe de nuit terminait son service. Sans un mot, il traversa la salle de rédaction, et entra dans le bureau du rédacteur en chef. Il jeta les preuves de la corruption au milieu des encriers, étalant les contrats frauduleux et les ordres d'exécution. Sous la pression de son regard noir et de son arme, il força les typographes à briser les plaques de l'édition prévue. Il fit composer une édition spéciale dont chaque caractère gras était un clou dans le cercueil du Maire. Il exigea que la photo de William et Henry, gisant devant la maison, occupe la moitié de la première page. Il voulait que Toronto se réveille avec le goût du sang et de la trahison au bout des doigts.
Lorsque les rotatives commencèrent enfin à vrombir, faisant vibrer le sol et les vitres de l'imprimerie, George sentit une satisfaction amère. Le papier s'envolait par milliers, porteur d'une vérité épidémique qui allait dévorer la mairie de l'intérieur. Il quitta le bâtiment alors que les premières charrettes de livraison s'élançaient dans les rues encore sombres. La ville commençait à s'éveiller, ignorant que son réveil serait un séisme.
L’assaut de George sur la Mairie fut une œuvre de haine froide. Il ne monta pas les marches de marbre de face, comme William l'avait fait par idéalisme. Il connaissait les couloirs de service, les accès dérobés que les politiciens utilisaient pour leurs rencontres clandestines. Il se glissa dans le bâtiment comme une ombre malveillante, neutralisant les gardes de sécurité avec une efficacité silencieuse et brutale. Il n'utilisait pas sa gâchette pour ne pas donner l'alerte ; il frappait avec le canon de son arme, avec ses poings, mettant dans chaque coup toute la rage accumulée depuis la mort de Murdoch. Lorsqu'il enfonça les doubles portes du bureau directorial, il trouva le Maire en plein chaos, tentant désespérément de brûler des documents compromettants dans l'âtre de la cheminée. La confrontation fut immédiate et sauvage. Les deux hommes se jetèrent l'un sur l'autre, renversant les meubles de luxe dans un fracas de bois brisé. George frappait avec la rage d'un homme qui n'a plus rien à perdre, mais le Maire, acculé et luttant pour sa survie, utilisa une statuette de bronze pour frapper George à la tempe. Profitant de l'étourdissement passager de l'agent, le tyran s'échappa par une porte dérobée, se jetant dans les rues bondées de Toronto où la foule commençait déjà à s'agiter à la lecture du journal spécial.
La course-poursuite s'engagea à travers le dédale urbain de Toronto, une traque qui semblait ne jamais devoir finir. Le Maire courait, bousculant les passants, le visage déformé par une terreur grise alors que George, une traînée de sang coulant sur son front, le talonnait sans jamais faiblir. Ils traversèrent les marchés bondés, renversant des étals de fruits sous les cris des marchands, puis s'enfoncèrent dans les ruelles poisseuses du port. Se sentant piégé près d'un quai de déchargement désert, le Maire saisit brusquement un jeune garçon qui jouait parmi les caisses, un gamin des rues terrifié dont les yeux s'écarquillèrent de peur. Il plaqua le dos de l'enfant contre lui, un revolver braqué sur sa tempe, utilisant ce corps frêle comme un ultime rempart contre la justice qui marchait vers lui. George s'arrêta net, son souffle court, ses yeux fixés sur le petit être qui tremblait de tout son corps.
Le temps sembla se suspendre sur le quai, seulement rythmé par le clapotis de l'eau sombre du lac Ontario contre les piliers de bois. George vit dans les yeux du Maire qu'il n'y avait plus aucune issue politique, plus aucune logique, seulement la folie d'un animal blessé. Utilisant une technique de diversion que William lui avait apprise des années plus tôt lors d'un entraînement oublié, George sortit son propre insigne et la lança lourdement au sol pour attirer le regard du fugitif. Dans cette fraction de seconde de distraction, George se jeta en avant avec une vitesse foudroyante. Il désarma le Maire d'un coup de poignet précis, envoyant l'arme voler dans l'eau, et écarta l'enfant avec une force protectrice pour le mettre à l'abri derrière un empilement de caisses. Totalement acculé, le Maire sortit de sa manche un couteau de chasse à la lame effilée. Il se jeta sur George dans un élan de fureur suicidaire, cherchant la gorge de l'agent.
Le corps-à-corps fut silencieux et atroce. George saisit le poignet de son agresseur au vol, sentant la force du désespoir dans le bras du Maire. C'était une lutte de muscles et de volontés au bord de l'abîme. Dans un mouvement de torsion implacable, George utilisa le poids du Maire contre lui-même, retournant la pointe de l'acier vers le thorax de celui qui avait commandité tant de morts. Dans un effort final, George enfonça le couteau de toutes ses forces, d'un coup sec et définitif, au centre de la poitrine de l'homme, là où le cœur battait la chamade. Le Maire se figea instantanément, ses yeux s'écarquillant sur une vision d'horreur pure, avant de s'effondrer lourdement sur les planches poisseuses du quai. George resta debout, immobile, regardant la vie s'échapper de celui qui avait brisé sa famille, tandis que le sang du tyran se répandait lentement pour se mêler aux eaux noires. La Justice était passée, non par les tribunaux qu'il avait corrompus, mais par la lame et le sacrifice.
George quitta le port alors que la foule, ayant suivi la scène de loin, restait pétrifiée par la violence de l'acte. Il marcha jusqu'au cimetière de Necropolis, traversant la ville sans voir les visages qui s'écartaient sur son passage. Là-bas, la terre était encore meuble près des tombes des Brackenreid et de Julia. Deux nouveaux trous attendaient William et Higgins pour que le Poste n°4 soit enfin réuni dans le repos. Il s'assit sur un banc de pierre usé, fixant l'horizon où le soleil déclinait, baignant les pierres tombales d'une lueur pourpre et mélancolique. Effie le rejoignit après une heure de silence total. Elle ne posa aucune question, comprenant que les mots seraient dérisoires face à la dévastation. Elle se contenta de s'asseoir près de lui et de poser sa tête sur son épaule. Le Poste n°4 était décapité, son héritage n'était plus que cendres et souvenirs, mais pour la première fois depuis des mois, l'air de Toronto semblait respirable, purifié par le sang des coupables.

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