[SPOIL] Braver le passé

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/!\ Lecture conseillée après Numériland /!\

Mylèna sortit du téléporteur public en sifflottant. Elle déambula dans le quartier modélisé récemment par Erka, majoritairement habité par les Exclus. Les citoyens n'osaient pas encore s'y installer à cause de leur présence. Pourtant, à l'image de ce qu'elle leur avait toujours connu, ces derniers s'adaptaient doucement à leur nouvelle vie, sans rien demander à personne, à moins de venir les provoquer.

— T'es pas digne ! éclata une voix. Une Exclue fait face aux choses, et ne s'effondre pas !

— JE fais face ! rétorqua Lyün aussi violemment. De cette façon, ce crevard ne me reconnaîtra pas !

Mylèna s'immobilisa, un pincement au coeur. Si elle adorait sa famille, elle avait fini par comprendre, avec le temps, que leurs manières d'aider étaient parfois trop brutales. Il avait fallu que Zargosa la confronte, lors d'un soir où elle s'était montrée alcoolisée et shootée, pour s'en rendre compte.

— T'es lâche, c'est tout, reprocha Efelid.

Le tumulte cessa. Mylèna approcha doucement, et aperçut Lyün se laisser choir sur les rebords d'une fontaine d'où jaillissait une eau étincelante bleu roi aux reflets roses. Une architecture fine, qui paraissait pourtant imposante derrière la maigre jeune femme, borgne et aux cheveux brûlés en pagaille, encore vêtue de ses haillons crasseux.

Son amie fut la plus réticente à revenir sur la surface. La culpabilité envahit Mylèna : elle avait insisté, convaincue que sa famille vivrait bien mieux ici que parmi les ordures au rebut, menacés chaque jour par le Vide. Alors qu'elle connaissait les traumas de l'Exclue : violences physiques comme psuchologiques, maltraitances extrêmes, à qui elle devait cette apparence décharnée. Sa réplique disait tout : la peur programmait encore ses données, trop forte pour être capable d'évoluer.

C'est de ma faute...

Mylèna la rejoignit, et, sans prévenir, l'enlaça.

— Ben alors, ma chérie, qu'est-ce qui t'arrive ?

Elle connaissait la réponse, mais elle préférait s'inspirer de Zargosa : pousser la personne à parler, montrer, comme elle l'avait découvert, qu'il existait d'autres formes de soutien. Lyün se tendit, luttait pour ne pas s'effondrer. Sa fierté d'Exclue prit le dessus afin de conserver les apparences.

— J'suis moche, lâcha-t-elle.

Mylèna retint un soupir, agacée que son amie soit incapable de se voir telle que sa famille la considérait.

— T'as tort, contra-t-elle.

Elle ne comprendrait jamais pourquoi beaucoup de monde était si attaché au physique. Lyün la repoussa et l'incendia de son oeil valide, l'autre, en verre, demeurant fixe, ce qui déforma son expression.

— Facile à dire ! Toi, t'es jolie, t'as rien d'abîmé à part ta cervelle bousillée !

Mylèna retint un soupir. Ce n'était pas la première fois que Lyün lui faisait part de sa jalousie. Elle commença toutefois à comprendre le vrai problème de l'Exclue, prisonnière de son défaut : elle enviait les autres, souhaitait obtenir la même chose, sans avoir le courage ni la force de le faire. Encore moins aujourd'hui en étant de nouveau confrontée à un monde qui l'avait détruite.

— T'as tort quand même, ma belle, insista Mylèna, sincère.

Lyün resta bougon, pour mieux masquer sa peine.

— T'es badasse, tu n't'en rends pas compte, bordel, poursuivit-elle. Tu parais toute fragile, mais t'as vu tout ce à quoi t'as survécu ? En plus, t'as vécu des années au rebut, sans ciller. Et ça, crois-moi, peu de gens en sont cap'.

Lyün demeura silencieuse, ses doigts squelettiques serrés, mâchoire crispée.

— Déjà, essaie d'arrêter de pleurer, tenta Mylèna d'un coup de coude. On est toujours moche quand on pleure. Pi, si tu continues, ton oeil va encore se barrer.

Lyün renifla et plaqua une main sur sa prothèse.

— Bah... Justement. Y'aurait pas un truc pour ça ?

Mylèna étira un large sourire.

— C'est un bon début ! encouragea-t-elle.

Elle se releva et lui tendit la main.

— Bon, d'accord ! Allez, viens, je t'emmène. Je vais te faire découvrir la ville, et je vais te prouver que t'as tort ! J'espère que tu apprécieras l'effort, car là où je t'embarque, en vrai, je n'y vais jamais, c'est pas mon truc !

Lyün hésita et détourna le regard.

— J'ai envie, admit-elle. Mais j'ai la pétoche de m'retrouver en face de gros crevard. J'survivrai pas, c'te fois.

Mylèna lui prit la main et la força à se relever.

— T'inquiète. Je suis là. Si tu le reconnais, n'hésites surtout pas : tu me le dis, et je le tabasse.

— Ah, c'est gentil, ça.

Mylèna raffermit sa poigne, prit son bras.

— Arrête de le laisser t'empêcher d'avancer. Au contraire, mets-lui la misère en montrant à quel point t'es une bombe, meuf !

— Et s'il revient m'tourner autour ? s'inquiéta Lyün.

— Alors on sera tous là pour lui mettre la dérouillée qu'il mérite. T'inquiète. Il n'aura pas le temps de t'insulter que mon poing sera déjà dans sa gueule. C'est à lui de se cacher de honte. Pas à toi.

Elle l'entraîna, déterminée, sur la large avenue, au milieu des buildings à hauteurs démesurées. Lyün prit sur elle pour ne pas se tasser et marcha la tête haute. Une Exclue ne la baissait jamais.

***

— C'est qui ?agressa Lyün en serrant le bras de Mylèna. Attention, toi !au moindre geste suspect, je lâche ma pote !

— Ah oui, je comprends mieux, jaugea Katie.

Mylèna se tourna vers l'Exclue.

— Miss, je te présente Kat', une pote à moi. Et qui sera mieux calée pour te conseiller.

— J'ai pas confiance. T'avais dit que tu n'me lâcherais pas !

— Je n'ai jamais dit que je t'abandonnais. Je vais même rester avec toi tout le long. Allez, aie confiance !

— La dernière fois que j'ai fait confiance à quelqu'un de la surface, me suis retrouvée bousillée.

— Oui, ben c'est terminé, maintenant. T'es protégée.

— Tu vas devenir la spécialiste en protectioncontre les harceleurs, à force, s'amusa Katie. Zargosa, Erka... maintenant Lyün.

Mylèna haussa des épaules.

— Ça ne me gêne pas. C'est normal. Bref, ma chérie, on sera tous là pour te protéger. Bon ! Lili, vas-y, c'est quoi ton trip ? Tu peux vraiment choisir tout ce que tu veux, alors vas-y à fond !

Des rouages s'animèrent à côté de Lyün.

— Ben... J'aimerai bien avoir les cheveux longs. J'aime le bleu aussi. Des lèvres pulpeuses ce qu'il faut. Et une jolie robe.

— Ok ! Alors maintenant, hop ! On se sort les doigts et on y va !

Katie tendit les mains à l'Exclue avec un sourire compatissant, et l'entraîna à l'intérieur d'un salon de beauté.

— Aie le courage de vivre la partie que tu mérites ! Allez, Mya, toi aussi!

Elle recula aussitôt.

— Euh, merci, mais non merci. Vraiment. C'est pas du tout mon truc, les trucs de fille ! Je préfère le catch, les flingues et baver devant les muscles de Suarnéguézer.

— C'qui, lui ? questionna Lyün.

Katie éclata de rire.

— Schwarzenegger, corrigea-t-elle.

— Connais pas.

— Allez, on entre, on ne discute pas !

***

— Aloooors ? rit Katie en taquinant Mylèna.

— La ferme. Retiens bien que j'ai fait ça pour TE faire plaisir ! C'était de la torture ! Sérieux, plus jamais je ne mets un pieds dans ce genre de truc !

— Même le "massage des déesses" ? provoqua son amie, lueur malicieuse dans ses yeux bridés et noirs.

— Bon, d'accord, ça, j'avoue, c'était pas mal.

— Divin, plutôt, non ?

— Oui, bon, ça va ! C'est vrai, j'ai grave kiffé ! Mais c'est tout ! Le reste, ça m'a gonflée !

Mylèna chercha à échapper à l'attention hilare de Katie, les yeux rivés sur l'entrée du bâtiment.

— Bon, elle est où, ma copine ? Elle se débine encore, ou quoi ?

— Mya, c'est loin d'être facile, tu sais.

— J'en suis plus que consciente. Ça ne change rien : soit Lili continue de se complaire, soit elle avance. Avec de l'aide au début, peut-être, mais au moins qu'elle le fasse. Perso, je ne comprendrais jamais comment une question d'apparence peut rendre de la confiance en soi, mais si ça l'aide, autant y aller à fond.

— Le changement est radical, prévint Katie. Laisse-lui le temps de se remettre du choc. Elle n'a jamais connu ça.

— Je connais son histoire. C'est à gerber et à faire des cauchemars. C'est dur, de se déconditionner de ses acquis. Mais on peut le faire. Je sais de quoi je parle. Puis c'est une Exclue, bordel ! Ça veut dire qu'elle est forte, elle a bien survécu au rebut. Donc le reste, à côté, c'est de la tarte.

— Dîtes... intervint la voix de Lyün.

— Ouais ?

— Interdit de se moquer, hein ?

— Arrête ton suspens et sors de là ! encouragea Mylèna. On n'va pas y passer la nuit !

Une ombre se découpa dans l'encadrement, se pixellisa, avant de se modéliser. Mylèna en fut bouche bée, tant Lyün était méconnaissable.

L'Exclue avança timidement, encore mal à l'aise d'éventuels regards. La texture de peau soignée, les cheveux avaient été ressuscités et allongés jusqu'à la moitié de son dos, couleur ébène éclaircie par des mèches bleues, lissés, et flottaient derrière elle. Une longue robe de cuir noir et en résille fin révélait des formes jusque-là invisibles par ses haillons. Poitrine mise en valeur, fines hanches. Son oeil de verre n'était pas caché, au contraire : un fin filet en or en forme de cache transparent le retenait, en attendant que les soins fassent effet.

— Wow, meuf, t'es trop canon ! s'écria Mylèna. Je le savais, tu vois ?

— Euh, ah bon ?

— Mais puisque je te le dis, bécasse !

Lyün désigna son oeil de verre.

— Il change de couleur selon mes envies et humeurs, maintenant.

— Stylé ! J'adore !

Katie eut un sourire tendre.

— Plus qu'à t'y habituer, maintenant.

— Dîtes...

— Quoi ? s'impatienta Mylèna, sans masquer sa joie.

— Je vais pleurer, avoua Lyün. Mais genre, vraiment. Et beaucoup.

Mylèna n'hésita pas et la prit paussitôt dans ses bras, entre lesquelles son amie s'effondra bruyamment en cachant son visage contre elle.

— Ah, là, là, taquina-t-elle. C'est dur de se reconstruire à zéro, hein ? T'inquiète. T'as passé le plus dur. Le reste sera plus facile.

— Parce que je n'ai pas fini ? s'affola l'Exclue.

— Oh non ! confirma Mylèna. Au contraire, tu commences tout juste !

— Et m*bip*e...

Un rire échappa à Mylèna, suivi de celui, plus étouffé, de Katie.

— Contentons-nous de savourer cette première victoire.

— Ouais, approuva Mylèna. Ça tombe bien, j'ai la dalle. Mais attendons qu'elle se calme d'abord.

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