Le fragment - Un passage pris dans un livre

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Pour cet exercice, j'opte pour l'auteur Bernard Werber et son livre autobiographique, "Mémoires d'une fourmi" paru en 2022, dont voici un fragment, emprunté à son ouvrage.

"Vu que j'étais également nul au foot (l'endroit où se créent les hiérarchies entre garçons) et que je n'étais pas très bon élève en général, on me pardonnait d'être un peu "hors système" si (et seulement si) je racontais des histoires marrantes ou fantastiques".

*

La plupart du temps, cela se passait dans la cour de l'école ou sous le préau s'il pleuvait ou trop chaud. Juste après le réfectoire, pour les demi-pensionnaires, on prenait un moment de digestion en attendant que la cloche sonne pour le reprise de la classe.

Les quelques copains que j'avais, appréciaient que j'invente des histoires que je tirais de mon imaginaire débordant, fort imprégné de contes, de fables ou de couvertures de bandes dessinées.

Ma mère avait acheté une collection de disques vinyles reprenant un répertoire des contes très connus comme, Pierre et le Loup, les trois petits cochons ou Pinocchio. Alors j'installais une baleine dans l'océan qui avalait notre personnage en bois tel un Jonas prisonnier. Je me permettais des rebondissements farfelus de mon invention, parfois inspirés d'une réaction, d'une remarque ou d'une suggestion de mon auditoire.

Lors de ces one-man shows, j'étais comme un poisson dans l'eau et le champ des possibles semblait infini. Pour moi, ce public suscitait une joie intérieure très intense, au milieu de toutes les attentions alors que le reste du temps, je me montrais plutôt discret, évitant les accrocs et les fortes têtes.

Lors des récréations de la matinée et de l'après-midi, la cour de l'école se transformait en champ de batailles. Chaque groupe développait son propre sujet d'intérêt. Les grands se mettaient à part, le long des grillages et parfois je trouvais refuge auprès d'eux car certains d'entre eux m'avaient pris en sympathie. Des protecteurs en quelque sorte. Dans une aire voisine, les filles avaient leurs occupations spécifiques, marelle, saut à l'élastique, jeux de mains ou papotages. Nos écoles n'étaient pas mixtes.

Tous les garçons jouaient aux billes, les poches déformées par l'accumulation de gains successifs, eu égard à leur adresse particulière, qu'elles soient en terre ou en verre, parfois aux couleurs merveilleuses des calots. Parfois, il s'agissait de gagner des personnages en plastique qu'il fallait renverser avec un projectile à près de trois mètres. Les plus fûtés plaçaient leur figurine dans un terrain accidenté pour augmenter la difficulté.

Entre tous ses agrégats mouvants, des courants circulaient tels des fluides corporels informes et vivants. Une foultitude de jeunes en culottes courtes, chaussettes montantes ou en pantalons se poursuivaient en criant. Ils improvisaient des combats épiques, tirés des films de cape et d'épée à l'instar des personnages interprétés par Jean Marais ou Belmondo, chevauchant des montures invisibles comme les Monty Python, en 1969.

Dans cet amas bigarré, coloré et inaudible, il s'avérait impossible de conter une histoire. La pause méridienne devenait alors mon moment préféré, celui où je montais sur scène, sans avoir le trac, comme sûr de mes improvisations, pas toujours drôles, mais très imagées, avec le ton, la forme et l'enthousiasme.

Tout cela se passait à Longjumeau, au bord de la Nationale 20, au sud de Paris, durant les classes de CP à CM2. Mon père, militaire exerçait à Brétigny, dans une ancienne base américaine. Ma mère nous élevait, mes frères, moi et ma petite sœur, née en 1964. Le soir, pour joindre les deux bouts, ils partaient ensemble en voiture, une R16 de 1965, je crois, pour assurer des présentations à domicile. Elle vendait des machines à tricoter de la marque Erka.

Tout cela me revient avec une facilité déconcertante, comme si hier résidait encore là, au milieu de mes synapses. Si la mémoire me faisait défaut, surtout lors des récitations ou tout ce qui demandait d'apprendre par cœur, je comblais ce handicap par une imagination bouillonnante et fertile.

Elle représentait ma bouée de sauvetage pour me retrouver hors des murs. Raconter des histoires me sauvait en quelque sorte, la vie !

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#JMP 2026/01

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