Chapitre 30 - La gifle et le gouffre

16 minutes de lecture

Conduits par Loreto, Nicolas et Natalie arrivèrent au centre Olympus sous un soleil coupant, presque trop pur pour la gravité qui les habitait. À peine eurent-ils franchi les grilles que les amazones se rangèrent de part et d’autre du chemin, formant une haie d’honneur silencieuse. Leur posture droite, leurs regards impénétrables, donnaient à l’air une densité presque cérémonielle. Kayak et Elisabeth accueillirent le « couple » s’en savoir qu’un gouffre les déparait. Natalie sentit sa gorge se serrer : cela ressemblait trop à un rite d’accueil… ou d’adieu.

Nicolas, lui, observait. Chaque détail. Chaque changement depuis son départ. Il scrutait les chemins de terre, les bâtiments, les visages — comme s’il vérifiait que les lieux qu’il avait fuits existaient encore vraiment. Quelque chose en lui oscillait entre la reconnaissance, la méfiance et une sorte de vertige.

Après un moment d’hésitation, Nicolas se tourna enfin vers Elisabeth. On voyait dans son regard une agitation confuse : le besoin de s’extraire du chaos ambiant, la peur d’affronter encore les autres, et surtout ce désir instinctif de s’accrocher à une présence qui ne le jugeait pas.

— Cela me ferait plaisir de prendre un thé avec toi, dit-il.

L’effet fut immédiat. La vingtaine d’amazones s’immobilisa comme un banc de poissons surpris par un prédateur. Natalie resta figée, les lèvres entrouvertes, incapable de dissimuler la crispation qui la traversa. Loreto, lui, dévisagea Nicolas comme s’il venait d’annoncer qu’il quittait définitivement le centre. Même Kayak, habituellement imperturbable, haussa imperceptiblement les sourcils, comme si ce simple choix remettait en question une équation qu’il croyait parfaitement maîtriser.

La seule qui ne fut pas surprise fut la fille aux yeux de lune. Elle tourna légèrement la tête vers lui, un sourire tranquille étirant ses lèvres, comme si elle avait prévu ce moment depuis longtemps.

— Allons chez moi, nous serons plus à notre aise, précisa la jeune aveugle.

Sa voix était douce mais assurée, presque hypnotique. Elle semblait glisser dans l’air comme une invitation aussi naturelle qu’inévitable.

Une sorte de flottement étrange s’empara alors du groupe. Un décalage silencieux, presque surréaliste. Sans justification, sans qu’aucun d’eux n’éprouve le besoin de s’expliquer, Nicolas et Elisabeth se détachèrent du reste du groupe. Comme deux silhouettes qui s’extraient d’un tableau trop chargé, trop saturé de regards, trop lourd de tensions.

Les amazones les suivirent du regard, perplexes, presque inquiètes. Natalie ne parvint pas à masquer la morsure brûlante d’un sentiment qu’elle tenta en vain d’écraser. Kayak, raide comme un fil tendu, nota chaque mouvement, chaque respiration, chaque silence.

Et pourtant, rien de tout cela n’arrêta Nicolas.

— Je… nous t’attendrons ici, promis Natalie. Et autour d’eux, les amazones restaient immobiles, comme si elles attendaient que quelque chose… ou quelqu’un… se brise.

Nicolas marcha aux côtés d’Elisabeth — canne à la main — vers la villa de cette dernière, porté par un mélange étrange de soulagement et d’appréhension, comme si cette parenthèse s’ouvrait au bord d’un gouffre qu’il n’avait pas encore vu.

La villa d’Elisabeth les attendait, silencieuse, à l’écart du tumulte — un refuge ou une révélation, il ne le savait pas encore.

Loreto fut le premier à vouloir s’éclipser — afin d’assister discrètement à la conversation entre Elisabeth et Nicolas. Cependant, sur un geste de Natalie, des regards noirs d’amazones se posèrent sur lui qui l’obligèrent à rester à sa place. Voyant cette scène, Kayak qui aurait bien emboité le pas à son majordome préféra également s’abstenir.

Pourquoi Nicolas voulait-il prendre un thé avec Elisabeth ? Dans tous les moments de doute de son existence, il allait toujours voir celle qui ne mentait jamais, mais à qui on ne pouvait rien cacher.

Nicolas obéissait par défaut à kayak, mais il avait une confiance aveugle qu’en Elisabeth. Celle-ci était aussi profonde, qu’inébranlable, car née dans la douleur et le respect.

*

Alors enfant, les premières séances de Nicolas avec Kayak se passaient mal. Son esprit hypersensible rejetait le moindre changement, comme si chaque nouveau mot, chaque exercice imposé, menaçait de faire déborder une digue déjà trop fragile. Kayak avait vite perçu cette résistance et, un matin, il convoqua sa mère. Elle arriva en silence, les traits tirés, mais Nicolas capta immédiatement la tension dans son regard. Il comprit — sans qu’on ait besoin de le lui dire — que quelque chose se jouait, quelque chose qui le concernait directement : le médecin était sur le point d’abandonner, de le déclarer trop difficile, trop instable, trop… « ingérable ».

Cette simple intuition suffit à décupler son angoisse. Ses mains commencèrent à trembler, son souffle se fit court. Les murs du cabinet semblèrent se resserrer autour de lui. Il avait l’impression que tout allait lui être retiré d’un seul coup — la confiance de sa mère, la sécurité fragile du suivi médical, ce mince fil qui le maintenait encore à flot.

C’est à ce moment-là qu’Elisabeth, alors enfant elle aussi, lui parla. Elle attendait la séance suivante, assise près de lui dans le couloir glacial, là où les voix s’étouffent et où l’on n’entend plus que les battements de son propre cœur.

— Tu veux bien me dessiner un bateau aujourd’hui ? demanda-t-elle soudain.

Il sursauta, surpris qu’on s’adresse à lui au milieu de sa panique.

— Pourquoi ? réussit-il à articuler.

Elle hésita un instant, puis répondit avec une étrange douceur :

— Avant mon accident, j’aimais bien les regarder.

Nicolas fronça les sourcils.

— Mais… tu es aveugle. Tu ne pourras pas voir mon dessin.

Un léger sourire étira les lèvres d’Elisabeth.

— Qu’importe. Leur souvenir m’apaise. Plus je pense aux bateaux, plus je me calme.

Il y eut un silence. Un vrai. Un de ceux qui remettent le monde à sa place.
Pour la première fois depuis des jours, Nicolas sentit son cœur cesser de cogner contre sa poitrine. Le simple fait qu’une autre âme blessée, une enfant qui vivait dans une obscurité permanente, lui demande quelque chose sans l’obliger… le rassura. Il prit un papier, dessina maladroitement une coque, un mât, une voile.

Ce fut le début.

L’amitié naquit là, au milieu des chaises en plastique, dans ce couloir où les hivers semblaient s’attarder. Une amitié forgée dans la fragilité, dans le besoin vital de ne pas s’effondrer devant l’autre.

Ils se firent alors une promesse. Une promesse chuchotée, presque volée à la peur, tandis que leurs voix tremblaient :

— On ne se mentira jamais… d’accord ?

— Jamais, répondit l’autre.

Ni à eux-mêmes.
Ni l’un à l’autre.

Cette simple phrase, ce pacte enfantin mais absolu, apaisa Nicolas plus sûrement que toutes les techniques de Kayak. Et, contre toute attente, c’est cette amélioration soudaine — inexplicable pour le psychiatre — qui força ce dernier à poursuivre les séances avec lui.

Elisabeth lui avait tendu la main dans l’obscurité.
Et Nicolas l’avait saisie, sans encore comprendre que ce geste changerait sa vie.

Ce serment avait créé entre eux un lien d’une force presque dérangeante — quelque chose de plus solide que les méthodes du centre, plus vrai que les discours hypnotiques de Kayak. Elisabeth avait su apaiser ces crises, calmer ces vagues intérieures qui menaçaient parfois de le briser — tel un navire en perdition. Elle avait été un refuge dans l’endroit même qui l’avait mis à genoux. Et pour Nicolas, cette vérité pesait plus lourd que tout ce que Kayak pouvait prétendre représenter.

Alors que Nicolas s’éloignait, Natalie sentit une pointe d’angoisse se planter dans sa poitrine. Non pas de jalousie — mais de peur. Peur que ce lien entre ces deux amis, qu’elle n’avait jamais complètement compris, soit plus puissant que tout ce qu’elle avait partagé avec Nicolas. Peur que ce centre, ce sol qu’elle redoutait tant, l’emporte une nouvelle fois loin d’elle. Peur, surtout, de découvrir qu’elle n’était pas celle capable de l’apaiser… pas celle capable de le ramener.

*

Elisabeth accueillit le milliardaire, dans son atelier de sculpture, un espace étrangement paisible où flottait l’odeur du thé froid et de la terre glaise. À peine Nicolas eut-il refermé la porte derrière lui qu’elle comprit : il n’était plus tout à fait le même. Quelque chose en lui avait été brisé, poli, puis reconstruit autrement. Mais elle ne laissa rien paraître. Elle s’assit, posa ses mains à plat sur le bureau, inspira profondément et commença une histoire sans détour, embellissement ou atténuation.

— Depuis ton départ, commença Elisabeth, le centre a continué de tourner… mais Natalie, elle, s’est lentement effondrée.

Nicolas ne répondit pas. Son regard s'était durci sans qu’il s’en rende compte.

— Elle t’attendait tous les jours sur la plage, poursuivit-elle. L’attente… le silence… le manque d’explications… Tout ça a creusé un gouffre en elle. Même si Natalie aurait pu t’expliquer cela, elle s’y serait surement refusé. Parce qu’elle te respecte trop pour cela et qu’elle t’aime, quitte à plonger au fond de son âme et s’y noyer, insista doucement Elisabeth.

Nicolas ne dit plus un mot, commençant à comprendre le traitement qu’il avait fait endurer à celle qui l’avait attendu si patiemment.

— Kayak, lui, l’a aidé, mais plus comme un médecin qui a trouvé un nouveau sujet d’étude. Elle est devenue sa patiente, qui se montra brillante… complexe… voire fascinante, par rapport à ses attentes.

Elle marqua une pause avant de lâcher :

— Grace aux révélations de Natalie, il a publié une étude qui a fait beaucoup de bruit. Mais il n’a jamais précisé que les idées analysées dans son recueil… n’étaient pas les siennes, mais celles de ta fiancée.

Le souffle de Nicolas changea. Court. Haché. Un instant, Elisabeth crut qu’il allait se lever d’un bond.

— Continue, dit-il simplement, la voix plus grave qu’avant.

— Et puis, il y a eu… l’épisode de la noyade, reprit Elisabeth. Tu n’es pas au courant, je suppose ?

Le silence qui suivit fut une réponse.

— Une nuit, elle a cru voir ton bateau à l’horizon. Juste une tâche sombre… un reflet… mais pour elle, c’était toi. Elle a couru vers la plage, comme hypnotisée. Elle ne criait pas, elle ne réfléchissait pas. Elle marchait tout droit dans la mer, Nicolas. Comme si l’eau n’existait pas. Comme si… elle rentrait chez elle.

Nicolas déglutit. Ses doigts se crispèrent sur le dossier d’une chaise.

— Et alors ? demanda-t-il, presque inaudible.

— Elle a failli se noyer. Au dernier moment, Anna a pénétré dans le centre Olympus, a plongé, puis l’a tirée hors de l’eau. Après ça, nous avons eus avec Kayak, Anna et Natalie une longue conversation qui a abouti à une stratégie, pour te retrouver.

Elisabeth soupira.

— Ton intelligence artificielle PRS avait été programmée pour te localiser.

Elle le regarda droit dans les yeux, malgré sa cécité.

— Natalie a failli suspendre les activités financières du groupe Midas pour te retrouver plus vite, quitte à détruire l’économie mondiale.

Nicolas ferma les yeux une seconde. Lorsqu’il les rouvrit, ils brillaient d’un mélange de culpabilité et d’effroi.

— J’aurais dû revenir plus tôt, murmura-t-il.

— Peut-être, répondit Elisabeth. Mais maintenant… il faut surtout comprendre ce que ton absence a créé en elle. Et ce que ton retour va réveiller.

Le temps sembla suspendre son vol, jusqu’à ce que le milliardaire fasse une remarque.

— Au fait, où est le personnel habituel du centre ?

Elisabeth inspira profondément, comme si une vérité la brûlait encore.

— Ils ne sont plus là, répondit-elle. Kayak les a renvoyés. C’était pour économiser de quoi payer une éventuelle rançon si… si quelque chose t’était arrivé.

Nicolas fronça les sourcils, déstabilisé.

— Alors qui sont ces femmes ? Celles que j’ai croisées en arrivant ?

— Des admiratrices de son étude. Elles occupent exactement les mêmes fonctions que l’ancien personnel… sauf qu’elles le font gratuitement. Elles se sentent privilégiées, utiles, indispensables. Et Natalie… Elle a dû trouver les mots pour les convaincre de rester des mois ici. Elle s’est appuyée sur l’étude de Kayak, mais surtout sur sa capacité à mélanger psychiatrie et mythes. Le problème est que ces amazones ont tendance à plus la suivre que Kayak à présent. Natalie est devenue une sorte de prêtresse de l’attente et ses fidèles lui sont très attachées.

Nicolas baissa les yeux. Une inquiétude sourde, presque une honte instinctive, naquit dans son être.

— Natalie a fait ça… parce que j’étais parti ? murmura-t-il.

— Oui, Nicolas, mais pas seulement, répondit Elisabeth, la voix vibrante, chargée d’une vérité qu’elle retenait depuis des mois. Elle a fait ça parce que tu l’as laissée dans un vide absolu. Un gouffre. Un espace si large et si silencieux qu’il avalait tout ce qui la constituait. Et ce vide… ne reste jamais vide très longtemps.

Elle marqua une pause, comme si elle cherchait les mots les moins cruels tout en sachant qu’il n’en existait aucun.

— Quelque chose d’autre s’y est engouffré immédiatement, reprit-elle. Un sentiment d’injustice d’abord, brut, instinctif, presque primitif. Puis ce sentiment s’est mêlé à ce que le centre Olympus manipule depuis toujours : les mythes, les archétypes, la psychiatrie. Un mélange puissant, dangereux, irrésistible pour quelqu’un qui souffre et qui cherche un sens.

Nicolas baissa imperceptiblement la tête. Ce qu’elle décrivait ressemblait moins à une dérive qu’à une chute.

— Elle les a réassemblés, poursuivit Elisabeth. Comme si elle reconstruisait une structure autour de son absence… de toi. Sa douleur a trouvé dans les légendes des armes pour s’expliquer le monde. Dans les théories de Kayak, des outils pour le comprendre. Et dans ton silence, une raison de devenir plus forte — ou de disparaître entièrement.

La voix d’Elisabeth se fit plus lente, presque solennelle.

— Au début, c’était juste une manière de tenir debout. Mais les gens se sont mis à s’y reconnaître. À y voir un système. Une logique. Une voie. Et cette chose née de son manque, de sa solitude, de cette injustice intérieure… est devenue autre chose. Une philosophie. Peut-être même le début d’une religion.

Elle inspira profondément, comme si la suite brûlait encore.

— Ce vide que tu as laissé n’a pas été rempli par la résignation, Nicolas. Il s’est changé en mouvement. En croyance. En force. Et la personne au centre de tout cela… c’était elle.

Un tremblement discret parcourut la main de Nicolas — une prise de conscience aussi brutale qu’un coup de froid en plein cœur.

Il comprenait, enfin :
Il n’avait pas seulement perdu du temps.
Il avait laissé naître un monde entier en son absence.

Un silence pesant s’installa. Puis elle reprit, plus dure :

— Tu devrais surtout savoir que tout n’a pas été calme ici. Il y a eu une dispute violente entre Kayak et Anna... Pour le contrôle de PRS.

Nicolas redressa légèrement la tête.

— Le contrôle ? Mais PRS m’appartient.

— Tu as laissé ton ordinateur et les codes administrateurs au centre. La tentation de s’en servir, afin de te localiser a été évidemment la plus forte. Le problème est apparu pour savoir qui devait être le gardien de cet outil, voire de cette arme. Kayak a fini avec l’ordinateur. Anna, elle, a gardé les codes. Aucun des deux ne voulait lâcher. Ils se sont déchirés comme des charognards.

Nicolas ouvrit la bouche pour répondre, encore hésitant, encore tenté de s’excuser ou de s’expliquer… mais il n’en eut pas le temps.

Elisabeth le gifla.
Net.
Sec.
Comme une mère qui corrige un enfant pour le sauver de lui-même.

La détonation du geste claqua dans la pièce. L’air sembla vibrer autour d’eux. Pendant une seconde, personne ne respira.

Nicolas porta une main à sa joue, les doigts tremblants. Ses yeux s’écarquillèrent, non seulement de surprise, mais aussi d’un début de panique : celle qui naît quand une vérité enfouie vient de surgir à la surface sans prévenir.

— Tu… pourquoi ? balbutia-t-il, la voix étranglée.

Elisabeth fit un pas en avant, guidée par une colère qui n’était pas brute, mais façonnée par la peur, la compassion et une lucidité terrible.

— Parce que tu devrais avoir honte, lança-t-elle.
Son cri fut si puissant que le groupe, pourtant loin eux, se tourna instinctivement. La phrase avait traversé les murs, les corps, les certitudes.

— Honte d’avoir abandonné Natalie comme tu l’as fait ! Honte d’avoir disparu sans imaginer une seule seconde ce que ton absence provoquerait chez elle ! Elle comptait sur toi, Nicolas. Tu étais son point fixe, son phare, sa respiration. Et quand tu es parti… elle s’est effondrée. Je ne te reproche pas d’avoir laissé Kayak, Anna ou moi-même sans nouvelle, mais tu n’avais pas à faire cela vis-à-vis d’elle. Tu dois comprendre qu’elle s’est perdue et s’est relevée comme elle a pu, pour ne pas sombrer… Et c’est ta faute.

Les mots frappaient plus fort que la gifle. Ils déchiraient une à une les excuses qu’il avait construites pour justifier son voyage. Il détourna le regard, incapable de soutenir la clarté douloureuse du sien.

Dans sa tête, tout se mit à tourner : ses souvenirs, ses intentions, ses justifications, ses peurs. Il tenta de se raccrocher à l’idée qu’il n’avait pas eu le choix, qu’il voulait protéger, qu’il pensait bien agir. Mais chaque pensée s’effritait avant même de se former.

Le poids de la vérité s’abattit sur lui.
Lentement.
Implacablement.

Comme si chacune des paroles d’Elisabeth venait fissurer une couche de déni qu’il avait soigneusement bâtie autour de sa conscience. Comme si, dans cet instant suspendu, il comprenait enfin que l’horreur n’était pas seulement dans ce qu’il avait fui… mais dans ce qu’il avait laissé derrière lui.

Après quelques secondes, il s’exprima.

— Elle a fait une erreur en omettant la tentative de recel, ce qui a été préjudiciable à l’enquête. Cependant, j’en ai fait une encore plus énorme.

Sa voix se brisa un instant.

— J’ai voulu partir pour faire le deuil de ma mère en lui promettant le mariage, pour ne plus alimenter ses angoisses… mais, par égoïsme intellectuel, j’ai fait exactement l’inverse. Je l’ai laissée seule au pire moment.

Elisabeth le fixa longuement, et pour la première fois depuis le début de la conversation, ses traits se radoucirent.

— Alors il est temps d’assumer, en commençant par recoller les morceaux avec Natalie, si tu le peux encore.

Il n’en fallut pas davantage.
À peine les mots d’Elisabeth se furent-ils évanouis dans l’air que Nicolas sentit une impulsion presque physique le pousser en avant — un besoin irrépressible, viscéral, de retrouver Natalie. Comme si son corps avait compris avant lui que le temps des fuites était terminé.

Il se leva d’un mouvement bref et quitta la pièce, encore brûlant de honte, encore secoué par la vérité qu’on venait de lui imposer.

*

De son côté, Natalie, qui avait entendu la dispute malgré la distance, se recroquevilla un instant. Elle avait reconnu le ton — celui d’un reproche qu’on adresse à quelqu’un qu’on aime mais qui a fauté gravement.
La chef des amazones sentit sa poitrine se serrer, car elle comprit qu’il n’allait pas tarder.

Natalie ne voulait pas le voir revenir humilié sous le regard de tiers. Alors, elle leva son index au ciel en fixant les amazones, Kayak et Loreto.

— Laissez-moi, souffla-t-elle.

La fiancée fut immédiatement obéie.

Lorsque Nicolas s’approcha, il vit immédiatement que son interlocutrice avait rassemblé ce qu’il lui restait de dignité et de force, pour ne pas flancher en premier.

Il inspira profondément, comme s’il fallait d’abord élargir sa cage thoracique pour supporter le poids de ce qu’il allait dire.

— Natalie… La confiance est un élément indispensable dans un couple et le fait que tu m’aies caché la tentative de recel du manteau a failli annuler de nos fiançailles. Cependant, Elisabeth m’a fait comprendre que mon absence prolongée est également une faute. Bref, j’ai besoin de faire le point sur notre relation.

— Je comprends. Qu’attends-tu de moi ?

— Rien de concret pour l’instant. Même si j’estime que nos torts sont partagés, il y a des choses que je dois affronter seul ici, mais également au pôle nord. La Vie en Rose restera prise dans les glaces encore deux mois. J’irai la chercher à ce moment-là. Et… je n’ai pas encore déposé les cendres de ma mère au pôle Nord, comme je me l’étais promis. Je profiterai de ce voyage pour le faire.

Il marqua une pause, les mots s’arrachant lentement, comme s’ils étaient pris dans un étau entre culpabilité et lucidité.

— Et je… je t’informerai si je souhaite me marier avec toi après cela. Pendant ce temps, je resterai ici, pour tenter de réparer le mal que je t’ai causé.

Elle resta immobile, comme suspendue entre deux souffles. Puis elle leva légèrement le visage vers lui, et ses yeux, encore tremblants, cherchèrent les siens. On aurait dit une main tendue dans la nuit, cherchant une rive, une orientation, un signe que le monde n’était pas entièrement en train de se dérober sous ses pieds.

Natalie ne parla pas tout de suite. On sentait son esprit osciller entre crainte et désir, entre la douleur du passé et l’infime possibilité d’un avenir réparable.

— Je comprends, indiqua-t-elle. Me pardonnes-tu la tentative de recel du manteau ?

— Je ne le sais pas encore, mais… d’une manière générale, je crois être plus en faute que toi.

Natalie ferma les yeux une seconde. Toute sa peur, toute sa rancœur, tout son amour se mêlèrent dans un vertige presque douloureux. Quand elle les rouvrit, elle parla avec une douceur tremblante :

— Tu sais où dormir, ce soir ?

Il eut un demi-sourire, fragile comme une fissure.

— Chez nous.

Les mots étaient simples mais chargés d’un monde entier : un retour, une promesse, une brèche de lumière après des mois de ténèbres.

Et alors la tension qui la tenait droite céda d’un coup.
Natalie s’effondra contre lui, comme une poupée de chiffon à qui on avait enfin rendu la vie. Ses larmes jaillirent, chaudes, incontrôlables, presque violentes. Elle pleurait de joie, de soulagement, de peur encore accrochée.

Dans ses bras, Nicolas sentit quelque chose renaître.
L’espoir, oui.
Mais aussi l’ombre de ce qui les attendait : un avenir où bien des choses allaient changer.
Où il ne pourrait plus mentir, ni fuir. Où ils devraient affronter ensemble ce qu’ils avaient chacun brisé.

Pour la première fois depuis longtemps, il s’y sentit prêt.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 12 versions.

Vous aimez lire Olivier Giudicelli ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0