LE TEMOIN ET LE SPECTRE

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2.

LE TEMOIN ET LE SPECTRE

 

La Nuit de la Disparition, ce fut le ululement d’une chouette narquoise qui réveilla Armand en sursaut.

Dehors, l’obscurité dominait le parc qu’Armand pouvait habituellement contempler depuis sa fenêtre. La lueur argentée émise par le quartier de lune suspendu dans le ciel permettait de distinguer des formes qui n’avaient plus rien de familières ; elles étaient au contraire devenues inquiétantes. Persuadé qu’il venait d’entendre les trompettes annonciatrices de la venue du Démon, Armand tendit le bras en direction de sa table de chevet. Il tâtonna, tremblotant, à la recherche de la poignée en acier qui lui permettrait d’ouvrir le petit tiroir dans lequel se trouvait une lampe torche. Cette dernière lui avait été donnée par sa mère, afin qu’il puisse surveiller les monstres de la nuit sans se faire repérer. Armand les connaissait bien et il savait qu’allumer la pièce n’aurait qu’un effet provisoire qui, sur le long terme, se retournerait contre lui. Les créatures de l’ombre n’aimaient pas que l’on fasse la lumière sur elles : en colère, elles reviendraient plus terrifiantes encore afin de se venger.

Lorsqu’il sentit enfin le métal froid entre ses mains, Armand tira tout en douceur. Sa respiration devenait aussi difficile que bruyante et ses yeux balayaient la pénombre avec vivacité. Bientôt, le garçon fut debout, sa lampe torche allumée dans une main et Capitaine, son doudou en forme de crocodile, dans l’autre. Il s’avança. Un pas après l’autre. Il souhaitait de toute ses forces ne pas perturber le silence qui régnait autour de lui, mais sa respiration douloureuse et le craquement aléatoire du parquet sous ses pieds nus ne facilitaient pas les choses. La gorge serrée, il parvint à se glisser en douceur jusqu’au bord de la fenêtre où il s’accroupit.

Armand n’avait en vérité aucune idée de l’heure qu’il pouvait être : en raison de son jeune âge, et pour récupérer correctement de la longue soirée, sa nourrice l’avait couché plus tôt que le reste de la famille. Le silence ambient ne lui laissait cependant aucun doute quant au fait que les invités étaient tous rentrés chez eux depuis longtemps. Mais le réconfort qu’il crut trouver dans les quelques secondes durant lesquelles il ne put constater que l’absence de totale de vie et une apparente tranquillité, lui fut violemment arraché dès l’instant où il vit le spectre surgir.

Il s’était détaché d’entre les arbres de la forêt qui bordait le parc, avec la même soudaineté que l’envole d’un oiseau quittant précipitamment son nid. Pris par surprise, Armand tomba à la renverse et, dans un cri, échappa la lumière qui roula jusque sous son lit. Se réceptionnant douloureusement avec les coudes, il pivota sur lui-même en poussant des petits gémissements de panique et se précipita à la poursuite de l’objet.

Le Démon. Le Démon avait envoyé un spectre. Il n’était pas venu en personne : le Démon était plus grand, rouge et crachait des flammes. Les spectres, eux, glissaient dans la nuit et venaient dévorer les petits garçons qui n’obéissaient pas à leurs grands frères. Armand le tenait d’Anatole et Arthur.

Couché sur le sol, il étendit son bras de toutes ses forces et agita ses doigts dans tous les sens, mais, puisque c’était peine perdue, il n’eut d’autre choix que de ramper entièrement jusque sous son sommier. Entre deux cartes à jouer et une bille, il parvint finalement à attraper la lampe qu’il brandit aussitôt derrière lui, comme une épée, puis se retourna sur le dos, prêt à faire face à son ennemi. 

Celui-là ne vint pas.

            Au-delà de la fenêtre, le spectre glissait sur l’herbe comme les oies sur le lac et filait en direction du château. Armand comprit qu’il n’aurait aucune échappatoire s’il restait seul dans cette pièce, car il était trop jeune pour se défendre. Il bondit vers la porte qui menait au couloir et surgit dans la pénombre de celui-ci en manquant de s’écraser contre le mur d’en face. Serrant Capitaine de toutes ses forces, il s’apprêtait à se diriger vers l’aile ouest, afin de gagner la chambre d’Arthur, qui était la plus proche de la sienne, lorsqu’il s’aperçut qu’une faible lueur émanait de l’opposé. Orangée, elle vibrait comme les lueurs d’une torche, faisant danser les ombres des nombreuses petites tables en bois qui bordaient le chemin et étaient utilisées par la famille comme présentoirs à fleurs et objets en tout genre. Cette lumière semblait provenir des cuisines, dont il s’élevait des sons à peine audibles, mais bel et bien réels.

            Sans la quitter des yeux, Armand fit quelques pas en arrière, jusqu’à atteindre la chambre de son frère. De la main qui tenait sa peluche, il gratta avec ses ongles le long de la porte, à la manière d’un chaton.

-         Arthur...? Murmura-t-il d’une voix faiblarde.

Pas de réponse.

-         Arthur… reprit-il de nouveau, sans jamais quitter l’entrée des cuisines des yeux, Arthur t’es réveillé ?

Toujours rien. Estimant qu’il ne devait pas parler assez fort, il prit une profonde inspiration, avant d’élever la voix.

-         ART…

Cette fois-ci, le bruit sourd d’un objet se brisant vint lui couper la parole. Suivi d’un « Merde ! » nettement compréhensible, il ne provenait pas de derrière la porte, mais du bout du couloir, là où quelqu’un ou quelque chose malmenait les cuisines. Devant l’absence de réponse à sa détresse, Armand posa son regard sur son doudou. La confiance qui émanait de ce dernier était communicative et, avec une insouciante incohérence permise par son âge, le benjamin de la famille modifia ses plans et progressa doucement vers le vacarme, frôlant les murs pour ne pas attirer l’attention. Dans ce domaine, il était très tôt devenu un expert.

Les cuisines du château des Bourg-Ravage, en plus de sentir le tabac froid après des festivités, avaient la singularité d’être particulièrement longues. C’était bien loin de lui qu’Armand put apercevoir la silhouette d’Anatole. Découvrir son frère fut un véritable soulagement pour le petit garçon, qui n’aurait pas aimé devoir combattre seul un monstre du Démon et un large sourire se dessina sur son visage. Anatole se trouvait à l’autre extrémité du long bar à la table de marbre qui lui faisait barrage. Il faisait face au grand miroir qui trônait au-dessus de la vieille cheminée - condamnée depuis des années - sur laquelle il avait posé trois petites bougies aux flammes généreuses. Légèrement courbé, il semblait mal en point et s’appuyait sur le rebord à l’aide de sa main gauche, tandis que du bout de son bras droit, le long de son corps, quelque chose gouttait sur le sol avec une grande régularité.

Flic. Floc. Flic. Floc.

Soudain, Anatole se redressa brutalement et fit volteface, affichant à son frère un visage aux muscles tendus et aux yeux rougis.

-         Qu’est-ce que tu fais là ? s’exclama-il sèchement, visiblement très contrarié de le trouver ici.

Anatole jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et attrapa quelque chose qu’il avait préalablement positionné non loin des bougies. S’écartant du miroir, il fit quelques pas en avant et contourna le bar, sur lequel il déposa au passage un fragment de bouteille en verre et un petit coffret en bois. 

-         Armand, reprit-il d’une voix plus autoritaire, qu’est-ce que tu fais là ?

Les sourcils froncés par une colère non dissimulée, l’ainé de la famille Bourg-Ravage parvint à sa hauteur d’un pas précipité et l’empoigna par le bras droit avec force. La lampe torche du garçon chuta de nouveau lourdement sur le sol.

-         J’ai… commença à se défendre Armand.

-         Retourne dormir ! coupa son frère ainé en l’entraînant vers la sortie, t’as vu l’heure ?

Armand s’agitait de toutes ses forces pour échapper à l’emprise qu’Anatole avait sur lui, mais c’était sans espoir, car ce dernier était bien plus fort.

-         Mais, j’ai vu un spectre ! lança finalement le petit garçon en désespoir de cause.

Surpris, Anatole s’arrêta et son visage blêmit un instant. Il planta son regard dans celui d’Armand, comme s’il souhaitait y déceler une preuve de ce qu’il avançait… ou de son mensonge. Les secondes filèrent et tandis qu’une drôle d’odeur envahit les narines du petit garçon qui n’aurait su dire ce dont il s’agissait, le teint blafard de l’ainé reprirent peu à peu de ses couleurs. 

-         Arrête de dire des bêtises, le gronda finalement Anatole. Il pointa du doigt le couloir par lequel son frère était arrivé.  Et maintenant va dans ta chambre, mère serait furieuse !

-         Mais An’tole… protesta Armand, qui ne comprenait pas qu’on ne daigne pas l’écouter.

-         QUOI ??

Armand tressaillit. Jamais son grand frère ne lui avait répondu avec une telle violence. Il sentit les larmes lui monter aux yeux, en même temps qu’il se remémorait avec horreur ce qu’il avait aperçu par la fenêtre.

-         Y’a un spectre dans le parc, affirma-t-il à nouveau d’une voix légèrement chevrotante, y’va m’manger !

-         Si tu ne vas pas dormir maintenant, oui, c’est certain ! rétorqua Anatole d’un ton cinglant, en se penchant vers lui et en le menaçant de son gros doigt qu’il agitait de haut en bas. Qu’est-ce que je t’ai dit sur eux ? Rappelle-toi.

-         Qu’il… qu’il faut obéir...?

-         Oui. Alors fais ce que je te dis et il ne viendra pas, ou sinon…

Les tentatives répétées d’Anatole pour faire fuir son petit frère finirent par l’effrayer plus encore et, cette fois-ci, il se mit à pleurer pour de bon. Il ne s’agissait pas d’un chagrin très bruyant, mais de grosses larmes se formèrent rapidement au coin des cils du petit garçon, glissèrent le long de ses joues et vinrent imprégner une à une le col de son pyjama en coton. Armand ramena Capitaine au niveau de sa bouche, pour sentir son odeur rassurante.

-         J’veux pas qu’il m’mange ! brailla-t-il d’un air désespéré.

-         Mais arrête ! supplia nerveusement Anatole, qui lança un regard inquiet en direction du couloir, avant de tomber à genoux au sol pour se mettre au niveau de son frère.

Il poussa un profond soupir.  

-         Bon… écoute, confia-t-il d’une voix qui se voulait rassurante, passant ses doigts dans les cheveux du peureux, les spectres ça n’existe pas. On t’a dit ça, avec Arthur, pour te faire un peu peur… ça fait partie du jeu, tu comprends ?

Difficilement, Armand passa ses poings sur ses yeux et frotta de toutes ses forces pour sécher ses larmes. Il renifla bruyamment et hocha la tête de haut en bas. Comprenant qu’il était sur la bonne voie, Anatole continua, d’une voix plus douce encore :

-         Comme d’habitude, c’est ton imagination qui t’a joué des tours. Ce n’est rien. 

-         Co… comme… comme avec le croc-taine ? 

-         Oui, voilà, répondit Anatole en riant légèrement, comme avec le croque-mitaine. Maintenant, zou !

Une nouvelle fois, Anatole indiqua à son petit frère la direction de sa chambre. Ce fut d’un pas très lent que le garçon s’y dirigea. Cependant, tandis qu’il se redressait de tout son long, en vacillant légèrement, Anatole vit que ce dernier était encore là et lui adressait un regard suppliant. Il ne se laissa pas prendre au jeu.

-         J’vais me fâcher, Armand Bourg-Ravage !

Ne souhaitant pas s’attirer les foudres de son frère, le petit garçon lui tourna enfin le dos et prit de nouveau la direction de sa chambre.

En vérité, il était rassuré de savoir que le spectre n’existait pas. Anatole était une grande personne et il en savait bien plus que lui sur ce genre de chose. Il était certes un peu fâché qu’Arthur et lui se soit payé sa tête et peu rassuré de devoir progresser dans le noir pour retrouver son lit, néanmoins, il allait pouvoir regagner sa chambre sans croiser le moindre monstre et s’en aller au pays des rêves, aux côtés de Capitaine.

Armand était revenu au niveau de sa propre chambre lorsqu’un constat s’imposa brutalement à lui : il n’avait plus son doudou. De toute évidence, le crocodile lui avait échappé des mains lorsqu’il avait essuyé ses larmes et il avait oublié de le ramasser. Suffisamment expérimenté pour savoir qu’une nuit sans Capitaine était une nuit bien plus mouvementée, Armand revint immédiatement sur ses pas et regagna les cuisines en bien moins de temps qu’il n’en avait fallu pour les quitter la première fois.

-         AN’TOLE !

Le cri que poussa Armand lorsqu’il pénétra de nouveau dans la pièce déchira le silence avec une violence qui n’avait d’égale que la terreur qui venait de s’emparer du garçon. Devant lui, le spectre du Démon venait de se glisser derrière Anatole. Assis sur un tabouret et accoudé au bar, ce dernier n’en vit rien et lança un regard plus qu’interrogatif. Il n’eut cependant pas le loisir d’adresser la moindre parole qu’Armand reprit de plus bel, pointant la créature maléfique du doigt :

-         AN’TOLE, SPECTRE !

Sous les yeux d’Armand, qui tremblait comme une feuille, Anatole se retourna et dût voir à son tour le terrible monstre, car il sauta à deux pieds sur le sol, faisant lourdement chuter son tabouret. Il tenta de reculer, mais il était malheureusement coincé entre la créature et le bar. Avec précipitation et sans la quitter des yeux, Anatole tendit une main derrière lui, à la recherche de la première chose sur laquelle ses doigts pourraient s’agripper. Néanmoins, ils ne trouvèrent rien d’autres que son petit coffret de bois. Le monstre glissait en sa direction, comme s’il flottait au-dessus du sol, et devait faire plus de deux mètres de haut. Il ressemblait à une silhouette humaine aux traits troubles, faite de noir et de blanc.

-         Armand, va-t’en ! ordonna Anatole d’une voix anormalement aigue.

L’ainé de la famille Bourg-Ravage mit de côté la paralysie qui l’avait envahi et prit de ses deux mains le tabouret le plus proche. Le brandissant au-dessus de sa tête, il le lança vers le spectre dans l’espoir d’obtenir une diversion suffisante pour pouvoir fuir. Malheureusement, l’objet le traversa comme s’il n’avait jamais existé. Pour être plus précis, la chose sembla l’engloutir totalement, car il n’en resta aucune trace : il s’était évaporé, simplement.

-         Armand, supplia Anatole avec panique, va chercher père, vite !

Mais Armand, dont les yeux étaient plus écarquillés que jamais, n’était pas en état de faire quoique ce soit. Tremblant de tout son être, il entendit le spectre du Démon lui murmurer des choses, lui murmurer des mots qu’il n’aurait jamais voulu entendre. Bientôt, ces mots laissèrent place à des images, qui défilèrent devant ses yeux comme un film que l’on aurait projeté. Un film qu’il n’aurait jamais dû voir ; un film qui allait changer sa vie. Et pour finir, une violente bourrasque traversa la pièce, le faisant lourdement chuter au sol. Ce ne fut qu’à demi conscient que le petit garçon pu entendre les hurlements de son frère et ce fut dans le même état qu’il put observer l’ombre gigantesque du spectre grandir. Etrangement, il se sentait attiré par elle, car elle avait soudain quelque chose d’étonnement familière, autant qu’elle le repoussait.

Armand le savait désormais, le spectre n’était pas venu pour lui. Capitaine ne lui était plus d’aucune aide, pas plus que lui ne pourrait en être pour Anatole. Ainsi, il distingua nettement le corps de son frère se faire aspirer par le spectre, comme ce dernier l’avait fait avec le tabouret.

Et tout s’arrêta.

Tout s’arrêta et Armand sombra.


 

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