Promenons-nous dans les bois

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Nouvelle primée lors d'un concours

Édris observait attentivement l’orée de la forêt. Ce vert naturel en imposait par ses couleurs majestueuses et le calme qui s’en dégageait. Le petit village montagnard de Védis, perché entre falaises et bois, offrait des paysages époustouflants. Édris ne s’en lassait jamais, même après avoir fêté son douzième anniversaire. Chaque soir, il admirait les arbres et leurs feuillages. Chaque soir, il espérait accomplir son rêve.

Le petit garçon mit fin à ses errances et tourna la tête de tous les côtés. Il craignait d’apercevoir des habitants du village ou sa mère, Mélia. Sa force de caractère en étonnait plus d’un, son époux bourru inclus, berger de père en fils. Malgré son ventre bien rond, la jeune femme surveillait son fils sans relâche, usant de tous les stratagèmes pour qu’il ne pénétrât pas dans ces bois sacrés.

Édris ne pouvait s’empêcher de les approcher. Après ses activités éreintantes auprès des troupeaux et ses séances d’entraînement en musique, il s’ennuyait. Tout son être se sentait inexorablement attiré par la forêt. Les nuits, il y voyageait en songes. Le petit garçon se promenait alors au-dessus de la cime des arbres, respirait les douces odeurs qui s’élevaient dans les airs et s’émerveillait devant tant de beauté et de simplicité. Le soir, il aimait observer les jeux d’ombres et de lumières qui se dessinaient sur les troncs et les feuillages ; le jour, il cherchait à tout prix à fusionner avec les parfums fruités et les sons grinçants du bois.

Têtu et malin, Édris n’abandonnait jamais. La forêt et tous ses secrets l’appelaient. Il n’avait d’yeux que pour elle. Au grand dam de ses proches qui préféraient l’éviter, de crainte de perturber les rituels mortuaires qui s’y déroulaient, ou d’être tués. Les prêtresses n’en interdisaient pas l’entrée ; la peur des bois qu’elles insufflaient lors de leurs prières quotidiennes suffisait.

Des vivants qui ne revenaient pas, des cris perçants dans la nuit, une fièvre qui pouvait toucher ceux qui s’aventuraient à l’orée des bois, des ombres qui emprisonnaient les visiteurs et les torturaient… Seul le petit garçon s’émerveillait de ces histoires obscures, quand les autres habitants tremblaient d’effroi. Aucun de ces contes ne ternissait la beauté de la forêt. Au contraire, ils la rendaient plus irrésistible encore. Édris comprenait ce qui effrayait tant les siens. La mort consistait en une peur inconsciente, viscérale, que chaque être vivant percevait. Pourtant, il ne la redoutait pas.

Édris frissonna. Un souffle frais s’insinua sous sa tunique. Tremblotant, il réajusta sa cape et tourna de nouveau la tête vers le village. La nuit tombait doucement, inondant le ciel de belles couleurs orange et rouges. La chevelure rousse du petit garçon, qui lui tombait sur les épaules, virevoltait allégrement et lui caressait les joues avec malice. Quelques oiseaux tournoyaient encore dans le ciel, à la recherche de proies ou d’un endroit douillet où attendre l’aurore. Aucune âme humaine ne s’imposait dans ce cadre idyllique, à peine troublé par les douces vocalises des chouettes et quelques stridulations de criquets.

— Serait-ce possible ? chuchota Édris, bouche bée.

Le petit garçon restait figé, paralysé par la surprise. Pour la première fois, personne ne semblait intéressé par son escapade : sa mère ne le réprimandait pas pour le ramener de force dans leur demeure ; son père, qui la remplaçait parfois dans son rôle de gardien, ne lui hurlait pas d’arrêter de jouer à l’enfant rebelle ; l’une de leurs vieilles voisines, qui accompagnait souvent sa mère, ne l’attrapait pas par les oreilles pour le punir ; et l’un des ouvriers du village, toujours collé à son père, ne le menaçait pas de tâches pénibles pour l’humilier. Pour la première fois, Édris respirait calmement. Aucune boule d’angoisse ne lui comprimait l’estomac ou la gorge de peur que son rêve se délitât, une fois encore. Un sourire apaisé s’épanouit sur ses lèvres.

Il se retourna et ses yeux se dirigèrent vers la forêt. Une bourrasque effleura son visage, l’amenant à s’émerveiller de ces senteurs empreintes de mystères et d’aventures. Le souffle d’Édris s’accéléra et sa bouche se ferma. L’adrénaline, liée à la peur de l’inconnu, lui compressa les entrailles. Au lieu de l’inquiéter, cette sensation démultiplia son attrait pour cette masse touffue verdoyante, cet endroit qu’il rêvait de découvrir depuis des années. Le petit garçon fit un tour sur lui-même, quelques pas à droite, puis quelques pas à gauche. Personne n’approchait ! L’excitation d’Édris atteignit tout son corps et raffermit sa volonté. Il récupéra le grand sac en tissu posé près de lui et pénétra enfin dans le bois, le pas léger.

Dès ses premières secondes dans la forêt, tout son être se métamorphosa : ses épaules se relâchèrent, ses muscles se détendirent et un éclatant sourire fleurit sur ses lèvres. Il se sentait véritablement chez lui. Au fil de son avancée, son cœur ralentit, tandis que son esprit vagabondait au gré de la respiration des arbres. Sa démarche s’allégeait, comme si ses pieds foulaient de délicats nuages.

La forêt, telles toutes les autres de la planète Néda, portait un nom : un assemblage de syllabes au goût ancien, une suite de lettres sacrées, un ensemble de sons d’un autre temps. Le petit garçon le reconnut quand il toucha son âme, cette force ancestrale entremêlée de branches biscornues et de vies animales vibrantes. Un nom que personne ne prononçait, un nom que tous avaient oublié.

Édris jubilait. Connaître l’identité de ces bois signifiait que ces derniers l’acceptaient. Il l’épela d’abord, le répéta des dizaines de fois pour que sa bouche s’habituât, puis le chanta du bout des lèvres, de son innocente voix enfantine.

— Anémadrilina ! Anémadrilina !

Édris et la forêt se parlèrent en pensées, se découvrirent et s’enlacèrent. Anémadrilina n’avait rien de malaisant. Les prêtresses se trompent, pensa le petit garçon. Comme s’il la connaissait par cœur, les mouvements des branches et de leurs feuillages n’eurent bientôt plus de secrets pour lui, de même que les déplacements des racines ou des plantes, qui s’avançaient sur sa route pour le cajoler ou le saluer.

Édris lui raconta sa journée auprès de ses moutons : Fadri, le plus petit de la bande, avait été effrayé par les aboiements du chien protecteur, Zase, le plus imposant, avait bousculé ses camarades, Huil, le plus joueur, avait troué son pantalon, et Kop, le brun, s’était éloigné, obligeant Édris à lui courir après pour le rattraper. Anémadrilina prenait plaisir à écouter le petit garçon. Les esprits des vivants s’invitaient rarement chez elle. Pour le remercier de son audace, elle le câlina et l’enivra de sensations intenses. Le petit garçon évoluait en terrain amical, enveloppé dans un cocon protecteur de mousse et de terre.

À suivre...

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