Chapitre 1.1
Barcelona, 2004.
Oscar.
Bordel, mais qu’est-ce que je fous là ? Je contemple l’horizon en soupirant. Pourquoi, Seigneur ? Pourquoi j’ai accepté de suivre Luigi dans ce traquenard ? Je le savais, c’était couru d’avance que je détesterais cette soirée. Luigi a toujours eu l’âme à flamber, tout le contraire de moi. Je préfère mille fois le silence de mon salon ou le calme feutré d’une conversation avec deux ou trois amis, que ce cirque écœurant. Ce rassemblement prétentieux, habillé de costards de pingouins, de robes ridicules — pardon, extravagantes — et arrosé d’alcool hors de prix ; ces rires suraigus sur ces visages artificiellement hâlés, tout dans cette fête pue le fric et l’excès. J’en ai la nausée. Il y a vraiment des gens pour aimer ces réceptions factices ? Je comprends franchement pas pourquoi.
Au moins, tout à l’heure, lors de la cérémonie officielle, j’étais accompagné de Jorge. C’était bien la seule personne d’agréable compagnie, cet après-midi ; mais pour ce soir, je suis solo. J’aurais dû prendre la poudre d’escampette à sa suite. J’en avais irrépressiblement envie, mais… Contrairement à moi, Jorge n’avait pas un ami envahissant dans les parages. Le genre à t’empoigner par les épaules et te somme de rester pour « la suite des festivités ». Le genre à t’embarquer dans sa galère avec une énergie inépuisable et une force de conviction écrasante. Le genre à qui je n’ai jamais su dire non.
À bâbord, les conversations creuses, les exclamations, la musique barbante et vulgaire. À tribord, la Méditerranée paisible. Deux points cardinaux, deux ambiances. Je suis plus océan que mer, habituellement, mais là, elle m’attire. Je prendrais tout, sauf le bordel d’à-côté. Mon portable vibre. Probablement Luigi, à ma recherche. Ah, non, c’est Jorge. Il me demande si je survis. Tu parles, si je sors vivant de cette soirée, décernez-moi l’Ordre du Mérite !
Je connais Jorge depuis l’an dernier : alors que je terminais mes études de kinésithérapie, il a été mon maître de stage. Il était le tout nouveau préparateur physique des Juniors de l’imposant centre d’entraînement de la Fédération Espagnole de Tennis. Moi, en tant que pratiquant depuis toujours, et éminent fan de ce sport, je fantasmais le travail de cette équipe soignante. Ma chance, dans cette histoire, a été d’avoir pour meilleur ami un Italien extravagant et entreprenant répondant au nom de Gianluigi — il n’y a guère plus que sa mère qui l’appelle encore ainsi. Il venait d’obtenir, avec sa gouaille légendaire, une place dans la team de comm' d’une marque d’équipements sportifs. J’ai jamais su comment il s’est dépatouillé, mais peu après, je recevais un coup de téléphone pour un entretien, et j’étais accepté à ce stage rêvé. J’y ai donc rencontré Jorge. On s’est parfaitement bien entendu durant ces quinze semaines, et j’ai visiblement fait mes preuves, puisqu’à la fin, il a appuyé mon CV pour que je sois embauché sous son autorité.
Mon boulot consiste à prévenir — et aider à guérir — les pépins physiques des gamins du centre de formation, ici, à Barcelone. Je m’éclate dans mon job : il est passionnant, malgré l’emploi du temps exigeant qu’il m’impose : on bouge pas mal à travers le pays pour assurer des tournois çà et là tout au long de l’année. Hélas, parfois, je subis des extras dont je me passerais bien. Comme cet après-midi, avec une réception pompeuse pour la promotion du tennis national à laquelle tout le personnel était convié, puis… par une suite d’événements que je n’ai pas maîtrisé, une soirée privée sur un yacht luxueux peuplé de gens superficiels que je ne connais même pas.
Je soupire encore. J’ai chaud et ce nœud papillon ridicule me gêne. À ma montre, 21h15. Quelle tannée. À quelle heure est-ce qu’il sera acceptable de se barrer ? Faut-il prévenir Luigi de mon départ ? Tu parles, il serait capable de se démener pour me retenir dans ce bourbier !
Allez, on va se dire 22h, et je disparais. J’observe mon verre vide. Il va me falloir le remplir une fois encore.

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