Chapitre 2.4

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...

— Encore verre, patron ! Liquide cette bouteille !

 Décidément, nous n’aurons pas d’intimité. Oscar soupire, ce qui provoque des huées. Cet air renfrogné le rend absolument craquant, et je suis traversée par une furieuse envie de l’embrasser. Mon sang bouillonne à mes lèvres, mais je mobilise le reste de lucidité m’habitant pour me retenir. Une mise en scène incongrue ne serait pas du goût de l’acteur principal, c’est certain.

— Ohlàlà, charrie Raúl, Oscarín, tu boudes ?

— Non, mais… vous êtes pénibles.

 Cisco passe son bras par-dessus l’épaule de Ronchonchon en s’esclaffant.

— Alleeez, déride-toi ! On veut juste la connaître ! Tu t’es planqué toute la journée, t’essayais de nous la cacher ? C’est dommage, elle est cool !

— … On était occupés.

 Aïe, pas terrible, l’argumentaire ! Cette phrase n’a aucune chance de contenir nos assaillants ! Et, en effet, ils éclatent de rire.

— « Occupés » ! Oscar ! C’est mignon !

— Pas à ce que vous croyez !

 Oh là, mais non ! C’est encore pire ! Choupinet manque cruellement de répartie, de toute évidence. Il ferait un très mauvais avocat. Et vu le dépit qu’il affiche, j’ai presque peur qu’il nous fausse compagnie d’une minute à l’autre. Heureusement, Beni intervient.

— Hey, Cisco, Raúl : calmez-vous, vous voulez bien ? Il y a un palier entre rigolo et pénible, et vous avez le pied dessus.

 Il a parlé comme un Papa devant ses chiots indisciplinés, et c’est moyennement efficace. Les bourrés relous semblent trop en feu.

— Rhoooo, ça va, on plaisante ! Il ne va pas mal le prendre, quand même, hein, Oscar ?

— Mmm…

 Pendant que le barman vide la bouteille dans ce qui sera le dernier verre, et le pose devant nous, Cisco s’approche de moi — bien trop près.

— On sait que vous n’avez pas fait grand-chose, tous les deux.

 Allons bon, on va donc continuer à patauger dans le ridicule ?

— Parce que Oscar est un garçon biiiiiien sage.

— Et c’est un problème ? je demande avec assurance.

— À toi de voir. Il t’a raconté qu’il y a quelques années, il a fait vœu de chasteté ? Il a juré qu’il ne toucherait jamais une fille le premier soir ! Et Oscar est un homme de principes !

 Eh bien, en voilà une information intéressante ! J’interroge des yeux un Oscar extrêmement mal à l’aise, qui semble supplier de disparaître. Raúl bouscule son pote, et pose une main incongrue sur mon épaule. Je me crispe. Je sais que les Espagnols ont un tempérament chaleureux, mais la brochette de familiarités comment à devenir indigeste. Et, je me connais…

— Ce n'est pas exactement de la chasteté...

—Non, concède le relou tactile, mais tu risques de t'emmerder. Alors que moi, j’ai rien juré du tout ! Je suis hyper dispo,  !

— Raúl, ho !

 Le ton d’Oscar se fait plaintif. Alors qu’il croise mon regard, je tente un sourire compatissant. T’inquiètes, choupinet : tes copains, ils ont pas idée des conséquences de leurs fanfaronnades. Je me racle la gorge exagérément.

— C’est une proposition fort aimable, merci de ta dévotion, néanmoins…

 Je marque une pause, volontairement solennelle, histoire de capter leur pleine attention. Ça fonctionne : j’ai cinq paires d’oreilles à ma botte, et même la table la plus proche nous zieute. Galvanisée, je hausse la voix.

— … la seule personne autorisée à se jeter sur moi, fourrer sa langue dans ma bouche et m’arracher sauvagement mes vêtements, c’est le gars juste là.

 Ils savent pertinemment qui je désigne, pourtant, d’un mouvement unanime, mes spectateurs pivotent vers un Oscar au paroxysme du cramoisi. Il semble incapable de prononcer le moindre son. Pas un problème, puisque je n’ai pas terminé. Je soupire, récupérant leurs regards.

— J’ignore les projets d’Oscar pour cette nuit, mais entre nous… Préparez-vous à mordre vos oreillers de frustration, parce que je ne m’abstiendrai pas, et tout Oviedo m’entendra crier son nom. J’essaierai de penser à vos tripotages de caleçons solitaires entre deux orgasmes, mais j’vous promets rien.

 Bonté divine, le résultat est jouissif : les relous me lorgnent comme deux ronds de flan, ahuris ; à leurs côtés, Oscar lutte contre le bug général  ; quant au barman, il explose d’un rire tonitruant qui me met en joie. J’envoie un bisou à la tablée qui nous écoutait clandestinement, eux aussi bidonnés, puis savoure victorieusement mon ultime gorgée de sidra. J’ai défoncé le game, avec panache, et sans pincettes : du Alix Lagadec pur jus.

 Me voyant remercier Beni, Oscar se défige, déglutit et hoche la tête dans ce qui semble être un éloge silencieux de mon coup d’éclat. Choupinet, si tu savais : je réprime avec peine mon envie de te sauter dessus et te rouler la pelle du siècle. Le « patron » se penche sur lui, toujours rieur.

— Passe une bonne nuit, Oscarín.

 Résolument écarlate, il fixe le comptoir.

— Je… Merci. On va y aller.

— C’est ça, « allez-y », les jeunes.

 Nerveux, Oscar se gratte les cheveux en bafouillant :

— Pas obligé de… tout raconter… dans les détails.

 Beni lui adresse un énigmatique clin d’œil.

— Motus.

 On prend congé de ce petit monde — le bagout des relous-boys n’ayant toujours pas retrouvé leurs enveloppes — et plongeons dans la rue. Elle demeure animée, malgré l’heure avancée. Oscar avale quelques mètres, passionné par ses baskets, avant d’oser :

— Euh, je suis désolé pour les gars. Tu me croiras pas, mais je jure qu’ils sont très cools quand ils sont sobres.

— Ce sont des amis à toi ?

— Oui. On était à l’école ensemble, avec Luigi. Ils aiment bien… m’embêter.

— Ils n’y vont pas avec le dos de la cuillère.

— Ouai, c’était pas très délicat… Mais pas méchant ! Juste… Comme je suis pas du genre à…

— Ramener des filles à la pelle ?

— Ouai, voilà.

— En même temps, vu comme ils les accueillent, ça refroidit.

 Il grimace.

— Je suis vraiment, vraiment désolé. Ils ont dû te rendre mal à l’aise.

— T’as eu cette impression ?

 Ses pas ralentissent, ses joues recouvrent un rose délicieux, et il lève des yeux timides sur moi.

— Pas tout à fait… Ton discours était… épatant.

— Merci. N’y vois rien d’offensant, mais j’estime qu’ils avaient besoin d’être remis à leur place.

— Ah bah là… mission réussie.

 Je pouffe devant son ébahissement, et avant que je n’y réfléchisse, mon bras accroche le sien.

— Tu m’en veux ?

— Non ! Absolument pas.

— T’as demandé au patron de rester discret… j’ai envie d’en conclure que c’était tout de même gênant pour toi.

 Ses lèvres se pincent. Collée à son épaule, je les fixe avec… appétit. Elles me convoquent, notoirement, avec accusé de réception et obligation de résultat. Non ? Elles s’entrouvrent… Oh, Dios

— En fait, bredouille-t-il, Beni est le meilleur ami de mon père. Qui était peut-être dans la salle… Je l’ai pas repéré.

 HAN ! Séchée net, j’ai un mouvement de recul. Merdouille, qu’est-ce que j’ai provoqué, comme cataclysme, encore ?!

— T’es pas sérieux ?! Ooooooh, Oscar, je suis désolée ! J’aurais jamais dû, c’est terriblement embarrassant !

— T’inquiètes. Les gars n’oseront jamais se vanter de ce que tu leur as balancé dans les dents, et Beni a promis. Donc ça devrait rester… confidentiel.

 Bon, s’il le dit… Carrément refroidie, c’est désormais l’épuisement qui règne dans ma carcasse.

— Oscar… Est-ce qu’on peut rentrer, s’il te plaît ? J’ai beaucoup bu, et je suis fatiguée.

— Bien sûr ! J’habite après cette rue-là, à gauche.

 Le trajet se fait dans le silence, chacun respectant une distance polie, autant physique que verbale. Arrivés au pied de son immeuble, Oscar hésite.

— Alix… Tu… étais sérieuse, tout à l’heure ?

 « Tout à l’heure » ? Je pourrais lui demander d’expliciter, le forcer à prononcer les mots qu’il essaie d’esquiver, mais il a l’air tellement fébrile que je m’abstiens.

— C’était de la provocation, pour leur clouer le bec.

— T’as parlé de… te sauter dessus, alors…

 Je pose mes mains sur ses épaules tendues.

— Tu ne devrais pas te prendre la tête. J’ai passé une excellente journée, je me suis amusée et régalée, visuellement et gustativement. Tu as réussi ton coup : j’ai adoré Oviedo. En particulier parce que j’avais la meilleure compagnie qui soit.

— … D’accord.

 Il décrochète le portail, et nous grimpons jusqu’à sa demeure — trois étages, dans mon état, c’est laborieux. Lorsque je trébuche, il se retourne avec inquiétude.

— Oups… Je ne tiens plus droit.

 Une fois dans l’entrée, on s’évalue avec gêne. Il affiche un air coupable. Coupable de quoi ? Aucune idée. Vaudrait mieux abréger. Je désigne du pouce le salon et son accueillant canapé.

— Voilà… Au dodo ! Merci encore, et bonne n…

 Oh ! Sa bouche rencontre la mienne. OK, d’accord. La caresse est délicate. D’abord surprise, je dépasse mon trouble pour y répondre. Sa main se pose sur mon bras, exerçant une pression ténue, presque désolée. Mon cerveau est en ébullition, et il patauge trop dans l’alcool pour cogiter correctement. Quelle attitude adopter ? Me laisser faire, prendre des initiatives ? Qu’attend-il de moi ? Et la suite ? Arg ! Pourquoi je réfléchis autant dans un moment pareil ?! Motivée à montrer mon envie, je suis sur le point de l’enlacer lorsqu’il se détache de moi. Ah, zut.

— Eh bien… Finalement, tu renies tes principes ?

— Euuuuuh… Non, non. C’était… pour te dire au revoir.

— Quoi ? C’est un baiser de bonne nuit, ça ?

— Oui, voilà.

 J’éclate de rire.

— Oh, waouh. Rassure-moi, j’espère que tu ne salues pas tout le monde de la même manière ?

 Il se pince les lèvres, mais lorsque j’amorce un pas vers lui, il se recule.

— C’est-à-dire… se justifie-t-il, vu la situation, ce ne serait pas très élégant de profiter d’une fille dont le jugement est altéré par une consommation immodérée d’alcool. J’ai souvenir que tu ne voulais pas, comble de l’indécence, finir dans mon lit. Alors… Bonne nuit.

 Pétard ! J’ouvre la bouche mais ne trouve rien à lui répondre. Il se fout de moi ?! Je l’ai taquiné toute la journée, mais c’est finalement lui qui convertit la balle de match ? L’offense ! Alix Lagadec ne se fait pas remoucher de la sorte, d’habitude ! Vexée au possible, je lève crânement le nez, et réplique :

— Très bien… immense loyauté de ta part. Dans ce cas, à demain… Chaste Oscar, jamais le premier soir.

 Je le toise avec défi. Il me dévore des yeux. Littéralement. Couillon, c’est toi qui te restreins à admirer sans consommer ! Décision de grand prince, je le conçois, mais tant pis pour toi ! Je ferme le rideau du salon d’un geste solennel, je me laisse tomber sur le canapé. Merde. Je réalise alors à quel point je suis excitée… et déçue. Je n’aurais pas dû le provoquer comme ça, ça m’apprendra à toujours chercher la petite bête. J’attrape mon sac, me change rapidement et m’allonge. Mise à part cette fin au goût d’inachevé, j’ai passé une formidable journée. C’était une excellente idée, cette « escapade dans le trou du cul de l’Espagne ».


oh, why'd you have to be so cute ?
it's impossible to ignore you
must you make me laugh so much ?
it's bad enough we get along so well...
say goodnight and go.

one of these days
you'll miss your train
and come stay with me...
we'll have drinks
and talk about things and
any excuse to stay awake with you...

Goodnight and go - Imogen Heap, 2006

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