Chapitre 3.3

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 Je n’ai jamais su quoi dire après une première fois. Le fait est qu’un orgasme — s’il a lieu, ce qui n’est pas gagné — ça se savoure, autant dans sa montée que dans sa redescente. Mais, pour les occasions où je me suis retrouvée dans le lit d’un homme, j’ai toujours eu l’impression qu’ils attendaient de moi quelque chose, un commentaire sur la prestation, une note sur dix, une distribution d’étoiles.


 La toute toute première, c’était en Terminale, avec ce fanfaron de Léandre. Dans le bagad où jouait mon cousin Gaël, il était l’un des accordéonistes. Original, quand on a vingt ans en l’an 2000. Il me courtisait lourdement depuis des mois, et j’ai fini par céder. Par curiosité, plus que par envie. C’est avec lui que j’ai expérimenté grandeur nature l’anatomie masculine. Cette andouille m’avait vanté ses mérites au pieu. « Tu seras pas déçue, le jour où on franchira le pas ». Pfeuh. Il a eu raison : déçue, c’était trop faible. À son « Alors ? », la seule idée qui m’a traversée fut « Je vois pas l’intérêt de réitérer, j’ai mieux à faire ».


 L’amant d’après : une idylle d’été. Job étudiant. Killian, bronzé, baraqué, blond cendré, plutôt doué. Cette fois, j’ai éprouvé le plaisir mutuel. Au premier tripotage, j’ai lâché un « Waouh, mortel ! » qui l’a fait exploser de rire. Puis repéré qu’il ne connaissait les combinaisons gagnantes qu’avec ses doigts. Son troisième membre, il en était éminemment fier, mais ne savait pas franchement l’utiliser à bon escient. Pas grave, j’ai savouré les débuts de repas, quand lui se régalait des desserts. Chacun sa came, tout le monde à peu près rassasié.


 Ma plus longue relation, c’était en troisième année de fac. Plusieurs mois avec Tristan. Il bouclait son Master, et visait l’école d’avocat. Ambitieux, sérieux, bosseur. Sur le papier, un gendre idéal. La première fois, j’ai simplement souri, ne trouvant pas comment exprimer « On prendra le temps de se découvrir, et ça sera de mieux en mieux ». Sauf que… au lit, il était tout aussi méthodique que dans le quotidien. Câlins un soir sur trois, avant de dormir, mêmes positions dans le même ordre. Je m’emmerdais puissance mille. Pendant l’acte, je pensais plus souvent à mes cours, ou mes futures beuveries avec les potes du lycée, qu’aux échanges de fluides auxquels nous nous adonnions. Alors, quand j’en avais assez, il me suffisait de pousser des cris un poil plus aigus pour qu’il torche sa besogne. Puis, satisfait de sa performance, il roulait sur le côté, chevrotait un « bonne nuit, bébé », et plongeait dans le sommeil. J’avais rompu en Juin, concluant que ni les couples, ni la sexualité en duo ne représentait le moindre intérêt.


 Et… me voilà essoufflée, décoiffée, à califourchon sur un homme, mes mains résolument ancrées à ses épaules. Lui, yeux fermés, sourire béat, garde la tête basculée en arrière contre le rebord du canapé. Accroché à mes hanches, ses pouces effleurent délicatement ma peau, et me tirent un ultime frisson. Je reprends racine dans le réel, après avoir volé haut. Oui, nous avons tutoyé les nuages. Il a été doux et soigneux, fidèle au caractère qu’il me montre depuis le début du week-end — mais avec une efficacité redoutable. Si j’avais un mot… Fantastorgasmique ?

 Je me recule un peu. J’ai une vue plongeante sur son corps. Son torse se lève et s’abaisse sur un rythme soutenu.

— Tu me mates, là, non ?

— Oui.

— Profiteuse… souffle-t-il en souriant, paupières toujours closes.

— Assurément. C’est précisément pour ça que je suis venue ce week-end : profiter.

— J’espère que tu es satisfaite de ce dont tu as pu profiter jusqu’à présent.

— C’est au-delà de mes attentes.

 Il consent à me regarder. Pas d’arrogance, de fierté, de masculinité triomphante devant mon adoubement. Il m’admire, pudiquement, de ses deux prunelles aux éclats d’or. Qu’ils sont beaux, ses yeux ! Je reste suspendue.

— Tu vas bien ? s’enquiert-il finalement.

 Peut-être est-ce cette question, la meilleure chose à dire, après une première fois. Il patiente. Une réponse, il escompte une réponse. Faut trouver un truc bien. Sympa, complice, qui sous-entend ma félicité, sans paraître surjoué non plus. Voyons… tu mets trop de temps, Alix !

— Oui ! C’était…

 Quelle idée de merde, ce début de phrase ! Oups, il commence à froncer les sourcils ! Et plus je laisse passer les secondes, plus c’est flippant pour lui !

— … vraiment…

 Merde, j’avais un mot tout à l’heure ! C’était quoi ? Jouissif ? Non, c’est naze ! Génial ? On dirait une réplique de série pour ado, genre avec un sourire béat et des yeux en cœur ! Cool ? Bouah, ça fait tellement nonchalant ! Dix sur dix ? Alix, reprends-toi !

— … pas…

 Han ! Une négation ? Je pars sur une négation ? La lose ! Il rompt le contact visuel, pour s’égarer au loin. Houston, on a un problème, on est en train de perdre la communication !

— … si mal !

 J’ai dit quoi ?! On a secoué le canap’ dans dix positions, avec nos doigts, nos langues, chaque partie du corps capable de donner et d’éprouver, pendant presque une demi-heure, et je lui balance que « c’était pas si mal » ? Alix, tu viens de te viander au sol !

 Il revient à moi, l’air hagard. Devant son ahurissement, le déclic me parvient. « Ça ne pourrait pas aller mieux » : la voilà, la phrase qu’il fallait répondre ! Je suis trop con !

— Bon… lance-t-il. OK.

 Son bassin remue, et m’oblige à descendre de ses genoux. Je m’affale à ses côtés, l’observant se débarrasser du préservatif, puis rassembler ses vêtements en silence. Merde, qu’est-ce que j’ai foutu ?!

— Oscar, attends, tu… ça va ?

— Oui.

— Je me suis embrouillée. C’était super, d’accord ?

— Je croyais aussi, mais t’inquiète… T’as le droit d’avoir un avis… critique.

— Absolument pas ! J’ai adoré ! Du début à la fin ! C’était délicat, comme une valse à tâtons, un tempo à apprivoiser, mais chaque petit pas était réussi, la chorégraphie finale était parfaite !

 Il me dévisage, visiblement scotché.

— Désolée… Je déraille complet. Oublie.

 T’as vraiment manqué ta meilleure occasion de la boucler, Alix. Après réflexion, la seule chose à faire, après un orgasme, c’est de soupirer langoureusement et ne rien ajouter. Voilà.

— Non, dit-il enfin. J’aime beaucoup, c’est poétique. J’aurais jamais su l’évoquer de cette manière.

— T’aurais dit comment, toi ?

— … J’ai pas trop l’habitude de commenter après coup.

 Sans déconner. Comme toute personne normale, en fait.

— Mais… Eh bien… Probablement un machin bidon. Un peu laid, en comparaison. Genre… « On a pris notre pied ».

 Ah oui, tiens. C’est bien aussi. Simple, efficace et foutrement vrai.

— Oui, confirmé-je. Un putain de pied.

 Son visage s’illumine. Ah ! On l’a. Homme content. Mission post-première fois épique, mais accomplie.

 Il se lève, son fessier délicieux disparaissant rapidement sous son caleçon — dommage — et se dirige vers la porte-fenêtre… restée grande ouverte. Ah. Oups.

— J’espère que tu as un bon relationnel avec tes voisins… parce qu’on en a réveillés deux ou trois, là.

 Il se tourne vers moi, l’air amusé.

— Les deux-tiers de l’année, je suis à Barcelone, alors ils ne m’entendent pas souvent.

— Mais les rares fois où ça arrive, l’ambiance sonore est épicée !

— Non, répond-il avec mesure. Je suis plutôt discret.

— Et ta sœur a bien précisé qu’il n’y avait JA-MAIS de fille ici, habituellement.

 Hum… C’était peut-être trop tôt pour la taquinerie. Il se mordille la joue, et une fugace grimace traverse son visage angélique.

— Elle a pas tort.

 Arf, il est tout gêné, Choupinet ! Faut pas !

— Mon dernier mec remonte à y a deux ans, tu sais.

 Je le surprends, visiblement.

— Vraiment ? T’as pas eu plein… Enfin, je voudrais pas insinuer que… mais… Tu es tellement… épatante, que…

 Sa bouillie confuse me fait glousser.

— Personne. Je n’ai croisé que des spécimens peu intéressants. Jusqu’à toi.

 Yeux ronds comme des soucoupes, il pique un fard à rendre jaloux un coquelicot. Oups, j’ai provoqué un bug.

— Bref, conclué-je en me décidant à enfiler mes vêtements. C’était le pied, et tes voisins ne prétendront pas le contraire.

 Se débloquant soudainement, il glisse un « ouai » en rigolant.

— On recommence quand tu veux, ajoute-t-il, prêt à passer son t-shirt.

 Hoplà, mon garçon : faut pas me le dire deux fois. Mon corps réagit au quart de tour. J’empoigne le tissu, arrêtant son geste. Son regard innocent m’interroge.

— Maintenant, susurré-je

— … Maintenant ?

— Maintenant.

 Le tracé taquin que je dessine, du bout de l’index, sur son torse, réveille son avidité.

— Va pour maintenant.

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