Chapitre 5.1

7 minutes de lecture

Madrid, Juin 2004.

 Me balançant gaiment d’un pied sur l’autre, je souris en attendant le train. À mon tour d’être sur le quai d’une gare.

 J’ai passé ma semaine à réviser, celle d’avant aussi, et le mois tout entier ; en fait, mon quotidien n’est que révisions depuis des lustres. Les examens commenceront lundi : j’appréhende, j’ai la tête farcie, saturation intellectuelle atteinte. Alors… décompression ou folie, je m’octroie le luxe d’un ultime week-end off avant le grand bain.

 Cet off prend à l’instant l’apparence d’un Asturien réservé et terriblement craquant. Après Oviedo, il nous est vite semblé évident qu’en dépit des circonstances, on pouvait — on devait — se revoir une dernière fois. Voilà pourquoi, ce samedi, monsieur débarque à la capitale pour même pas quarante-huit heures.

 Il descend du train, et aussitôt, l’excitation me gagne. Je trépigne de lui sauter dans les bras, mais… tout doux, Alix ! Je ne sais toujours pas à quel point je peux oser des initiatives sans le bousculer. La délicatesse de ce garçon est un challenge pour ma spontanéité. Par SMS, ces trois dernières semaines, il est resté poli, intéressé, subtilement drôle, mais jamais il n’a mis les pieds dans la drague. En revanche, il attrapait au vol chaque perche que je lui tendais… Prudent et attentif, en somme.

 Son regard balaie les lieux, tombe sur moi et un grand sourire se dessine : au moins, le plaisir est partagé. Il s’approche avec entrain, s’arrête à un mètre, et… devient hésitant. Évidemment.

— Salut, Alix.

— Salut Oscar.

 Pause. Silence. Gêne. É-vi-dem-ment !

— Euh… bredouille-t-il, c’est cool de te revoir.

 Wow, ça c’est de la phrase de retrouvailles ! Je glousse.

— Cool ? Oui, ok. Cool.

 Voilà qu’il rougit — et je fonds un peu plus.

— Non mais pas cool comme ça, je voulais dire… Tu sais…

 Allez, suffit ! J’avance le buste, et appuie mes lèvres sur les siennes. Oui, Choupinet, je te bouscule. Pas tentée de jouer, encore, aux saintes-nitouches. Il se tend un instant, mais très vite, se relâche et sa main vient se poser avec douceur sur ma hanche. Et il répond à mon baiser. Ah, bah quand même !

— Ah… soupiré-je en me reculant, c’est mieux que la dernière fois.

 Sa bouche se pince, et ses joues virent à l’écarlate.

— Oui… J’étais… euh…

 Ma paume plonge dans la sienne, et je l’entraîne avec moi. Pas la peine qu’il s’oblige à fournir des explications qui vont l’embarrasser. J’ai envie de légèreté. À quelques jours des examens les plus importants de ma vie, et d’un retour à domicile que je pressens compliqué à gérer émotionnellement — non, Alix, n’y songe même pas — j’ai BESOIN de légèreté.




 On arrive devant l’immeuble qui héberge notre vaste appartement. En repérant le coin, en Août, j’ai trouvé dans les petites annonces de la fac un appel pour la quatrième chambre d’une colocation. N’ayant ni le courage de courir à la recherche d’un logement, et ni un budget illimité, je suis allée au culot me pointer à l’adresse indiquée, pour visiter en avant-première. J’ai été accueillie par la plus déjantée des filles qui m’ait été donné de connaître : la grande et pimpante María m’a autant séduite que j’ai réussi à la conquérir. Et, en tant que cheffe naturelle des lieux, elle a convaincu sans mal ses deux comparses à m’accorder leur confiance. Voilà comment j’ai vécu cette année en tribu féminine, entre potins, gags, revanches, soirées pizzas rhum-coca, et entraide absolue. Toutes les quatre en Master de Droit à la fac de Madrid, on s’apprête à conclure nos études et voler chacune de notre côté par la suite : à la fin du mois, les clés de l’appartement seront définitivement rendues.


 Durant l’année, nos chambres ont plus ou moins vu passer du monde : Béa a fait défiler les mecs dans ses draps de satin, Julia a découpé son temps entre ici et la piaule de son copain, María est restée discrète sur ses potentielles aventures : nous n’avons jamais croisé l’ombre d’une fille à son bras, et elle se décrit comme célibataire assumée. Moi non plus, je n’ai pas fait parler de mes péripéties conjugales, puisque je n’ai porté intérêt à absolument personne jusqu’à une inattendue soirée d’Avril sur un bateau barcelonais. De fait, c’est donc la première — et seule — fois qu’un garçon franchira le seuil de ma porte.


 On pénètre dans le couloir qui traverse l’appartement. Oscar regarde furtivement à gauche et droite, sans mot dire. Une tête apparaît dans l’entrebâillement de la cuisine.

— AAAAAH ! Le mystérieux Asturien en chair et en os !

 Comme à son habitude, María parle fort, gesticule exagérément et bondit vers nous comme si elle entrait sur scène pour un spectacle. Oscar sursaute et recule d’un pas devant la valseuse qui, pas farouche, se rapproche à quelques centimètres. Avec son mètre quatre-vingt-quatre, elle est plus grande que lui, et l’effet est décuplé par le fait qu’Oscar semble se recroqueviller sous ses yeux.

— Enchantée, Oscar, c’est ça ? Ravie de constater que tu existes vraiment et que tu n’es pas le fruit de l’imagination d’Alix.

 Pétard, elle me l’a embarrassé en seulement deux phrases !

— Euh… oui… Enchanté… euh ?

— María, mon chou.

— Enchanté, María.

 Elle porte le coup fatal en le prenant dans ses bras pour une accolade. Oscar se raidit comme un piquet et me lance un regard un peu désespéré, auquel je ne peux que rigoler.

— Arrête, María, tu vas le faire fuir. Laisse-le respirer.

— Alors, Oscarito, on court après les p'tites Françaises ? Le genre râleuse, hautaine et arrogante, tu trouves ça excitant ?

 Non mais quelle saloperie !

— Qu… Quoi… ?

— Hé, protesté-je, je suis pas arrogante !

— Nooooon, crois-tu, ma Alix. En tout cas, je vous préviens, votre chambre est à côté de la mienne, et j’ai une excellente ouïe ! Soyez modérés dans le programme de votre nuit !

 Oscar est littéralement pétrifié par l’indécence de ma colocataire. Faut que je recadre la conversation !

— Parfait, María, répliqué-je. J’espère que t’as prévu tes plus belles Boules Quies, parce qu’on fera un maximum de bruit.

— Pétasse. J’ai un concours à réviser !

— Je penserai très fort à ton concours quand je serai sur le point de jouir.

— Et t’es pas hautaine et arrogante, tu disais ?

 Contre toute attente, je vois Oscar esquisser un sourire. D’une main décidée, je le pousse jusqu’à la troisième porte, celle de ma piaule. Derrière nous, la future avocate scande :

— Si vous me réveillez, je vous rejoindrai, Alix ! Tu sais que j’en suis capable !

 Gnagnagna, je referme en claquant Quelle grande bécasse, celle-là ! J’évalue le niveau de tension de l’homme farouche à mes côtés. Il ignore visiblement comment interpréter tout ce qu’il vient d’entendre.

— Elle en est complètement capable, précisé-je.

— Ah. C’est… intéressant. Très sympa, ton amie.

— Mmm. Une personnalité hors du commun.

— Oui, j’ai cru remarquer.

 Il prend alors le temps de contempler autour de lui. La chambre est dans son jus, un style des années 80 assez kitch : un papier peint à gros motifs bleu et beige, des espèces d’hexagones psychédéliques les uns à côté des autres. Sur un des murs, un large tapis rappelant mai 68 est accroché : il représente une déesse en position du lotus, et l’on peut y lire « peace now ». Pour parfaire le tableau, la fenêtre possède de longs rideaux sur lesquels sont dessinées des fleurs rose et orange.

— C’est… commence-t-il.

— Affreusement moche.

 Ma conclusion l’amuse.

— Je ne sais pas comment on peut mettre en place une décoration pareille, argumenté-je, mais tu imagines bien que je me suis pas embêtée à changer quoi que ce soit pour à peine un an ici. J’étais à Madrid pour terminer mon Master et passer mes concours de juriste, pas pour m’installer.

— À aucun moment, tu n’as songé à rester ?

 Le ton se voulait innocent. Son visage, neutre. Pourtant, je me sens prise de court par sa question.

— Bah, non, pas vraiment. Puisque j’ai une promesse d’embauche à Nantes pour…

— Oui, coupe-t-il. Je sais.

 Contrarié, mais il n’ajoute rien. Mince. Je suis pas idiote, j’ai conscience que cette histoire de séparation indiscutable, il la digère mal. Même s’il n’en a pas reparlé depuis la soirée oviedane, qu’il ne s’est jamais permis une référence ou un reproche, ce non-choix est présent, tapi dans nos ombres. Mais on va pas s’appesantir sur une voie sans issue, n’est-ce pas ? Autant changer de sujet !

— Bref. Je n’ai, hélas, pas de canapé à te proposer. Tu vas devoir partager mon lit.

 Il étudie ma pauvre couche en fer forgé jaune-canari, ma couette à carreaux vert pomme, et surtout, le petit matelas pour une personne.

— Ah. Zut. Il n’y en a pas dans le salon ?

 Je ricane bêtement. Son sourire en coin m’indique qu’il se paye ma poire.

— Si, affirmé-je. Tu souhaites réellement pioncer là-bas, à la merci de María ? Je te le déconseille.

— Hum… je peux aussi dormir par terre.

— Ben voyons.

 Je m’approche lascivement, sous son regard taquin. Gros malin !

— Si tu oses t’installer au sol, susurré-je, je roulerai jusque sur toi.

— Ah oui ?

 Mon index et mon majeur jouent à grimper le long de son bras. Il se laisse faire, toujours amusé.

— J’ai tout fait pour finir dans ton lit, señor, je ne renoncerai pas à une nouvelle nuit contre toi. Peu importe l’endroit.

 Première initiative de sa part, et pas des moindres : sa main se plaque dans mon dos, son visage part à ma rencontre, et il m’embrasse sans retenue. Délicieux.

Annotations

Vous aimez lire Anaëlle N ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0