Chapitre 5.3

6 minutes de lecture

 Aucun de nous n’a hasardé de commentaire sur la scène du petit-déjeuner. Oscar mâchonnait ses tartines en méditant avec la Lune. Un comportement qui me rappelait son évitement du samedi, lors des fêtes d’Oviedo. Heureusement, cette fois, il a accepté de saisir ma main tendue lorsque je lui ai demandé ce dont il avait envie pour la suite. « Luigi m’a proposé qu’on le rejoigne, avec ses potes, dans un bar qui diffuse la finale masculine de Roland-Garros. Ça te tente ? ». Banco. J’ai prévenu que je n’y connaissais rien en balle jaune. « Je te coacherai » m’a-t-il argué en souriant. Banco au carré !


 Alors, nous avons grignoté des tapas, vidé des bières, et bavardé tout l’après-midi. J’étais ravie de retrouver l’Italien, ses amis étaient très sympas, l’ambiance détendue. Le match fut interminable, mais au moins, les cinq sets m’ont laissé le temps de poser un nombre incalculable de questions auxquelles Oscar a répondu avec une patience d’ange. Parler de tennis l’anime, la passion coule dans ses veines, et je me suis délecté à observer son enthousiasme. Les autres semblaient plus intéressés par leurs verres que le sport, bien que quelques jolies balles les firent réagir bruyamment. Le moment était si plaisant, j’en avais presque oublié la l’épilogue.


 Hélas, il est arrivé, qu’on veuille ou non. Nous avons regagné ma piaule pour permettre à Oscar de récupérer ses affaires. Sur le chemin, il n’a pas dit grand-chose, une symphonie de « Oui. Non. Ah ? Je sais pas ». Je commence à m’y faire, il est homme de peu de mots, mais… je gamberge. Les doutes m’assaillent. Ceux que je n’ai pas le droit d’avoir… Stop. Le contrat était clair. On y a déjà ajouté un avenant. Fin du CDD, je le sais très bien. Lui, il a l’air détaché. Pas d’états d’âme à propos de notre séparation. Il a scrupuleusement évité de l’évoquer, tout comme moi. C’est étrange d’employer ce mot, séparation, alors même que nous ne sommes pas un couple. On se quitte avant d’être ensemble. Cette relation atypique aura donné de belles couleurs à la clôture de mon séjour espagnol. Connaître la date de péremption enlève-t-il un poids des épaules de celles et ceux qui angoissent à l’idée de construire quelque chose ? Nous, on n’avait rien à ambitionner, juste à nous laisser vivre. C’était un bonheur léger que j’ai sincèrement apprécié. Mais là, à l’instant, étant sur le point de le voir s’échapper, ce n’est plus tellement la légèreté que je ressens. Je ravale la tristesse qui commence à poindre. Tout ce drama interne, n’importe quoi ! Faut que je me reprenne !


 L’appartement est silencieux lui aussi, comme un symbole, ce qui n’arrive quasiment jamais. L’effet révision, je suppose. Oscar retrouve son sac, et balaye la pièce des yeux.

— Voilà, je crois que c’est tout. Je vais filer, moi.

 Eh bien, aussi chaleureux qu’un employé d’accueil du salon des vieux mouchoirs devant le millième visiteur de la journée.

— Je t’accompagne à la gare, proposé-je.

— Non ! Non, ce n’est pas la peine.

— Ah bon ?

 Il me sabre mon élan à la guillotine !

— Je préfère te dire au revoir ici que sur le quai, ça ferait trop cliché, non ?

— Ah, oui… vu comme ça…

 Certes, on n’est pas dans une comédie romantique, m’enfin quand même : je vais pas rester plantée dans ma chambre pendant qu’il traverse le couloir et claque la porte derrière lui !

— Je descends avec toi ?

— … Si tu y tiens.

 Bien sûr que j’y tiens ! Il est détaché à ce point ? J’en suis presque vexée. Moi je meurs d’envie de l’embrasser, une dernière fois, d’imprimer le goût de ses lèvres sur les miennes, une dernière fois, de graver la sensation de sa peau sous mes doigts, une dernière fois, de sentir son souffle sur moi, une dernière fois, et lui ne se pose pas la question de s’échapper sans se retourner ? En fait… il est loin d’avoir des doutes, de son côté. La fin, il l’a digérée, et c’est un départ banal à ses yeux. À ce niveau, je me demande même si j’aurai droit à un « au revoir ».


 On descend dans la rue. Je suis dégoûtée de la frustration qui m’envahit. J’aurais peut-être préféré être triste, tout bien réfléchit. Au moins, l’émotion aurait valu le coup. Il me regarde, et attend. Quoi ? J’ai pas la foi d’un beau discours, désormais.

— Bon eh bien, merci pour la leçon de tennis.

 Ma phrase, bidon, respire l’amertume. D’ailleurs, il semble décontenancé.

— Euuuh… je t’en prie.

— Et rentre bien, ajouté-je.

— … D’accord.

— Au revoir.

 Voilà. Fabuleux. Je lui fais un vague signe de la main. Je ne sais même pas si ça mérite la peine de s’embrasser. Une petite bise, pour la forme ? Et encore. Il reste interdit, comme si je lui parlais une autre langue, et finalement, il inspire.

— Ok, bon. Eh bien, bons exams demain, et… au revoir, Alix.

 Super. Manque le « cordialement ».

— Vous êtes sérieux, crache une voix tombée du ciel. Vous allez vous quitter comme ça ?

 Je bondis sur place. María grille une clope entre deux buissons, devant l’immeuble. L’odeur ne m’avait pas vraiment alertée — il y a des fumeurs partout, ici — et elle était bien planquée. Déjà que j’étais pas de merveilleuse humeur, ma défensive entre en action.

— C’est pas vrai, mais t’es comme la peste, à chaque coin de rue !

— Quoi, quoi, tu veux que je fume dans l’appart ? Pas de ma faute si vous m’offrez un spectacle de rue pendant que je consume mon stress.

— Comme si on avait envie de témoins casse-bonbons ! La discrétion, tu connais ?

 Le mec nonchalant et la coloc gluante, j’ai gagné le gros lot, moi !

— Bon, euh, je vais y aller.… Au revoir, Alix.

 Oscar bigle l’asphalte en se mordant la joue. Même pas l’honneur d’un regard pour ma pomme.

— Attends, tu lui dis pas que tu l’aimes ?

 Par-don ?! Elle déconne sec du ciboulot, ça lui crame les synapses, les révisions !

— MARÍA ! fulminé-je. Mais je rêve ou quoi ?

 Qu’elle se taise ! De quoi elle se mêle ? À quoi ça rime ? Elle est complètement à côté de la plaque !

— Ça changerait quelque chose ?

 La remarque imprévue d’Oscar me fige. Un vent de panique tourbillonne entre mes côtes. Que suis-je censée répondre ? J’ai deux paires d’yeux qui me fixent et deux paires d’oreilles qui espèrent. Turbinant à plein régime, mon cerveau mobilise les dernières compétences qu’il a travaillées : celles de mon futur métier. Une main de fer dans un gant de velours, le credo que me répétait mon maître de stage. Avec mon plus meilleur professionnalisme, je lève le nez, prends une longue respiration, avant de certifier d’une voix ferme :

— Non.

 Waouh. Du grand art, Alix. Pour l’argumentaire, on repassera. Je sais au moins que je n’ai pas raté une brillante carrière d’avocate. Pour une fois, je vois María scotchée : elle me mate un instant de ses mirettes rondes comme des soucoupes, puis vire la tête vers Oscar, la mine autant gênée que déconfite.

 J’ose à mon tour un regard vers ma gauche. Mon compagnon du week-end semble encaisser l’unique mot que je lui offrirai à ce propos. Il inspire.

— Bien. Dans ce cas… on peut se dire au revoir, cette fois, je crois. Euhm… rentre bien, et, bon… bonne continuation par chez toi.

 Il tourne les talons. Plus que pressé de foutre le camp.

 Sa silhouette remonte la rue. Et moi, je plante là. M’enracine. Le palpitant désynchronisé. Les larmes dans la gorge.

 María me dévisage avec un air si consterné qu’elle n’aurait pas été plus choquée si je lui avais assuré que la Terre était triangulaire. Merde.

— Eh bien, c’était du brisage de cœur en bonne et due forme ça, ma Alix ! Je ne t’imaginais pas aussi brutale.

 Misère. J’essaie de me redonner une contenance, et lui réponds avec un minimum d’aplomb :

— Arrête… T’en fais pas un peu trop ?

— Pas du tout ! Ce mec était sur le point de te dire qu’il t’aime et tu l’exploses en plein vol avec tes grands airs. Arrogante, hautaine : Fran-çai-se !

— La ferme ! Il n’allait pas me dire ça !

 Sa bouche rouge vif s’ouvre pour cingler, mais finalement, allez savoir pourquoi, elle se rétracte. Purée, pas souvent que la grande madrilène se range. J’en profite pour lui faucher la parole.

— On n’avait qu’un tout petit bout de temps pour nous. Pas assez de place pour des sentiments. Donc y en a pas. Tu te leurres.

 Un rire jaune soulève ses épaules.

— Bien sûr. Sans commentaires. Et dans quarante ans, quand tu repenseras au fabuleux Asturien de tes études, t’auras quoi comme dernier souvenir ? « Bonne continuation » ?! Ça fait rêver !

 Je grimace.

— On aurait pu…

 S’enlacer, s’embrasser, reconnaître que c’était bien nous deux, regretter ce qui nous échappe, être heureux de s’être permis une parenthèse enchantée ensemble.

— Cariño ?! Réagis ! Il s’en va !

 Elle a raison. On va pas se quitter comme ça, c’est minable ! Une fin, oui. Mais une belle.

— Oscar ? Oscar !

Annotations

Vous aimez lire Anaëlle N ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0